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Tribune — Économie

L’État ne doit pas soutenir Pierre et Vacances

Faut-il « déverser aveuglément des milliards d’aides publiques dans de grands groupes », interrogent les auteurs de cette tribune. Un exemple : Pierre et Vacances. Condamné bien avant la crise sanitaire, le groupe phare du tourisme de masse a en plus alimenté la bulle des hébergements touristiques et des parcs de loisirs.

Éric Daillie — de l’association ÉcoLogicAction 71 — et Hervé Bellimaz — de l’association Le Pic noir— sont les auteurs de cette tribune.


L’industrie du tourisme et des loisirs est sans doute la branche d’activité la plus touchée par la crise sanitaire. Certains grands groupes du secteur qui, en 2020, ont largement bénéficié des aides de l’État (prêts garantis, dispositifs de chômage partiel, exonérations de cotisations) en demandent à nouveau en 2021, à la suite d’une saison hivernale désastreuse. [1]

Début février, dans Le Journal du dimanche (JDD), Franck Gervais, le nouveau directeur général de Pierre et Vacances-Center Parcs (PV-CP), déclarait, un brin intéressé : « Il faut sauver le tourisme. » Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, twittait, lui : « Le tourisme est sinistré. [...] Ce doit être une priorité de la reconstruction », omettant de préciser qu’il siège au conseil d’administration de PV-CP. Depuis, Franck Gervais sillonne les plateaux de télévision, implorant aide et « solidarité ».

Chiffres d’affaires du 1er trimestre de l’exercice 2020/2021.

Faut-il pour autant déverser aveuglément des milliards d’aides publiques dans des groupes tels que Pierre et Vacances, qui, bien avant la crise sanitaire, avait déjà un pied dans la tombe ? Faut-il sauver Pierre et Vacances ?

Raisons structurelles ou conjoncturelles ?

Dans le JDD, Franck Gervais déclarait : « La période était difficile, pour des raisons conjoncturelles et non structurelles. » Sur France info, le 12 février, il ajoutait : « On a aujourd’hui un endettement qui est de l’ordre de cinq cents millions d’euros, et il est uniquement lié au Covid. »

Cela est faux, car bien avant la crise sanitaire, PV-CP accumulait les pertes, et ce, depuis huit ans, pour un total de 250 millions d’euros, et traînait une dette d’environ 250 millions d’euros. Le vieillissement du parc immobilier se traduisait par des taux d’occupation insuffisants et des clients mécontents. Malgré tous les avantages fiscaux dont le groupe bénéficiait, tel le dispositif Censi-Bouvard, le concept de la « nouvelle propriété » était à bout de souffle.

Il avait fallu serrer la vis : fin 2019, le groupe annonçait le licenciement de 250 salariés du siège parisien. Autre problème, quatre projets de Center Parcs étaient bloqués par des recours juridiques. Le 29 janvier 2020, le directeur général déclarait que le groupe ne développerait plus de nouveaux projets Center Parcs en France – « trop compliqué ». Le 7 juillet 2020, il annonçait l’abandon du projet de Roybon et, quelques mois plus tard, celui des Bois-Francs, dans l’Eure. Enfin, le 30 janvier 2021, Le Monde rapportait que, selon un proche du dossier, le nouveau patron opérationnel pourrait « laisser tomber la Chine. Un puits sans fond ! »

Bien avant la crise sanitaire, PV-CP accumulait les pertes, et ce, depuis huit ans.

Comment est-il possible que le numéro 1 de l’hébergement touristique en Europe, gérant 45.000 appartements dans 285 résidences, s’écroule tel un château de cartes ? Il y a quarante ans, Gérard Brémond, fondateur et pédégé de PV-CP, faisait le choix de la pierre-papier [2] et de l’asset light [3] :

  • construire pas cher ;
  • vendre à prix d’or à des investisseurs particuliers ;
  • gérer le bien en location pour le compte des investisseurs en garantissant un loyer, pour un retour sur investissement allant jusqu’à 4,5 %, que le bien soit loué ou pas.

Des promesses difficiles à tenir. Une fois les loyers, salaires, services, achats et frais financiers payés, le résultat net était largement déficitaire, et cela depuis huit ans. Le groupe devait donc construire et vendre toujours plus pour couvrir ses pertes. Une fuite en avant hors de contrôle, alimentant la bulle des hébergements touristiques et des parcs de loisirs.

Des problèmes structurels, donc. Et quand la structure est un problème, gare à un incident de conjoncture : c’est alors la catastrophe. Ainsi, en mars 2020, quand l’épidémie de Covid et sa gestion sanitaire se sont installées, PV-CP a dû fermer tous ses sites. Résultat : sur l’exercice 2019-2020, le groupe a affiché une perte de 336 millions d’euros ! Depuis, il a dû contracter un emprunt garanti par l’État de 240 millions d’euros, ce qui porte sa dette à au moins 500 millions d’euros !

Face au mur, Pierre et Vacances-Center Parcs demande des aides de l’État

À ces dettes bancaires viennent s’ajouter les créances impayées depuis mars 2020 aux fournisseurs et aux propriétaires institutionnels et particuliers, ces derniers n’ayant pas accepté le report des loyers proposé par PV-CP et s’étant regroupés pour saisir la justice. Le 2 février, le groupe s’est donc vu contraint d’entamer une procédure amiable de conciliation avec ses créanciers, qui doit aboutir d’ici à fin juin, mais ne fait que repousser l’heure de vérité.

Acculé, PV-CP en appelle au Fonds de solidarité de l’État, pour prendre en charge 70 % de ses charges fixes et ainsi pouvoir payer les propriétaires et fournisseurs. Le 24 février, sous la pression des lobbies, le gouvernement pliait et ouvrait le Fonds aux grands groupes. Mais ce n’était toujours pas assez pour PV-CP : « Nous saluons cette première prise en considération de la difficulté des hébergeurs de petite et moyenne taille, mais elle n’est encore pas à la hauteur des pertes subies par les grands groupes comme le nôtre. » La pompe à finances tourne à plein régime.

Treize années de lutte dans les bois de Roybon se sont achevées par le retrait du projet de Center Parcs en 2020.

Le dispositif de chômage partiel, fixé à 100 % dans le secteur du tourisme, profite grandement à PV-CP, mais coûte des dizaines de millions d’euros à l’État. Finalement, un nouveau prêt « saisonnier » garanti par l’État est sollicité par PV-CP. Il est estimé par certains à 250 millions d’euros. Encore de l’argent public, sans conditionnalités, qui élèverait la dette du groupe à plus de 750 millions d’euros ! Comment imaginer que cette dette puisse un jour être remboursée ?

Mieux vaut parer à la détresse sociale grâce à cet argent public

La cession d’actifs ? Mais le portefeuille d’actifs mobilisables de PV-CP est quasi inexistant. Sauf à s’intéresser à la maison mère, la SA Siti, dont personne ne parle et surtout pas son détenteur, Gérard Brémond. À 83 ans, il ne veut pas courir de risques personnels. Il cherche des apports auprès de fonds d’investissement – les étasuniens Certares et H.I.G. Capital seraient intéressés. Ils entreraient alors dans le capital de PV-CP et de Siti, impliquant la perte de contrôle par son actionnaire majoritaire, M. Brémond. C’est la fin d’un empire.

Que les conciliations, recapitalisations, cessions d’actifs se fassent, ce sont des mesures qui concernent des personnes mises devant leurs responsabilités. Mais que l’argent public soit garant ou mobilisé dans certaines de ces solutions : non ! Il faut avant tout définir ce dont notre monde a besoin. Parer à la détresse sociale en soutenant les milliers de personnes récemment mises au chômage, investir dans nos hôpitaux et nos écoles, financer la transition écologique et protéger les ressources naturelles et la biodiversité ? Ou, au contraire, soutenir des groupes pris au piège de leur propre stratégie ? C’est à cette évaluation-là que doit se juger ce qui est à sauver et comment le faire. Confronté à ces critères d’évaluation, PV-CP doit s’adapter ou disparaître.

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