« Je m’en vais vivre là-haut », itinéraire d’une bergère transhumante

Durée de lecture : 8 minutes

18 juillet 2020 / Emmanuel Clévenot (Reporterre)



Sandra est bergère dans le Béarn. Chaque été, elle mène ses brebis en estive dans les Pyrénées, où elle fabrique, chaque jour, du fromage. Reporterre l’a accompagnée quelques jours.

  • Asasp-Arros et Lescun (Pyrénées-Atlantiques), reportage

Au milieu des champs, une belle maison au toit recouvert d’ardoises. Elle semble avoir été posée là par hasard, au bord de la nationale traversant le village d’Asasp-Arros. Trois chiens border collies se disputent un vieux morceau de corde derrière le portillon métallique. Sandra apparaît, souriante, et me souhaite la bienvenue. Dans le jardin, un homme d’une cinquante d’années bataille avec un bout de ferraille. C’est Roland, son mari. Ouvrier dans une usine Safran, il l’épaule autant qu’il peut. À côté de lui, Margaux, leur fille de 23 ans. Demain, elle sera du voyage.

Ce voyage est celui de la transhumance. La grande migration annuelle des troupeaux qui quittent les plaines pour s’établir en haute montagne le temps de l’été. Dans le Béarn, deux cents bergers pratiquent encore cette forme de pastoralisme. Si certains élèvent du bétail à viande, une majorité perpétue une tradition ancestrale : la fabrication artisanale des tommes d’estive. En deux mois, ils tirent 1,25 million de litres de lait à la main et le transforment sur place pour une production finale de 250 tonnes de fromage.

Une vie fatigante, tourmentée par le capricieux climat montagnard. La vie qu’a choisi de mener Sandra : « J’ai commencé à accompagner mon père dans ses transhumances en 1994, jusqu’au jour où je suis montée seule. C’est ce que je préfère dans mon métier ! J’ai le sentiment d’oublier tous mes soucis. Là-haut, la notion de temps n’existe plus. Je vis seule, au rythme du soleil. Je me retrouve. »

Mardi 16 juin : La transhumance

A huit heures du matin, un impressionnant double semi-remorque surgit à la ferme. Comme englouties dans un entonnoir de barrières et poussées par les border collies, les brebis grimpent à bord du camion. Elles sont réparties sur trois étages. L’opération est périlleuse, Sandra y a déjà perdu des bêtes, étranglées par leur cloche ou assommées contre un rebord métallique. Puis, après les « Au revoir », le convoi démarre.

Sur le chemin, le calme détonne avec l’idée que l’on se fait de la transhumance. Aucun touriste ne se presse sur les trottoirs pour immortaliser cet instant d’une photo. Les brebis ne sont pas bénies sur la place du village. Le chant des sauterelles remplace les musiques traditionnelles. Et la crise de la Covid-19 n’y est pour rien. Sandra aime simplement vivre cet instant précieux aux côtés de ses proches, en intimité. L’engin poursuit son itinéraire, prudemment, sur la route sinueuse, à quelques centimètres du ravin. Après trois-quarts d’heure, la route devenant trop étroite, Yoann, le chauffeur est contraint de décharger le troupeau. Nous sommes au village de Lescun. Les six kilomètres de route restante se feront à pied.

Au départ du sentier, Noune, Balou et Pacha, les trois imposants chiens de protection prennent la tête du troupeau. Sans plus attendre, un bataillon de boules de laine se constitue et file droit en direction de l’estive d’Escoueste. En une poignée de secondes, les brebis disparaissent sous un voile de brouillard et l’utilité des cloches sonne alors comme une évidence. La température dégringole. Les gouttes d’eau dégoulinent le long de nos vêtements. L’obscurité est telle qu’on croirait la nuit tombée. Seuls quelques mètres nous séparent de la cabane quand nous l’apercevons enfin sortir brusquement du paysage. Sandra m’adresse un sourire : « Bienvenue à la cabane de Pédain ! »

Les bagages déballés, on lance le poêle et une casserole d’eau à chauffer. Il est 14 h 30, les estomacs crient famine. Tout le monde se serre autour de la table sur laquelle foie gras, saucisson, fromage et vin rouge ont été disposés. Les histoires de Patrick et Benjamin, deux amis venus aider Sandra, déclenchent des éclats de rire à répétition. Un moment de vie festif, familial, plein de tendresse.

Aussitôt le repas terminé, il faut s’atteler à la tâche. Sous un rideau de pluie interminable, les hommes plantent les piquets de l’enclos et installent la caisse à traire, tas de ferraille rouillée par les ans aux allures de guillotine. Pendant ce temps, Sandra lave la fromagerie. Le soir, l’euphorie s’estompe et le calme de la montagne reprend ses droits.

Mercredi 17 juin : Un fromage d’estive unique

Assise près du poêle, Sandra serre dans le creux de ses mains une tasse de café chaud. Il est cinq heures. Dehors, le brouillard n’a pas bougé. La pluie a imbibé le pelage des chiens et la toison des brebis. La bergère enfile sa combinaison de travail et tire le verrou de la porte. C’est l’heure de la traite.



Chaque jour, après la traite du matin, Sandra fabrique son fromage. Elle commence par faire chauffer le lait dans une cuve fromagère, y intègre la présure pour le faire coaguler puis laisse le tout reposer une petite heure. Une fois le lait solidifié, la bergère le brasse jusqu’à former de petits grumeaux de la taille d’un grain de blé : c’est le décaillage.

De ses mains, Sandra constitue alors délicatement d’importantes boules et les transvase dans les moules. Elle appuie sur le fromage de tout son poids pour extraire le petit-lait, le retourne, puis réitère l’opération en y ajoutant les marques. Inodores pour l’heure, les tommes sont ensuite placées sous une presse pendant près de cinq heures.

Le petit-lait restant, Sandra le donne aux brebis : « Elles en raffolent ! » En fin de journée, les fromages sont placés dans un saloir de transition. Ils y passeront la nuit puis seront plongés au petit matin dans la saumure, une eau saturée en sel. Tous les trois jours, Roland se chargera d’acheminer les fromages jusqu’à la ferme, où ils seront affinés pendant de longs mois…

Ainsi, Sandra produit chaque jour entre deux et sept tommes, selon la période de l’été. Une partie est destinée à la vente directe. Le reste garnira les étalages de fromageries : « Cette année, un fromager toulousain a proposé d’acheter toute ma production. Malheureusement, c’est lui qui fixe les prix… Il me le paye 12 € le kilo et le revend à plus de 30‎ €, se désole Sandra, en lançant un regard hésitant à Roland, qui s’empresse de ronchonner. Je ne suis pas faite pour le commerce… », conclut-elle d’un haussement d’épaules.

À la tombée de la nuit, la fatigue se fait sentir. Il faut pourtant s’armer de courage pour accomplir les tâches ménagères. À l’heure du repas, seul le tic-tac de l’horloge accrochée au-dessus de la fenêtre résonne dans la pièce. Les regards tombent dans le vide. Personne n’ose rompre le silence, ou personne n’en a la force. De ces instants ressort pourtant une sensation de plénitude, de bien-être. Étendus sur nos matelas, nous ne tardons pas à être happés par le sommeil.

Jeudi 18 juin : Silence et solitude

L’imperturbable voile nuageux s’est dissipé pendant la nuit. Les somptueuses aiguilles d’Ansabère apparaissent enfin, rougies par le soleil levant. Roland et Margaux ont repris le chemin de la ville. Un lointain tintement de cloches brise le silence. Désormais, Sandra sera seule.

« Pas vraiment seule ! » s’exclame-t-elle dans un éclat de rire alors que Pacha la bouscule pour réclamer des câlins. Pacha, Noune et Balou, les chiens montagne des Pyrénées, soulagent la bergère de nombreuses heures de surveillance du troupeau. Dans cette région des Pyrénées où les ours bruns se font rares, le rôle des chiens est avant tout de prévenir les attaques de chiens errants. Mais, l’hiver dernier, un nouveau prédateur est apparu dans la vallée voisine de l’Ossau. Et Sandra le redoute.

Le loup n’est cependant pas le seul danger à tracasser Sandra. Si elle occupe l’estive d’Escoueste depuis maintenant douze ans, la louant environ 1.500 € pour l’été, Sandra a bien failli perdre son petit coin de paradis. Les estives, réparties entre les bergers par la mairie, sont de plus en plus convoitées, générant, parfois, d’indécentes manœuvres clientélistes : « Cette année, deux élus de Lescun ont voulu placer un de leurs amis et m’ont donc refusé l’estive. Je suis la seule femme bergère du coin, ils ont dû se dire que j’étais une proie facile ! » se désole Sandra. Soutenue par un avocat et de nombreux bergers, elle est parvenue à démontrer le caractère illégal de ces agissements.

La vitalité économique de la transhumance est à l’origine de cette course aux estives entre petits éleveurs. En plaine, leurs modestes parcelles ne suffisent pas à accueillir les brebis toute l’année. Monter les bêtes permet de préparer le foin pour l’hiver pendant que le troupeau se nourrit de la végétation verdoyante des vastes pâturages montagnards. Difficile, donc, pour les nouveaux arrivants de se faire une place : « Mon ex-salariée, qui vit dans le village voisin, a dû partir faire sa transhumance en Ariège, explique Sandra. Impossible pour elle de trouver ici ! » Dans ce département pyrénéen, certaines estives sont délaissées en raison de la difficile cohabitation avec l’ours brun.

Le petit-lait servi, Sandra s’adosse au mur de la cabane et observe les brebis paître. Au loin, une marmotte siffle pour prévenir ses congénères d’un danger invisible. Le sommet rocailleux de la Table des Trois Rois domine la scène, caressé par quelques nuages d’altitude. « Il est pas magnifique, mon bureau ? » Elle sourit.





Lire aussi : Dans les Pyrénées, ces bergers qui ne veulent pas la peau de l’ours

Source : Emmanuel Clévenot pour Reporterre

Photos et vidéo : © Emmanuel Clévenot/Reporterre
. chapô : la cabane de Pédain, sur l’estive d’Escoueste.



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