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Ils roulent à vélo cargo et en sont très heureux

17 novembre 2018 / Marion Esnault (Reporterre)

Alternative à la voiture au moins dans les zones urbaines, le vélo cargo combine bien des avantages. Reporterre est allé à la rencontre d’usagers heureux de cette petite-reine atypique et à la notoriété grandissante.

  • Paris et Créteil (Val-de-Marne), reportage

En plein débat sur la hausse des prix du carburant, Reporterre est allé rencontrer des Français qui ne sont plus dépendants du diesel ou de l’essence au quotidien. Jean-Baptiste et son fils, Raphaël, ainsi que Diane et ses deux garçons, Thibault et Colin, ont choisi de laisser la voiture au garage pour les trajets du quotidien et d’opter pour le vélo cargo, notamment pour emmener leurs minots à l’école.

En France, des millions de personnes utilisent leur voiture tous les jours. Selon une étude de 2015 de l’Insee, 2 % des actifs ayant un emploi vont travailler à vélo quand 70,6 % utilisent un véhicule automobile. Et même pour de courts trajets, les Français sont majoritairement accros à leur voiture. Dans les agglomérations françaises, 40 % des trajets effectués en voiture font moins de trois kilomètres. À Paris, ce sont 42 % des trajets en voiture qui font moins de 10 km, et 12 % font même moins de 5 km ! Jean-Baptiste, qui vit à Paris, et Diane, qui vit à Créteil, aux portes de la capitale, ont une voiture mais l’utilisent seulement pour de longs trajets en famille. Au quotidien, c’est le vélo cargo ! Pourquoi ont-ils fait ce choix il y a déjà plusieurs années ?

Jean-Baptiste, « Jean-Ba », pour les intimes, vit avec sa femme, Estelle, et leur fils, Raphaël, 6 ans et demi, dans le 20e arrondissement de Paris. Depuis 2011, ce graphiste indépendant et photographe-auteur fait tous ses déplacements quotidiens à vélo cargo et sans assistance électrique, s’il vous plait ! Et il raconte ses aventures sur son blog : « C’est mon véhicule et c’est toujours un plaisir. » Selon lui, « le vélo n’est pas qu’un sport, c’est aussi un moyen de transport qui ne demande pas une grande condition physique ».

Diane vit à Créteil avec son mari, Franck, et leurs deux enfants, Thibault, 6 ans, et Colin, 9 ans. Elle est enseignante-chercheuse en chimie des matériaux et navigue entre des sites universitaires à Créteil et à Thiais. « Il y a 10 kilomètres “non cyclamicables” entre ces deux lieux », précise cette « vélo-taffeuse ». « Comme pour les usagers d’engins à moteur, il y a un vocabulaire spécifique pour les usagers du vélo. “Non cyclamicable signifie que ce n’est pas aménagé pour les vélos, et que c’est galère pour nous ! » Diane a opté pour le vélo cargo à la naissance de son deuxième garçon, il y a 6 ans.

En plein débat sur la hausse des prix du carburant, on entend au loin dans le brouhaha médiatique quelques voix, comme les cyclistes de Saint-Brieuc, qui se déplacent au quotidien sans carburant et qui revendiquent être les authentiques « gilets jaunes » en exigeant des infrastructures pour donner une véritable place aux vélos sur les routes de France.

« Il y a un besoin de réflexion sur la place du vélo cargo en ville » 

Jean-Baptiste et Diane ont déjà pris leur place en ville avec leur vélo cargo, qui représente pour eux beaucoup d’avantages et peu d’inconvénients. Même s’ils restent lucides sur les deux freins principaux à l’utilisation de ces drôles de vélos : leur prix et le stationnement. « Des freins qui se dissipent au fur et à mesure qu’on voit circuler de plus en plus de vélos cargo », nuance Diane.

Pour le prix, il faut compter en moyenne 2.000 euros pour un vélo cargo neuf de qualité, sans assistance électrique. « Comme pour les voitures, il commence à y avoir différentes gammes de vélo cargo, différentes marques, différentes options. À l’achat, c’est clair que c’est un investissement et pas forcément adapté à toutes les bourses », admet Diane, qui ajoute : « À l’entretien, en revanche, ça coûte beaucoup moins cher qu’une voiture. » Un argument corroboré par Jean-Baptiste : « En comparant avec le coût d’un pass Navigo [l’abonnement des transports franciliens, qui coûte 75 euros], un vélo cargo tout équipé à 3.500 euros est rentabilisé en moins de 5 ans. C’est vraiment bon marché. Et on peut bénéficier d’une aide financière. » En effet, à Paris, comme dans d’autres agglomérations françaises, la municipalité a mis en place, depuis le 1er janvier 2018, une subvention de 33 % du prix d’achat pouvant aller jusqu’à 600 euros pour les particuliers.

Pour le stationnement, il est évident qu’un vélo cargo est plus encombrant qu’un vélo solo mais il est aussi bien moins encombrant qu’une voiture ! Il n’y a pas de solutions idéales, mais la Ville de Paris commence à s’y pencher. Diane a d’ailleurs participé à une des consultations organisées par la mairie en septembre dernier. Elle raconte : « On avait rendez-vous à la Maison des acteurs du Paris durable en plein Paris. Une quinzaine de vélos cargo sont arrivés devant le lieu avec l’impossibilité de stationner. Ça démontre à quel point il y a un besoin de réflexion sur la place du vélo cargo en ville, mais Paris semble volontaire pour trouver des solutions, comme des places sécurisées avec des boxes en extérieur ou en souterrain. »

Un autre inconvénient souvent mis en avant par les curieux du vélo cargo qui n’ont pas encore pris le guidon, ce sont les intempéries. Pour Diane et Jean-Baptiste, il ne s’agit pas du tout d’un inconvénient, cela demande simplement de s’équiper un peu. Il y a d’ailleurs un proverbe qui revient souvent dans la bouche des cyclistes : « Il n’y a pas de mauvaise condition météorologique, il n’y a que de mauvais équipements. » Pour les enfants, il y a la capote hivernale, sous laquelle Raphaël se sent comme un poisson dans l’eau.

Au-delà des inconvénients, Diane voit surtout des avantages. Et l’un d’entre eux est le lien social. Diane a le contact facile, elle salue de nombreux parents à la sortie de l’école, discute volontiers avec le primeur et répond avec plaisir aux badauds qui arrêtent leur regard sur son vélo chargé de ses enfants. Et c’est clairement ce qui l’enthousiasme en tant que cycliste : « La plupart des gens que je croise sur mon trajet du quotidien, je connais leur nom, leur profession. On n’imagine pas ça une seconde en voiture, enfermé dans son habitacle. »

« Le vélo, c’est éventuellement risqué, mais pas dangereux ! » 

Un autre avantage qu’on ne soupçonne pas, c’est que, à vélo cargo, les risques sur la route sont bien moins importants qu’il n’y paraît. Jean-Baptiste est catégorique : « Le vélo, ce n’est pas dangereux ! Ce sont les autres usagers qui sont dangereux. Il y a un glissement dans l’attribution des causes. Le vélo, c’est éventuellement risqué, mais pas dangereux ! » Il regrette d’ailleurs que même si « les automobilistes ont de plus en plus conscience des cyclistes, ce n’est pas encore rentré dans la culture dominante. Et, surtout, on manque de formation continue à l’évolution du Code de la route ».

Pour Franck, le mari de Diane, qui circule également à vélo cargo, ce moyen « est beaucoup moins dangereux que le vélo solo ». Et sa femme d’ajouter : « Les autres usagers ont presque peur du vélo cargo et ils s’en écartent. Je me fais beaucoup moins serrer qu’avec un vélo solo. Et puis, avec les enfants à l’avant, les conducteurs sont encore plus prudents. » Les minots, justement, portent des casques, comme l’oblige la loi pour les enfants de moins de 12 ans, et sont attachés, comme dans une voiture.

Diane, ses enfants et un parent d’élève croisé à la sortie de l’école.

Le couple, qui a cofondé l’association Paris Cargo Bike en 2013, voit un vrai changement : « Par exemple, depuis la loi de 2010 qui oblige le DSC [le double-sens cyclable] dans les zones 30 à sens unique, ça évolue. Au début, tout le monde s’offusquait de nous voir arriver à contresens, mais maintenant, c’est mieux. » Selon Franck, le double sens cyclable participe même à réduire les risques d’accident : « Il y a un contact visuel entre la voiture et le cycliste donc, automatiquement, les automobilistes décélèrent. Et, là encore, quand on a des enfants, ça décélère encore davantage. » Dans un document publié en 2013, la FUB (Fédération française des usagers de la bicyclette) abonde en ce sens. On peut y lire : « Les analyses d’accidents montrent que le risque d’accident frontal — où le cycliste à double sens heurte de front le véhicule venant en face — est très faible. Les usagers se voient mutuellement en se croisant et ralentissent. »

Pour Jean-Ba, la situation des cyclistes a beaucoup évolué mais il faut aussi savoir prendre sa place et ne pas s’excuser d’être là : « J’ai failli me faire renverser dans un couloir de bus par un automobiliste qui a dépassé à toute allure. Maintenant, je ne roule plus le long des trottoirs mais au milieu de la route. Et, de toute manière, en moyenne, je vais plus vite, surtout en heure de pointe. » En effet, selon une étude réalisée par la Ville de Paris, un cycliste est gagnant sur tous les plans : pollution émise, budget et temps. Pour un trajet de 10 km à Paris, un automobiliste met entre 30 et 70 minutes (aux heures de pointe) quand un cycliste met 35 minutes de manière constante.

« C’est plus convivial et que circuler à vélo cargo avec ses enfants, ça rend plus heureux ! » 

Jean-Baptiste et Diane sont tous deux optimistes : « Plus il y aura de gens qui utiliseront le vélo, plus il sera considéré comme un moyen de transport crédible et plus on aura un effet boule de neige positif. Jusqu’il y a peu, on nous considérait comme des extraterrestres. Aujourd’hui, les regards changent », explique le père de Raphaël.

« À l’école, les autres parents me questionnent de plus en plus et semblent se rendre compte que c’est plus convivial et que circuler à vélo cargo avec ses enfants, ça rend plus heureux ! J’ai l’impression qu’ils commencent à se dire « et pourquoi pas nous ? » Par exemple, tous les mardis, après l’école, on est une dizaine de parents à amener nos enfants à la piscine. Je récupère les miens au portail de l’école, pendant le trajet, ils s’aèrent un peu tout en prenant leur goûter et en me racontant leur journée. Tous les trois, on arrive tout sourire à la piscine et on a même un petit moment ensemble. Les autres parents, qui ont amené leurs enfants en voiture, arrivent souvent à la dernière minute et stressés parce qu’ils ont galéré pour se garer. »

À l’heure où la dépendance au carburant est au cœur de l’actualité, Jean-Baptiste et Diane sont persuadés que petit à petit, les parents vont se laisser séduire par cette option pour le plus grand bonheur des enfants. Il faut voir leur entrain à grimper dans le vélo-cargo à la sortie de l’école et leur point de vue sur le pétrole : « Le pétrole, ça pollue, ça pue et bientôt y’en aura plus », lance Thibaut.

Dans 10 ans, Diane imagine « que Paris et sa banlieue ressembleront à Copenhague, avec des pistes cyclables de deux mètres de large où l’on peut circuler sans difficulté. Des aménagements pour les vélos aussi bien pensés que pour les voitures. Les solutions ne sont plus à trouver, elles ont été mises en œuvre en Suède ou au Danemark, par exemple ». Elle ajoute, avec ses grands yeux bleus pleins d’étoiles, que « les relations seraient tellement plus apaisées avec une meilleure santé pour tout le monde. J’encourage tous les curieux à commencer à se renseigner sur les marques, les prix, les options en allant notamment sur le site de Paris Cargo Bike. On organise d’ailleurs des événements de temps en temps avec des vendeurs pour faire des essais. »

Alors pour Diane, Jean-Baptiste et toutes celles et ceux qui ont adopté le vélo cargo au quotidien pour amener leurs enfants à l’école, mais aussi faire leur course et transporter des objets aussi encombrants qu’un appareil photo à la chambre, comme le fait régulièrement Jean-Baptiste, le pic pétrolier peut arriver et les prix des carburants s’envoler, ils continueront à vivre les transports sereinement.



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Source : Marion Esnault pour Reporterre

Photos : © Marion Esnault/Reporterre

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