Ils ne se connaissaient pas. Ils vivent ensemble dans des logements écologiques et autoconstruits

13 septembre 2013 / Emmanuel Daniel (Tour de France des alternatives)



Ils ne se connaissaient pas mais partageaient un même projet : habiter un logement groupé autoconstruit et écologique. Alors ils se sont rassemblés et ont créé l’écolieu du Jointout, un espace à la frontière entre regroupement agricole et lieu de vie collectif. Ca marche, mais ce n’est pas toujours facile.


Vivre et travailler autrement. Voilà ce qui a poussé 4 familles qui pour la plupart ne se connaissaient pas à se réunir pour réfléchir à la mise en place d’un d’écolieu. « L’idée était de créer un habitat groupé en autoconstruction, écologique, avec certaines infrastructures partagées comme une bibliothèque, la buanderie, une salle commune ou une voiture », explique Thomas, un maraîcher allemand engagé dans l’aventure.

Dès le départ, le groupe qui s’est constitué autour du projet a émis le souhait de s’installer en compagnie d’agriculteurs. « On ne voulait pas que ce soit un écolieu dortoir, d’où l’importance d’avoir des gens qui travaillent sur place. Et puis les agriculteurs sont les professions les plus indispensables à l’humanité », estime André, un autre protagoniste du projet.

Une aubaine pour Adèle, bergère états-unienne, qui voulait « réduire [s]on impact sur les terres agricoles mangées chaque année par l’urbanisation » et travailler à proximité de son lieu de vie. Irène quant à elle avait à cœur de « ne pas rester dans la révolte et d’agir concrètement contre l’individualisme, la destruction de la planète et des hommes ». Son époux, Dominique, reconverti dans la boulangerie bio était également « fatigué de voir des gens qui sont uniquement dans la protestation mais qui ne font rien. Maintenant, je suis content de dire : mais si, on peut faire des choses ». Quant à André et Françoise, un jeune couple de retraités, c’est la peur de l’isolement et de la dépendance qui les a motivés a tenter l’aventure du collectif : « On a pris conscience de ça en voyant nos parents décliner. Eux avaient leurs enfants à proximité, nous ce n’est pas le cas. On se demandait comment on allait vieillir ».

Besoin de cohérence

Et même si les motivations de chacun diffèrent, ils partagent tous l’envie de « mettre leur vie en cohérence avec leur principes ». Alors, pour donner corps à ce projet d’habitat groupé, ils ont créé en 2007 l’association Du grain à moudre. Pendant 3 ans, ils se sont réunis chaque mois pour débattre de la forme que prendrait leur futur logement commun et pour travailler sur les statuts et la recherche du lieu.

En 2010, ils jettent leur dévolu sur une ancienne exploitation agricole à Torpes, petit village au cœur de la Bresse. Dans la foulée, ils créent une société civile immobilière pour acheter ensemble trois hectares de terrain qui serviront à accueillir leur futur habitat. L’association Terre de lien, qui aide des agriculteurs à s’installer ou à se maintenir, a acheter les 40 hectares de terres restant qu’elle loue au maraîcher et aux éleveurs de l’écolieu.

Mutualisation du matériel

Afin de pouvoir commencer les travaux, les quatre familles s’installent sur les lieux dans des maisons en location. La priorité est mise sur les bâtiments professionnels qui sont vite édifiés, notamment celui qui accueillera la boutique commune du maraîcher, des fromagers et du boulanger. Pour les agriculteurs, tout se passe comme prévu. Ils ont pu commencer leur activité et organisent des ventes à la ferme et distribuent leur production dans des Amap ou lors des marchés.

Ce regroupement, au delà de l’aspect social comporte de nombreux avantages pour les jeunes paysans : « On partage du matériel, on se relaie pour faire les marchés, et on mutualise les bâtiments professionnels. Nous ne dépendons pas de l’extérieur, le foin, les céréales et la paille pour les bêtes est fait ici. Le fait de travailler ensemble nous permet aussi de se relayer pour les week-ends car traditionnellement, dans les fermes familiales, tu ne peux jamais partir, ici c’est possible », se réjouit Thomas.

Mais si les installations agricoles sont presque toutes en état de marche, les travaux du bâtiment d’habitation, eux, n’ont commencé que cet été. Néanmoins, bien qu’ils n’habitent pas encore ensemble, la cohabitation a déjà commencé. Tous les midis de la semaine, ils mangent ensemble un repas préparé par l’une des familles. Ils se réunissent également une fois par semaine pour régler les affaires courantes et une fois par mois, parfois pendant un week-end entier, pour réfléchir à l’avenir.

Apprentissage de la cohabitation

Et la vie en collectif n’est pas toujours aisée. « Dès que tu veux faire quelque chose à plusieurs c’est problématique, parfois vraiment chiant. En couple c’est déjà compliqué. Là, c’est comme un deuxième couple sauf qu’on est pas mariés avec eux ! », ironise Thomas. Yann, le berger du groupe, prend également l’exemple des relations amoureuses pour décrire son ressenti : « Ce projet, c’est comme dans un couple, au début tout se passe bien, mais un moment, le côté humain ressort et les projections de chacun se confrontent », analyse-t-il. Chaque membre veut défendre sa vision du projet et convaincre le reste du groupe.

Alors, pour éviter les clashs, il faut « accepter les défauts des autres et le fait qu’on ne soit pas parfaits », estime Irène. Faute de quoi, « on pourrait passer notre temps à se chercher des poux dans la tête. Tout le monde à l’impression de faire plus que les autres », raconte Dominique.

Mais même si les débats sont parfois houleux, les futurs habitants ne regrettent pas leur engagement : « On apprend plein de choses. Chacun arrive avec ses compétences, sa sensibilité différente. Ça contribue à la bonne santé d’un groupe. On voit se dégager une forme d’intelligence qui dépasse les individus, chacun met son égo de côté. C’est une forme d’abandon de chaque membre du groupe face au collectif », résume Yann, dans un accès de lyrisme.

Pas de recette miracle

Et pour que les débats se passent dans les meilleurs conditions possibles, ils ont mis en place des méthodes de communication afin que chacun puisse s’exprimer. A chaque réunion, une personne est en charge de la distribution des tours de paroles et une autre s’occupe de la rédaction du compte-rendu. Ils utilisent également des cartons de couleur pour exprimer leur désaccord ou demander des précisions sans avoir à se couper la parole. Les décisions sont prises au consensus et non au vote pour éviter la frustration de ceux qui verraient leur avis rejeté par ce que l’on appelle couramment « la dictature de la majorité ».

Néanmoins, pour que ce genre de projet fonctionne, « il n’y a pas de recette miracle. C’est presque un coup de bol si ça marche, s’amuse Dominique. Ça dépend de la bonne volonté des gens »… Et de leur capacité à se mettre d’accord sur un projet commun. Pas toujours facile lorsqu’on vit dans une société où les rapports humains sont basés principalement sur la compétition et non la coopération. Néanmoins, Dominique relativise la difficulté de cette aventure : « Quand on était dans l’abstrait, on avait l’impression de créer quelque chose d’extraordinaire. Maintenant qu’on a commencé, on trouve ça banal. Le plus extraordinaire c’est de rencontrer des gens et de vivre cette expérience avec eux ».





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Source : Tour de France des alternatives

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