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Impressions américaines du jour où Trump a gagné

11 novembre 2016 / Olivier Razemon



Le jour où les Américains n’y croyaient pas...

- Côte Est des Etats-Unis, correspondance

Chacun se souvient du moment précis où ça a basculé. Cet éclat de conscience, cet instant où l’on se dit : « Ca ne passera pas. » Pour certains, ce fut lors de l’attribution de la Floride à Donald Trump. Pour d’autres, en constatant que les estimations en Caroline du Nord venaient de s’inverser. D’autres encore se sont résignés plus tard, avec le Wisconsin ou la Pennsylvanie.

Sur les écrans installés au Nellie’s, un grand pub au coin de U Street et de la 12e rue, à Washington, des centaines de personnes suivaient la soirée électorale depuis 19 heures. Les télévisions étaient branchées sur CNN et MSNBC, deux chaînes réputées « libérales » (de gauche). La bière était amère juste comme il faut, les serveurs se frayaient un chemin dans la foule, transportant des burgers-frites, des salades Caesar ou des gin & tonics.

Vers minuit et demi, le bar a commencé à se vider. Les plus désabusés étaient déjà partis, vaincus par la fatigue ou lassés par l’examen, comté par comté, des résultats en Ohio ou en Virginie. La candidate démocrate se traînait dans le Michigan et affichait un petit retard en Pennsylvanie. Eclat de conscience. Dans le bar, les mines se sont allongées. Sur le balcon, des gens pleuraient. On multipliait les « hugs » enveloppants, bras serrés autour du corps de l’autre, avec ses amis, ses voisins, des inconnus. Dehors, sur les trottoirs en béton de la capitale fédérale, on ne parlait que de ça. Le personnel des restaurants, nombreux dans ce quartier animé, les serveurs, les videurs, les employés des magasins de nuit, des noirs, des blancs, des hispaniques, des femmes, des hommes, tout le monde n’avait que ce mot à la bouche : « Trump ».

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A la porte d’un bar, à Washington

Changement de décor, le lendemain, dans le lobby resplendissant de la Banque mondiale, à quelques centaines de mètres de la Maison Blanche. Quelle que soit leur fonction, diplomates, ingénieurs ou secrétaires, les employés de l’institution internationale se souciaient de l’isolationnisme annoncé de la présidence Trump. Institution parfois décriée, la Banque mondiale n’en finance pas moins de nombreux projets de développement ou destinés à limiter l’impact du dysfonctionnement climatique. Certains diplomates expatriés, qui ont acquis aux Etats-Unis un bien immobilier à prix d’or, se demandaient désormais s’il s’agissait vraiment d’un bon investissement.

A Washington, pas grand monde n’est épargné par ce que les journaux baptisaient déjà, la veille du vote, « le blues du perdant ». Hillary Clinton a rassemblé 92 % des votants de la capitale. Elle a fait aussi bien dans les lotissements populaires et habités par des noirs que le long des luxueuses avenues arborées ou dans ces îlots urbains en pleine gentrification, où l’on déguste des bagels vegan comme à Berlin avant de reprendre son vélo et de pleurer Bernie Sanders.

Pour la plupart des électeurs démocrates, la surprise a été totale. « Elle va gagner, mais il fera tout pour ruiner sa soirée électorale », prédisait, le jour du vote, l’assesseur dépêché par le parti Démocrate dans un bureau de vote d’Alexandria, en Virginie. Sans se tromper totalement : Clinton a en effet devancé Trump en nombre de voix, mais sa soirée, incontestablement, a été ruinée…

« Une femme présidente ! » s’exclamait, quelques jours plus tôt, Brittany, 28 ans, une habitante de Philadelphie, la plus grande ville de Pennsylvanie. Cette « électrice confirmée », comme elle se définit, a « voté à toutes les élections depuis l’âge de 18 ans » et a enfin réussi à convaincre son amie You, qui est née en Chine, de voter pour la première fois. Dans cet Etat décisif, mais qu’ils imaginaient acquis, les Démocrates n’ont pas ménagé leurs efforts pour « faire sortir le vote », comme on dit, c’est-à-dire amener les électeurs à participer effectivement au scrutin.

Le vendredi précédant l’élection, l’ancien gouverneur de l’Etat Ed Rendell et l’actrice Debra Messing faisaient la tournée des bars gay du centre-ville. Au Knock, dans un espace réduit, au milieu de dizaines de noctambules enregistrant la scène sur leur Iphone, l’équipage improbable constitué par le politicien confirmé en costume gris et l’icône de la lutte contre le sida aux cheveux roux, s’époumonait dans un mégaphone emprunté à la police locale.

Les campagnes contre les villes

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Bureau de vote à Philadelphie

Le surlendemain, dans un quartier populaire de Philadelphie, coupé par une autoroute bruyante, trois représentants du parti Démocrate, blancs, faisaient du porte-à-porte pour convaincre les habitants, noirs, de voter Clinton. Aux Etats-Unis, la sociologie, l’urbanisme, le rapport à l’espace et l’origine ethnique sont intimement liés, et constituent depuis longtemps des marqueurs du vote. Cela devient aussi le cas en France, de plus en plus. Mais Manhattan votait déjà Démocrate dans les années 1980 et le Kansas déjà Républicain, alors qu’en France, on analysait encore les choix électoraux au regard de la perméabilité du sol, granit ou calcaire…

Les campagnes contre les villes, donc. Ou plutôt l’Amérique rurale et périurbaine, désindustrialisée, religieuse, craintive, ultra-motorisée, contre l’Amérique urbaine, multiculturelle, connectée, sécularisée, parcourable à pied. Il y a de ça, comme toujours, et pas seulement. Impossible de laisser de côté, par exemple, le rapport à l’information, à la connaissance, à l’éducation.
« Dans les écoles publiques du sud de Virginie et du Kentucky, où nous avons grandi l’un et l’autre, les programmes scolaires ne prévoient aucun enseignement sur l’évolution des espèces, le réchauffement climatique ou l’éducation sexuelle », témoignent Bethany et Austin, qui vivent désormais dans la banlieue de Washington. « Il n’est pas étonnant que ces régions votent fortement pour les Républicains, qui font de ces sujets un enjeu central », ajoutent-ils.

A Philadelphie, attablé au comptoir d’un restaurant de fruits de mer, John, 65 ans, self-made-man récemment divorcé, a déjà bu la moitié d’une bouteille de vin rouge en regardant un match de hockey crucial sur un écran suspendu dans la salle. La conversation s’engage. John parle de ses voyages, du hockey, de ses femmes. « I love Paris », lâche-t-il, prévisible. Au détour de la discussion, il évoque la réputation d’une université, bien moins bonne qu’autrefois, affirme-t-il. « Elle est maintenant gérée par des noirs », dit-il, comme si cela suffisait à expliquer ce déclin et que son interlocuteur, blanc comme lui, devait forcément partager cette théorie racialiste. La conversation se poursuit toutefois, le hockey, les femmes, l’Italie. Et puis soudain : « Que penses-tu de cette menteuse qui est candidate à la Maison Blanche ? » Une menteuse ? Ce n’est pas Donald Trump, plutôt, qui représente le plus grand danger ? « Oh non, elle a menti. Quand Bill Clinton avait eu cette relation avec Monica Lewinski, Hillary a menti. » C’était en 1998. « John, je dois y aller, merci. Grâce à toi, je vais pouvoir rentrer à Paris et raconter que j’ai rencontré un électeur de Donald Trump. »




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Lire aussi : La faillite de la classe dirigeante

Source : Olivier Razemon pour Reporterre

Photos : © Olivier Razemon

Olivier Razemon est l’auteur de Comment la France a tué ses villes, éditions Rue de l’échiquier, 208 p., 18 €. Lire ici ses bonnes feuilles.

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