L’Atomik Tour sillonne la France pour renouveler la lutte antinucléaire

Durée de lecture : 7 minutes

27 mai 2019 / Marie Astier (Reporterre)

Depuis janvier, la caravane de l’Atomik Tour sillonne la France. Objectif : sensibiliser la population aux dangers du nucléaire et l’informer sur l’opposition au projet d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure. « Reporterre » s’est rendu sur le marché d’Uzès, dans le Gard, lors de l’une de ses étapes.

  • Uzès (Gard), reportage

Les gestes amples et le ton déterminé, Angèle explique l’exercice à une dizaine de militants. « L’idée c’est de créer le débat », insiste-t-elle. « Moi, je demande aux gens : "La France nucléaire, vous l’aimez ?". Puis on note les réponses et les âges, pour essayer de faire des statistiques. »

Autour d’elle, un panier sous le bras ou le caddy à la main, un flot dense de passants circule, encouragé par un soleil sans nuages. En ce mercredi 22 mai au matin, c’est jour de marché sur la place aux herbes du vieux centre de la cité gardoise d’Uzès. Banderoles, tracts, autocollants, et autre matériel de sensibilisation ont été déployés face au stand du poissonnier. Non loin du panneau promouvant le filet de sébaste à 19 euros le kilo, a été installé celui de « Bure stop ». Depuis début janvier, l’Atomik Tour sillonne la France pour questionner le nucléaire, et relancer la mobilisation autour de la lutte contre le projet d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo à Bure dans la Meuse. Les associations et collectifs locaux les ont reçus à Lunéville, Strasbourg, Lille, Rouen, Rennes, Bordeaux… Dans chacune des villes, l’équipe propose cet exercice de dialogue avec la population, et s’installe sur une place, dans un parc, ou va au marché. La tournée doit durer jusqu’au mois d’août.

Bernadette et Patrick, militants anti-nucléaires gardois, discutent avec une touriste.

La petite troupe s’éparpille, stylo et bloc notes à la main. Une première conversation s’engage entre Jacqueline, du Collectif halte au nucléaire Gard (Chang) et un retraité de 72 ans. « Le nucléaire, j’y tiens parce qu’il n’y a pas d’autre solution économique, en Allemagne ils payent beaucoup plus cher », estime-t-il. « Mais l’État paye une grande partie des coûts du nucléaire », conteste Jacqueline. « Tous ceux qui ont retiré le nucléaire vont y revenir », répond-t-il, avant de s’éloigner.

« S’il n’y avait pas de nucléaire il n’y aurait pas déchets »

En ce jour de semaine, la proportion de retraités est élevée. Chic dans son pull de marque couleur bleu roi, un monsieur accepte de prendre le temps de la discussion. L’octogénaire indique s’appeler Jean. « J’ai entendu parler des déchets nucléaires, dit-il. Le problème, avec le nucléaire, c’est qu’on l’exploite, on s’en sert, et ensuite on ne sait pas quoi en faire. S’il n’y avait pas de nucléaire il n’y aurait pas déchets. Mais désormais l’humain a de tels besoins qu’on ne sait pas faire autrement. »

Angèle interpelle une dame quittant le marché. « On manque d’informations, s’il y a un accident nucléaire, personne ne nous a jamais dit ce qu’il fallait faire », s’inquiète Annie, 76 ans. « Pourtant vous habitez à seulement 25 km d’un site nucléaire », note Angèle. « Oui mais c’est comme le nuage de Tchernobyl, la radioactivité ne pose pas de problème en France », ironise son interlocutrice, visiblement réceptive. Hop, Angèle en profite et lui propose quelques tracts et documents d’information à glisser dans le caddy.

Jean, un retraité, estime que « le problème, avec le nucléaire, c’est qu’on l’exploite, on s’en sert, et ensuite on ne sait pas quoi en faire. »

Bernadette, elle aussi du collectif Chang, tombe sur un agriculteur retraité, blouson élégant et mains caleuses. « Le nucléaire c’est dangereux », estime-t-il, pas sûr cependant qu’on puisse en sortir. La conversation dévie sur les pesticides. « Sur mes arbres fruitiers, je mets le minimum, rassure-t-il. Mais il faudrait tout changer ! » Poursuivant sur sa lancée, la militante de longue date enchaîne les conversations. Les personnes âgées dominent, mais elle finit par entamer une discussion avec deux jeunes filles de 17 et 18 ans, Iris et Morgane. Timides, elles hésitent : « On sait qu’on utilise beaucoup de nucléaire et que ce n’est pas bien pour l’environnement mais on ne sait pas trop quoi en penser. »

Autre membre du collectif, Patrick est belge néerlandophone, il en profite pour élargir le champ d’action aux touristes. Il nous rapporte sa conversation avec un couple venu des Pays-Bas : « Ils m’expliquaient que là-bas, ils ont décidé d’arrêter le nucléaire et que les communes obligent les gens à installer des panneaux solaires. »

Sur une corde tendue, les paroles recueillies auprès des passants s’épinglent petit à petit, âge et prénom sont parfois précisés. Khalia, 15 ans : « Si ça explose, ça pourrit la planète » ; « Le nucléaire c’est un outrage à la vie sur terre » ; Olivier, 60 ans : « Moitié-moitié, je pense qu’il est maîtrisé mais je ne suis pas sûr. »

Angèle, militante, rappelle que « le nucléaire ne représente que 2,5 % de l’énergie dans le monde mais en France il semble indépassable ».

Depuis janvier, Angèle a participé à 22 étapes sur la trentaine de l’Atomik Tour. « L’idée n’est pas de faire du prosélytisme mais d’écouter les personnes, leurs doutes, leurs convictions », insiste-t-elle.

Au cours de ses pérégrinations, elle n’est pas tombée sur tant de pro-nucléaires que cela : « C’est rare que l’on nous envoie balader. Ceux qui le font le plus sont ceux qui ont un lien professionnel avec le nucléaire. Autrement, 75 à 80 % des gens avec qui on a pu parler n’aiment pas la France nucléaire et ont de bons arguments pour le dire. J’étais aussi surprise de constater que plus de la moitié des gens savent que le nucléaire produit des déchets. Mais ce qui m’interpelle le plus c’est le sentiment d’impuissance. Le nucléaire ne représente que 2,5 % de l’énergie dans le monde mais en France il semble indépassable. »

L’Atomik Tour espère relier les luttes locales, « tisser des liens »

À chaque étape, le tour est accueilli par des associations locales. Pour le Gard, c’est le Chang qui a organisé les trois jours d’étape. « Dans le Gard, on a eu l’une des premières centrales nucléaires, à Marcoule, rappelle Jacqueline Baluet, membre du Chang et du collectif local d’Attac. C’est maintenant un centre de recherche mais ils y stockent quand même du plutonium et du sodium liquide en très grande quantité. » Bernadette complète : « Le Gard faisait partie des départements candidats pour accueillir le laboratoire de recherche sur le centre d’enfouissement, au même titre que la Meuse, rappelle-t-elle. C’était en 1994, on a créé un groupe d’opposition et quand les viticulteurs nous ont rejoint et qu’il y a eu de grosses manifestations, ils ont décidé de ne pas s’installer ici. »

Au cours de la matinée, des militants d’autres horizons viennent renforcer les troupes. Comme le Collectif pour la sauvegarde de l’Uzège, association locale qui se bat contre l’implantation d’une zone commerciale de plus en périphérie d’Uzès. D’autres s’opposent à un projet de plateforme logistique du géant Amazon, qui se construirait quelques kilomètres à l’est vers la vallée du Rhône, à Fournès, en bordure de l’autoroute A9. Côté nord-ouest du Gard, des Alésiens aussi sont présents. Eux bataillent contre un centre commercial en construction sur une zone inondable, qui se poursuit malgré les injonctions des services de l’État à se mettre en règle. Sans compter que la périphérie de l’agglomération d’Alès est déjà un champ de magasins, de routes sans trottoirs et de ronds-points.

L’Atomik Tour espère ainsi relier les luttes locales. « On veut sortir des réunions d’anti-nucléaires grisonnants », explique Max, autre membre de l’équipe. « Il faut encourager les gens à lutter autrement, à sortir du carcan associatif. » Le but est aussi de délocaliser la lutte contre le projet Cigéo. Car sur place, comme Reporterre l’a déjà raconté, procès, contrôles judiciaires et mises en examen pour « association de malfaiteurs » ont affaibli les opposants. « On espère qu’une partie de la lutte va se nomadiser », explique Angèle. « Et puis on apporte des informations sur ce qui se passe à Bure aux militants anti-nucléaire, on met des visages sur les mels. On tisse du lien, on fait de la broderie ! » En tout, elle recense désormais une cinquantaine de comités de soutien à la lutte contre Cigéo en France. L’idée étant que tous ces soutiens viennent à leur tour sur place, pour une manifestation à Nancy à l’automne. « Il faut qu’on arrive à mobiliser autant qu’à Notre-Dame-des-Landes. Car Bure, c’est le plus grand projet inutile d’Europe », insiste Angèle.


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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre

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