« L’Âge des Low Tech » : vers une civilisation techniquement soutenable

3 novembre 2014 / Jean Monestier



Dans L’Âge des Low Tech, Philippe Bihouix explore la problématique de la finitude des ressources et de la nécessaire transition énergétique qui en découle. Mais loin du catastrophisme ou de la théorie pure, il esquisse les contours d’un mode de vie possible, généralisable et durable dans la sobriété. Un livre passionnant et tonifiant.

Après Quel futur pour les métaux ?, édité en 2010, et le chapitre 4 de l’ouvrage collectif Penser la décroissance, dirigé par Agnès Sinaï, où il invoque déjà la remise à l’honneur de « basses technologies », Philippe Bihouix explore l’ensemble des comportements économiques soutenables dans L’âge des Low tech.

Par « soutenables », il faut entendre à la fois généralisables à toute l’humanité et durables dans le temps au fil des générations. J’ai trouvé dans ce livre une mise en ordre experte de différents problèmes que j’essaie de soulever depuis plusieurs années de colloques en articles. C’est dire mon bonheur et mon soulagement.

Une vision prenant en compte les limites

Voici enfin, dans la perspective d’une transition écologique inévitable qui soit en même temps possible, voire désirable, un vrai programme d’orientation des différentes activités humaines tenant compte à la fois des limites de la planète (énergétiques, minières, biologiques, temporelles), des contraintes générées par le partage des ressources entre sept milliards d’habitants (ceux qui préfèreront la guerre la perdront de toute façon), et des handicaps cachés des nouvelles technologies (nommées High Tech pour faire moderne).

Celles-ci étant censées nous permettre de concilier l’inconciliable, à travers la croissance « verte », les irrésistibles progrès de la science, la substituabilité des facteurs et des processus de production par l’innovation permanente, et autres mantras répétés par les grands prêtres de la religion dominante.

Au sujet de l’énergie, nous avons une fâcheuse tendance à ne prendre en compte que l’énergie que nous consommons directement. Or l’énergie « grise », demandée par l’extraction des matériaux, leur transport, la production des biens, y compris celle nécessitée par la construction des outils de production eux-mêmes, les emballages, les livraisons, est parfois bien plus importante.

Certains immeubles réclament pour leur construction des dizaines de fois l’énergie consommée par saison de chauffe. Cette énergie « grise » peut d’ailleurs être mise en jeu en Chine ou ailleurs, et, quand on intègre les importations et exportations dans les calculs, le bilan-carbone de la France est beaucoup moins reluisant.

Quant aux limites minières, l’équation est simple. Comme nous avons d’abord puisé dans les gisements les plus riches et les plus accessibles, la concentration des métaux recherchés baisse au rythme de notre consommation exponentielle, ce qui exige donc de plus en plus d’énergie pour l’extraction.

Le pic énergétique des ressources fossiles, déjà amorcé, va donc provoquer par ricochet un pic de toutes les extractions, mais les métaux les plus abondants, comme le fer et l’aluminium, garderont une disponibilité plus soutenable.

D’où l’intérêt de « basses technologies », pas forcément issues des siècles passés, mais incluant le moins possible de terres rares et de composants électroniques, dont le recyclage est par ailleurs quasi impossible à cause de la façon très désinvolte avec laquelle on les utilise.

Les limites biologiques frappent évidemment certaines énergies renouvelables. Le bois, déjà manquant en Afrique, ne suffirait pas à nous chauffer selon notre train de vie actuel. Je tremble quand j’entends parler de projets de chaufferies consommant par an 100.000 tonnes de bois coupées dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres pour faire de l’électricité, dont une partie sera gaspillée en chauffage, pour lequel une calorie émise au final exige trois calories d’énergie primaire.

A-t-on oublié que les Européens se sont tournés vers le charbon fossile parce que toutes les forêts exploitables avaient été rasées, alors que l’industrie était à peine naissante ?

Philippe Bihouix n’hésite pas à nous livrer des évaluations planétaires, qui, si elles ne sont pas strictement exactes à la troisième décimale, ont l’avantage de nous confronter à des ordres de grandeur qui borneront très vite notre avidité.

Il n’oublie pas non plus de soulever la question du renouvellement des équipements dans la durée, que ce soit les téléphones portables, les utilisations récurrentes qui consomment des métaux sans espoir de recyclage (peintures, encres, alliages complexes), ce qui en épuise d’autant plus vite les réserves, ou les gros équipements, comme les centrales nucléaires (qu’il ne défend aucunement), mais aussi les très grandes éoliennes, en passant par l’industrie automobile, qui n’utilise que de l’acier de première fonte.

L’esquisse d’une société soutenable

L’auteur reprend toutes ces observations au niveau de la vie quotidienne pour, après avoir bien posé les limites, explorer les différents aspects d’un mode de vie possible, généralisable, durable, et qui reste séduisant.

Il n’oublie pas de rappeler que le retour à un passé sans machines et sans technique n’est plus possible à sept milliards. N’en déplaise aux « luddites », le simple objectif d’un vélo pour chacun implique le maintien d’une industrie dépassant de loin les capacités d’un forgeron de village, qui sera par contre très bien placé pour en assurer l’entretien.

Il faut aussi admettre que, malgré les incantations sur une prévention parfaite qui réduirait le besoin à rien, peu de gens sont prêts à renoncer au fauteuil du dentiste, ce qui implique le maintien de productions assez complexes, qui pourra se payer par l’abandon de filières pas vraiment utiles mais concurrentes sur le plan des ressources.

En bref, tous les aspects de notre relation à la planète sont passés en revue, de l’utilisation des terres agricoles à celle des intrants versus main d’œuvre, du stockage de la nourriture aux bouteilles consignées, des tendances urbanistiques aux matériaux de construction, des modes de transport doux à de nouvelles pratiques touristiques, d’une réduction du temps de travail à une vie culturelle à plus faible empreinte écologique mais plus excitante.

Bien sûr, tout ceci nécessite une politique beaucoup plus volontariste, mais certaines décisions qui ne pourront être prises qu’au niveau de l’Etat passeront bien mieux si elles vont dans le même sens que les initiatives des collectivités locales, ou les changements de pratique des citoyens.

Les pistes d’un avenir possible et heureux dans la sobriété sont ouvertes dans tous les domaines. C’est pourquoi, d’où qu’on parte, il est passionnant et tonifiant de lire et faire lire ce livre.

- Recension par Jean Monestier


- L’Âge des Low Tech, de Philippe Bihouix, Seuil, 2014, 336 pages, 19,50 €.




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Source : Courriel à Reporterre de Jean Monestier

Première mise en ligne le 4 juin 2014.

Image : Dessin de Colcanopa (Interligo)

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