J’ai tenté de vivre une semaine sans pesticides

10 mars 2015 / Flora Chauveau (Reporterre)



Durant sept jours, une journaliste de Reporterre a essayé de se passer des pesticides utilisés dans la vie quotidienne. Un exercice difficile tant ces produits sont omniprésents, dehors comme à l’intérieur des maisons.

C’est décidé : je vais bannir tous les pesticides de synthèse de ma maison. Durant une semaine, je vais les traquer, partout où ils se cachent : alimentation, produits ménagers, produits de jardinage, etc.

Tout d’abord, qui sont-ils, ces "produits phytosanitaires", qui perturbent notre système hormonal et immunitaire, provoquant cancers et malformations ?

Pour le ministère de l’Ecologie, ces produits « ont pour fonction de détruire les organismes pouvant nuire aux plantes ». Ils se déclinent en herbicides (contre les végétaux), fongicides (contre les champignons) et insecticides (contre les insectes). L’association Générations futures y ajoute les molluscicides contre les limaces, les rodenticides contre les rongeurs, les corvicides contre les corbeaux… Ça fait déjà beaucoup trop de - cides à mon goût.

Alors, quel rapport avec mon quotidien, mon appartement et mon jardin ? Moi qui laisse pousser les herbes folles et qui n’ai jamais dû faire face à une invasion de limaces.

J’étais bien naïve. Après une semaine, le constat est amer. Ils sont partout : aliments, eau, produits hygiéniques, air intérieur… De quoi devenir paranoïaque. Pas à pas, voici le récit de mon combat contre les pesticides au quotidien.

Lundi : je commence par mon alimentation

Les pesticides dans l’alimentation, c’est toute une histoire. 41,1 % des fruits et légumes en contiennent des résidus, selon une étude de la DGCCRF datant de 2010. Le plus flagrant, ce sont les fruits : 65,9 % des échantillons contrôlés présentaient des traces de pesticides – la quantité maximale autorisée par la loi était dépassée dans 1,7 % des cas.

Il va donc falloir limiter au maximum les aliments issus des commerces classiques. Certaines marques sont toutefois meilleures élèves que d’autres,selon Greenpeace, qui les a répertoriées. Les marques Vrai, Bjorg ou Jardin bio par exemple, ont banni les pesticides de la fabrication de leurs produits. Le café Malongo ou la bière Affligem « sont sur la bonne voie ». Par contre, le chocolat Poulain, les brioches Harry’s ou les pâtes Barilla sont sur la liste rouge

Le jardin est au repos

Je décide alors de me détourner des hypermarchés. Je me rends donc là où je suis sûre de ne trouver aucun pesticide : un magasin de produits biologiques. Les denrées biologiques sont contrôlées par un grand nombre de labels, dont les plus connus sont le label français AB et le label bio européen. Ils certifient des produits contenant au moins 95 % d’ingrédients issus de l’agriculture biologique. Dans cette dernière, seul un petit nombre de pesticides – en majorité d’origine naturelle – est autorisé.

L’avantage du magasin bio, c’est la diversité des aliments qu’on y trouve. L’inconvénient : le prix des courses est un peu plus élevé que d’habitude. Pour un panier classique, contenant des pâtes, des pommes, des yaourts et d’autres aliments de base, je paye 14 euros dans une grande enseigne et 24 euros dans un supermarché biologique. Mais au moins je préserve ma santé et la planète.

Mardi : les produits ménagers en embuscade

Les désinfectants ménagers sont une nouvelle source de pesticides dans la maison, et pas des moindres.

Je me lance dans le décryptage de la composition de mes produits ménagers. Sans surprise, je trouve des biocides dans mon produit « Désinfectant et destructeur d’odeurs ». J’avais pourtant été attirée par son packaging : couleurs vertes, pas de javel, le geste sain… Mais une fois le spray retourné, je découvre le piège : ce produit détruit 99,9 % des bactéries, champignons et virus. Un biocide d’élite, en somme.

J’y ai notamment découvert une substance au nom bien utile pour jouer au Scrabble, mais qui est surtout potentiellement dangereux : le chlorure de didecyldimethylammonium. Selon une étude américaine, il pourrait provoquer chez les souris des malformations congénitales et des problèmes de fertilité.

Un mélange de quelques ingrédients de base permet de fabriquer en quelques minutes un nettoyant multi-usage.

J’opte pour un nettoyant certifié Ecolabel, censé contenir moins de substances dangereuses. S’il est en effet plus naturel, le produit contient toutefois une autre substance digne du Scrabble de mamie : la méthylisothiazolinone. Un conservateur et un biocide fréquemment utilisé pour remplacer les parabènes, des perturbateurs endocriniens (agent chimique modifiant le système hormonal). Mais en 2012, la Société française de dermatologie a mis en garde contre cette substance, qui serait à l’origine d’eczémas et d’allergies.

Finalement, le plus pertinent me semble de réduire le nombre des produits ménagers utilisés dans la maison et de me tourner vers quelques produits de base qui ne sont pas dangereux pour la santé ni pour l’environnement : le vinaigre blanc, le bicarbonate et les cristaux de soude, le savon noir et le savon de Marseille. Total : 20 euros. En bonne apprentie chimiste, me voilà en train de faire le mélange pour fabriquer un nettoyant multi-usage qui s’avère efficace.

Mercredi : des petites bêtes dans les tissus

Chez moi, personne n’est allergique aux acariens. Une chance ! Difficile de lutter contre ces petites bêtes sans utiliser de biocides de synthèse. Or, dans un rapport de mars 2013, l’association Générations futures montre que ces produits contiennent souvent des insecticides suspectés d’être des perturbateurs endocriniens comme la perméthrine. Idem pour l’antimite.

Des solutions alternatives existent : surveiller l’humidité et la chaleur de la pièce, laver souvent la literie et passer régulièrement l’aspirateur pour réduire la prolifération des acariens. Sortir et brosser régulièrement les vêtements, utiliser des huiles essentielles contre l’installation des mites.

Quid des vêtements ? La culture du coton, qui compose la majorité de notre garde robe, est une des plus voraces en pesticide au monde. Aucune étude ne montre qu’une fois porté, le vêtement en contient encore des résidus. Mais je décide tout le même de me tourner vers les tissus bio, dans le but de limiter ma consommation de produits consommateurs de pesticides.

Jeudi : un jardin propre, c’est possible !

Jardiner en utilisant anti-limaces, insecticides et désherbants n’a jamais été mon habitude. Hélas, je me sens parfois bien seule dans mon lotissement de ville moyenne. Certains jardins sont entretenus à grands coups de désherbants et d’insecticides. Pourtant, ces produits sont susceptibles de contaminer les aliments, ils tuent la biodiversité, s’infiltrent et contaminent les cours d’eau.

Des herbicides sont utilisés le long des trottoirs, repérables ici par le jaunissement de la végétation.

Des gestes simples permettent d’entretenir un jardin sans avoir besoin d’utiliser de pesticides : choisir des plantes adaptées au climat et au sol ; les associer avec des plantes utiles, afin d’empêcher que ne se développent des maladies propres à une espèce ; couvrir le sol à l’aide de paillages, plantes couvre-sol, bois raméal fragmenté (BRF), afin que les herbes folles ne s’y développent pas. Comme c’est encore l’hiver, mon jardin se repose. Les poules s’occupent de désherber sous les haies, là où le sol est nu et où elles trouvent facilement des petits insectes et des végétaux.

Vendredi : les animaux aussi peuvent être bio

Il y a quelques années, une armada de puces est venue infester mes chats et ma maison. A cette époque, j’ai utilisé à peu près tous les produits existants pour les chasser. Je suis allée jusqu’à faire appel à un dératiseur, qui m’avait prescrit un produit très toxique. La maison était devenue un champ de bataille, l’arme chimique a fini par détruire les puces mais à quel prix…

Les poules sont nourries au grain bio, récupéré chez un généreux copain.

L’étude de Générations futures montre que dans la plupart des produits antipuces, il y a des pesticides aux possibles effets de perturbateurs endocriniens. Dans l’une des lotions utilisées sur mes chats, j’ai notamment découvert du Fipronil, une substance active généralement utilisée pour traiter le maïs et qui contribue à la disparition des abeilles.

Là encore, des techniques de grand-mère permettent d’éviter la contamination. D’abord prévenir, en donnant une alimentation variée à l’animal et en le brossant régulièrement. Leur donner de la levure de bière ou de l’ail permet de repousser les assaillantes. Le vinaigre et certaines huiles essentielles ont des propriétés antipuces, ainsi que certaines plantes comme la lavande, le romarin, la citronnelle, etc. Pas encore testés, je vous en reparle à la prochaine invasion.

Samedi : panique dans l’air !

Une fois bannis les aliments de supermarché, les produits ménagers classiques, les désherbants dans le jardin et les produits antipuces, je ne me doutais pas que l’ennemi pouvait encore venir de l’intérieur. Selon l’association Générations futures, « de nombreuses enquêtes ont prouvé que nos domiciles contiennent presque toujours des pesticides » : la perméthrine serait présente dans 90 % des foyers, selon une étude allemande.

Les pesticides, utilisés par les agriculteurs voisins, sont volatiles et finissent à l’intérieur des maisons. Mais cette contamination vient également des peintures, des moquettes et des bois traités, dans lesquels sont ajoutés des produits qui empêchent les insectes ou les moisissures de proliférer.

Là, ça devient compliqué. Je suis dans un logement en location, difficile d’enlever toute la peinture pour la remplacer par des pigments naturels. Il n’y a pas de solution miracle, il faut aérer souvent. J’ai aussi décidé d’investir dans une plante dite dépolluante, qui absorbe les pesticides et autres éléments toxiques présents dans l’air.

Dimanche : la goutte d’eau polluée fait déborder le vase

Avec ça, je croyais être allée au bout de la lutte contre les pesticides au quotidien. C’était sans compter sur l’eau du robinet. J’ai ressorti un courrier de mon fournisseur d’eau concernant la qualité sur son réseau. Et là, stupeur : des pesticides ! Leur quantité a même dépassé durant dix jours la limite autorisée par la loi.

Le responsable : un anti-limace à base de métaldéhyde qui a ruisselé dans la plupart des cours d’eau de la région. Les usines de production d’eau potable ont essayé de l’arrêter mais il est malin : très soluble dans l’eau, il a pu continuer son chemin jusqu’à nos robinets.

Relevé de la qualité de l’eau : la quantité de pesticide a dépassé la limite légale, qui est de 0,10 microgrammes par molécule.

Alors que faire ? Me tourner vers l’eau en bouteille ? Mauvaise idée : en 2013, le magazine 60 Millions de consommateurs révélait que 10 % des bouteilles d’eau contenaient des traces - infimes - de pesticides. « A court terme, il n’y a absolument aucun problème de qualité. Ces eaux sont parfaitement buvables », rassurait toutefois Thomas Laurenceau, rédacteur en chef du magazine. Et puis les bouteilles, c’est du plastique, toujours du plastique. Reste la solution du filtreur d’eau, installé directement sur la bague du robinet et qui semble pouvoir retenir les pesticides.

C’est dimanche soir et je suis dans l’impasse. Tout, autour de moi, me semble hostile : et mon shampooing, contient-il des agents actifs néfastes ? Qu’en est-il du papier toilette ? Du papier de mes livres, sûrement traité ? C’est à en devenir fou. Oui, les pesticides sont partout, mais il n’est pas trop tard pour essayer de s’en passer. Faire ses produits ménagers ou apprendre à mieux connaître son jardin, ça demande certes un peu plus de temps. Mais c’est surtout acquérir de nouveaux savoirs et un moyen amusant de protéger l’environnement.




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Lire aussi : « Mettre moins de pesticides, cela ne marche pas. Il faut changer les systèmes de culture »

Source et photos : Flora Chauveau pour Reporterre

. Chapô : Pixabay (CC/Mordyth)

Dessin : Cil Vert pour Reporterre

Cette enquête a été menée en partenariat avec l’association Générations futures qui organise la Semaine pour les alternatives aux pesticides.

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