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L’Atlantique engloutit Saint-Louis du Sénégal et ses quartiers de pêcheurs

29 novembre 2018 / Philippe Gagnebet (Reporterre)

Jadis abritée par une péninsule de 30 km de long, appelée la Langue de Barbarie, l’ancienne cité coloniale française subit depuis 15 ans les assauts de l’Atlantique, qui s’engouffre à l’embouchure du fleuve Sénégal. Des villages entiers sont détruits et des populations déplacées, malgré la construction d’une immense digue.

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  • Saint-Louis (Sénégal), reportage

Mme Camara ne pourra bientôt plus nettoyer son poisson le long de la plage. « Les soirs de forte houle, je vais dormir ailleurs. Les vagues tapent la maison et l’eau entre partout. Oui, j’ai peur, oui, il faudra peut-être partir définitivement partir, mais où voulez-vous que j’aille, on a toujours vécu ici... ? » Dans le village de pêcheurs de Guet Ndar, posé sur la Langue de Barbarie, et faisant face à l’île de la ville de Saint-Louis reliée par le pont Faidherbe, tous les habitants ont désormais peur.

Mme Camara.

En octobre 2003, craignant une inondation de Saint-Louis après des crues importantes du fleuve Sénégal, l’État a ordonné de creuser une brèche de quelques mètres dans la péninsule, à 7 km de l’ancienne capitale de l’Afrique occidentale française, classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Cela afin d’évacuer l’eau du fleuve vers la mer. Depuis, la brèche n’a cessé de s’élargir, créant d’énormes changements environnementaux et provoquant des destructions. Un village a été englouti dans le sud et l’érosion côtière détruit peu à peu les maisons les plus proches de la plage. Les ingénieurs qui ont pensé cette brèche n’avaient pas envisagé ces conséquences désastreuses. Plus rapides pour rejoindre la haute mer mais très dangereux, les passages ont également créé de nombreux naufrages et des morts par dizaines.

La digue construite par Eiffage a commencé à s’enfoncer

Pour Seyni Gueye, pêcheur et entrepreneur dakarois qui vient travailler à Saint-Louis, « cela remet en cause toutes les pratiques des pêcheurs. Alors que le poisson [sardinelles, bonites, harengs…] était débarqué le soir sur la plage, il faut désormais remonter le fleuve, et débarquer sur de nouveaux quais construits à cet effet ». Selon les nombreux témoignages de ces travailleurs de la mer, il y a encore quinze ans, les pirogues étaient ancrées tranquillement à plus de 300 mètres de la plage et on y accédait à pied depuis les maisons. Aujourd’hui, poussée par l’élévation du niveau des océans, la mer lèche le pied des habitations et menace plus de 30.000 personnes. Car Guet Ndar, l’un des trois villages de pêcheurs de Saint-Louis avec Santhiaba et Goxu Mbacc, présente l’autre particularité d’abriter la plus forte densité de population au monde, après Calcutta.

Seyni Gueye.

Ces soirs de grande houle que craint Mme Camara, l’eau court dans les ruelles surpeuplées et va se déverser de l’autre côté des pâtés de maisons, dans le fleuve, révélant le matin un paysage jonché de plastique, de détritus, de boue. Saint-Louis est fréquentée par de nombreux touristes pour ses maisons de style colonial, sa quiétude, son festival de jazz et son charme désuet, mais elle offre aujourd’hui l’image d’une ville en perdition, sale, rongée par les eaux. « Il y a évidemment les conséquences pour la pêche et les populations, constate Seyni Gueye, mais aussi sur le tourisme, qui fait vivre pas mal de monde. » Le fameux Hôtel de la Poste, où descendaient jadis les héros de l’Aéropostale en provenance de France, Mermoz ou Saint-Exupéry, est loin d’afficher complet en toute saison.

L’État sénégalais et la municipalité ont donc décidé, en 2010, d’édifier une digue de 3,5 km pour 1,96 m de haut. Début 2018, l’ouvrage, réalisé par l’entreprise française Eiffage, n’avait été construit que sur 950 mètres lorsque la houle a frappé la côte avec des vagues d’une hauteur de 3 à 4 mètres. La digue a alors commencé à s’affaisser. Les centaines de sacs de sable posés là par les habitants n’y ont rien fait.

Des travaux de consolidation de la plage.

À l’occasion de sa visite au Sénégal au mois de février 2018, le président français, Emmanuel Macron, a promis une aide de 15 millions d’euros. Cette enveloppe sera complétée par une autre de 30 millions de dollars promise par la Banque mondiale. La facture s’allonge progressivement, presque aussi vite que la fureur des marées. Il faudra y ajouter les indemnisations pour les habitants et les relogements — trois cents familles ont déjà été déplacées, la plupart à Saint-Louis.

« Ici, l’océan fait vivre tout le monde et la nature offre un spectacle unique » 

Pendant que la colère monte dans les ruelles surpeuplées, en avril, c’est l’école de Guet Ndar qui a commencé à s’écrouler, ainsi que la grande mosquée. Guet Ndar est l’un des premiers villages de réfugiés climatiques. À une dizaine de kilomètres de Saint-Louis, environ 300 personnes y vivent dans des conditions déplorables sous des tentes de l’ONU, sans eau ni électricité. À la mairie de Saint-Louis, un adjoint au maire nous a confié, sous couvert d’anonymat, que « la gestion de cette situation, unique au monde, posait d’immenses problèmes d’argent et d’organisation ». Dans un pays pauvre gagné par la corruption, habitué à cette économie informelle qui règne dans la plupart des échanges monétaires, certains profiteraient illégalement de cet argent qui coule à flots. « De toute façon, les experts prédisent que dans 15 ou 20 ans, la Langue aura totalement disparu… » avoue le fonctionnaire. L’urgence serait donc de préserver en priorité l’île de Saint-Louis. Quant aux villages de pêcheurs…

De nombreuses questions restent également en suspens concernant les effets de ces phénomènes sur les comportements des animaux. Le parc national de la Langue de Barbarie, créé en 1976, est situé dans le Gandiolais, à une vingtaine de kilomètres au sud de Saint-Louis, près de l’embouchure du fleuve Sénégal. À cheval sur la Langue de Barbarie, il va jusqu’aux marigots des rives continentales du fleuve et comprend quelques îlots comme la fameuse « île aux oiseaux » où, d’avril à octobre, des milliers d’oiseaux migrateurs s’installent le temps de la nidification. Plus au nord, le Parc national des oiseaux du Djoudj (PNOD) est la troisième réserve ornithologique du monde sur 16.000 hectares. Chaque année, environ trois millions d’oiseaux transitent par le parc, où près de 400 espèces ont été dénombrées. Figure de proue de ce paradis pour la faune sauvage, le pélican vient chaque automne y nidifier. C’est un spectacle unique, qui fait le bonheur des touristes, et un poste d’observation privilégié pour les scientifiques.

Seyni Gueye, qui accompagne souvent en mer des pêcheurs au gros (l’océan regorge de marlins et d’espadons) ou des amoureux de la nature, veut rester optimiste : « Ici, l’océan fait vivre tout le monde et la nature offre un spectacle unique. Il faut convaincre les financeurs et les politiques, car les pêcheurs ne voudront jamais partir. Leur mode de vie est millénaire, ils ne voudront jamais être déracinés. » Sur le nouveau quai qu’il gère pour le déchargement des pirogues, ce sont pourtant d’autres bateaux qui accostent régulièrement. Ceux des vedettes de la douane espagnole, en patrouille dans toute la région. À la poursuite de pirogues chargées de migrants qui tentent régulièrement de rejoindre l’Europe via les îles des Canaries. Depuis 2003, ils seraient des milliers à avoir tenté l’aventure, fuyant la misère et la « fatalité ».



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Source : Philippe Gagnebet pour Reporterre

Photos : © Philippe Gagnebet/Reporterre sauf :
. chapô : Vue aérienne de Saint-Louis. © Eddy Graëff

DOSSIER    Eau, mers et océans Climat et COP 24

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