JO d’hiver en Italie : « La montagne a été éventrée »
Les travaux toujours en cours pour préparer des pistes de ski, à Livigno, le 26 décembre 2025. - © Mattia Ozbot / Getty Images Europe / Getty Images via AFP
Les travaux toujours en cours pour préparer des pistes de ski, à Livigno, le 26 décembre 2025. - © Mattia Ozbot / Getty Images Europe / Getty Images via AFP
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Les Jeux olympiques et paralympiques d’hiver 2026 en Italie étaient promus comme les plus écolos de l’histoire. Mais à un mois de leur lancement, plusieurs chantiers sont lourdement critiqués par des associations et des habitants.
Quatre ans avant les JO d’hiver 2030 en France, l’Italie était censée montrer l’exemple. Dispersés sur huit localités du nord du pays — pour utiliser des sites déjà existants — les Jeux de Milan-Cortina 2026 devaient être « les plus respectueux de l’environnement », « les plus mémorables », et même une « source d’inspiration pour les générations futures », promettait le dossier de candidature.
Mais à un mois de la cérémonie d’ouverture prévue le 6 février au stade San Siro de Milan, où la chanteuse étasunienne Mariah Carey fera vibrer les tribunes, le vernis vert se craquelle. 98 projets ont été financés à l’occasion de ces Jeux, pour un coût d’au moins 3,4 milliards d’euros et une série d’aberrations écologiques.
1. La piste de bobsleigh à Cortina d’Ampezzo
Située à Cortina d’Ampezzo (Vénétie), la piste de bobsleigh, luge et skeleton est le projet le plus contesté de ces Jeux. Estimée à 61 millions d’euros en 2023, la facture a doublé en deux ans : 122 millions d’euros pour démolir la piste historique abandonnée depuis 2010 et en construire une nouvelle.
Malgré ces coûts, le gouvernement de Giorgia Meloni (extrême droite) a refusé de délocaliser les épreuves en Autriche ou en Suisse. Cette piste est « une fierté italienne », s’est targué Matteo Salvini, ministre des Infrastructures et de la Mobilité durable.
Le prix à payer est aussi écologique. Longue d’1,7 km, la nouvelle piste suit en partie le tracé de l’ancienne, mais des tronçons ont été agrandis et des bâtiments édifiés au départ et à l’arrivée. Résultat : 560 mélèzes centenaires abattus, un parc de jeux rasé, un parcours accrobranche fermé et 7 hectares de sol artificialisés. « C’est un coup de poing dans le ventre des Dolomites », déplore Luigi Casanova, président de l’association Mountain Wilderness Italie. Le média Altreconomia montre les dégâts vus du ciel.
« Tout cela au profit d’une piste énorme, hideuse, qui ne sert à personne »
La Simico, la société en charge de la réalisation des infrastructures pour ces Jeux, tempère : deux fois moins d’arbres que prévu ont été coupés et 10 000 seront plantés d’ici 2026. « Le plus important ce n’est pas tant le nombre d’arbres abattus, mais la transformation permanente du site », réplique Giorgio Vacchiano, chercheur en gestion et planification forestière à l’université de Milan, qui parle de milieux naturels fragmentés, d’écosystèmes perturbés, et de risques d’érosion.
« Tout cela au profit d’une piste énorme, hideuse, qui ne sert à personne », dénonce Marina Menardi, présidente de l’association d’habitants Comitato Civico Cortina. Le complexe flambant neuf accueillera les JO de la Jeunesse d’hiver en 2028, et après ?
« On nous promet un centre fédéral, mais ça ne sert à rien s’il est inutilisé », poursuit-elle. Selon Il Post, seulement 300 licenciés pratiquent le bobsleigh, la luge et le skeleton en Italie. Le cabinet de conseil KPMG estime près de 600 000 euros de pertes annuelles. Pour les opposants, la piste de Cortina est promise au même sort que celle de Turin : construite pour les JO de 2006 et inutilisée depuis — elle sera détruite en 2026.
2. Des retenues collinaires pour la neige artificielle
Pour ces JO d’hiver, des retenues collinaires ont été créées ou agrandies pour produire de la neige de culture. C’est le cas à Anterselva (Trentin-Haut-Adige), où un bassin d’une capacité de 30 000 m³ servira à enneiger les pistes de ski de fond, ou encore à Livigno (Lombardie), où la retenue de 200 000 m³ sera utilisée pour les pistes de freestyle et de snowboard.
Sols artificialisés, arbres abattus (deux hectares à Anterselva), paysages altérés, les dégâts sont nombreux. « La montagne a été éventrée pour produire de la neige artificielle », déplore Luca Trada, membre du Comitato Insostenibili Olimpiadi (Comité des Jeux insoutenables). Mais c’est surtout la pression accrue sur les ressources en eau, dans un contexte de réchauffement climatique, qui inquiète.
Le Trentin-Haut-Adige compte déjà 60 retenues collinaires principalement utilisées pour l’enneigement artificiel, la Lombardie 23. « Ces structures étant imperméables, elles assèchent les sources et les torrents, et perturbent le cycle d’eau », explique la géographe Carmen de Jong, à l’université de Strasbourg.
« Plutôt que de repenser un nouveau modèle de tourisme, on investit pour résister à un changement déjà en cours »
Pour remplir la nouvelle retenue de Livigno, 14 000 mètres cubes d’eau sont pompés par jour dans la rivière italo-suisse Spöl « qui est en état de sécheresse », alerte la professeure. Fin décembre, son débit était classé « très bas ».
Construire de telles infrastructures, de plusieurs millions d’euros, pour quelques jours de compétition, « c’est une aberration », poursuit l’experte, qui y voit une occasion offerte aux stations pour continuer à développer les sports d’hiver.
Un acharnement dénoncé par les écologistes. « Les Alpes sont devenues un hotspot du changement climatique, mais plutôt que de repenser un nouveau modèle de tourisme, on investit pour résister à un changement déjà en cours », déplore Fabio Tullio, l’un des rédacteurs du rapport Neve Diversa de l’association Legambiente sur le tourisme hivernal.
3. La ligne téléphérique de Cortina d’Ampezzo
À Cortina d’Ampezzo, une nouvelle ligne de télécabine devrait relier le centre du village à la piste où se tiendront les épreuves féminines de ski alpin. L’objectif est de transporter jusqu’à 2 400 personnes par heure, et ainsi limiter l’usage de la voiture.
Problème : cette ligne, dont le coût s’élève à 34 millions d’euros, est construite sur une zone à risque de glissement de terrain. Fin août, en plein travaux, une faille de trente mètres de long s’est ouverte au pied du premier pylône.
« Cortina d’Ampezzo est une bombe à retardement à cause des glissements de terrain, et les travaux pour le téléphérique, les pistes de ski et de bobsleigh accélèrent les risques », assure la géographe Carmen de Jong.
Fin décembre, des habitants ont de nouveau saisi la justice, estimant les évaluations environnementales et géologiques insuffisantes. Certaines autorisations n’ont toujours pas été délivrées.
« On détruit des prairies importantes pour Cortina pour rien »
Pour la Simico, il n’y a pas de raison de s’inquiéter : tout avance comme prévu et le téléphérique sera opérationnel pour les JO, affirme la société à Reporterre, assurant que ce mode de transport « durable » profitera aux habitants et aux touristes après les Jeux.
Les locaux ne partagent pas cet optimisme. « On détruit des prairies importantes pour Cortina [car riches en biodiversité floristique] pour rien », dit Luigi Casanova. De fait, sans la construction du parking prévu dans le projet initial, les habitants craignent que la ligne téléphérique ne tourne à vide.
« Aujourd’hui, déjà, les gens préfèrent monter en voiture plutôt que de prendre les télécabines qui partent du centre car il n’y a pas assez de places pour se garer », note Marina Menardi, qui regrette cet énième investissement pensé « exclusivement pour le tourisme hivernal ».
4. Trois quarts des ressources dans des projets routiers
Enfin, sur les 98 chantiers listés sur le site officiel des JO, 2 sur 3 ne sont pas directement liés aux compétitions sportives. Parmi eux, 45 sont des travaux routiers ou ferroviaires. Ces derniers représentent 75 % des 3,54 milliards d’euros dépensés pour ces Jeux d’hiver, comme le met en lumière le dernier rapport Open Olympics 2026, réalisé par un collectif d’associations.
Sur ces 45 chantiers, les deux tiers correspondent à des projets routiers : création de voies rapides, de bretelles, élargissement de routes, etc. « Cela signifie des sols artificialisés, mais surtout des milliards d’euros investis sur un mode de transport basé sur les énergies fossiles, dans la plaine du Pô qui est l’une des régions les plus polluées d’Europe », insiste Luca Trada. Par ailleurs, la grande majorité des chantiers seront achevés après les JO.
Pour Luigi Casanova, si certains projets routiers sont utiles, « nous avons perdu l’occasion d’investir dans le rail en montagne. Pourtant, il faut commencer à prévoir des alternatives pour ces territoires, si un jour, comme je l’espère, on sera contraint d’abandonner la voiture. »