14 %
Objectif 30 000 €

L’Europe prend du retard dans la transition énergétique

1er décembre 2016 / Laure Hänggi (Reporterre)



La Commission européenne a présenté, mercredi 30 novembre, ses propositions de politique énergétique pour l’Union. Un « paquet-énergie » loin de convaincre les organisations de protection de l’environnement, qui s’inquiètent du manque d’ambition et du retard pris par l’Europe dans la transition.

« L’Europe est sur le point de débuter une révolution de l’énergie propre. Avec ces propositions, nous avons ouvert la voie à une énergie plus compétitive et plus propre en Europe », s’est enthousiasmé le commissaire européen à l’Énergie et au Climat, Miguel Arias Cañete, mercredi 30 novembre, lors de la présentation du « paquet-énergie » baptisé « Clean Energy for all Europeans » (« Une énergie propre pour tous les Européens »). Ce « paquet » comprend 9 propositions de textes législatifs, très attendus, qui doivent définir la ligne énergétique de l’UE, en matière notamment de production d’électricité, d’énergies renouvelables et de gouvernance pour l’après 2020.

Mais l’enthousiasme du commissaire est aussi grand que le dépit des différentes associations de protection de l’environnement. « C’est largement insuffisant », lâche sans concession Anne Bringault, coordinatrice sur la transition énergétique, et salarié du Cler (Réseau pour la transition énergétique) et du Réseau action climat. « On vise 27 % de part d’énergies renouvelables en 2030, alors que le seuil à atteindre pour 2020 était déjà fixé à 20 %. C’est trop lent, le paquet Energie casse le rythme du développement de ces énergies », se désole-t-elle.

L’ambition manque à ce projet, selon Mme Bringault, projet qui reste flou sur la coopération entre les États : « Les objectifs ne sont pas répartis entre les États-membres. Chacun va devoir faire un plan de son côté et on n’aura plus qu’à croiser les doigts pour que l’ensemble des plans atteignent l’objectif global. »

« Une décennie de perdue pour la transition énergétique »

De nombreuses autres associations accusent le paquet-énergie de mettre en péril la transition énergétique. Un avis partagé par Claude Turmes, député européen luxembourgeois du groupe Les Verts, qui condamne des propositions « pas à la hauteur de l’enjeu climatique » et « l’attitude totalement schizophrène » de la Commission européenne, qui a participé à la COP22 de Marrakech pour limiter le réchauffement climatique à 2°C. « L’Europe n’ira nulle part si elle se contente de 27 % d’énergies renouvelables et de 30 % d’efficacité énergétique en 2030. Au fond, les propositions de la Commission, c’est une décennie perdue pour la transition énergétique. Sauf que nous n’avons plus le luxe de perdre du temps face à l’urgence climatique. »

Au cœur des débats, la généralisation des « mécanismes de capacité », qui consistent à verser des subventions aux centrales électriques en fonction de leur capacité de production, pour éviter les pannes en cas de forte demande. Concrètement, ce mécanisme permet de venir en aide aux petites centrales peu rentables, quel que soit leur type de production (charbon, gaz, bois), pour qu’elles restent ouvertes. Un véritable contresens pour Anne Bringault : « On ne va pas dans le bon sens. La vraie solution est de réduire la consommation, notamment le pic en fin de journée. Il faut mieux isoler les logements. Subventionner, ce n’est pas la bonne option. » Même son de cloche pour l’eurodéputé Claude Turmes : « C’est désastreux pour le climat et, en plus, ça coûte une fortune. En somme, c’est le principe du pollueur-payé. »

JPEG - 178.2 ko
La gare de triage de Wroclaw, en Pologne, avec un convoi chargé de charbon, en décembre 2014.

Autre point de crispation : le soutien financier aux énergies renouvelables. Leur accès prioritaire au marché pourrait être remis en cause, alors que cette priorité est placée en garantie auprès des investisseurs. « Il faut aller plus loin si l’on veut tendre vers un modèle à 100 % d’énergies renouvelables. On ne peut pas tout miser sur les énergies les moins chères, comme l’éolien et le solaire. Il faut impulser un mouvement global. »

Le problème, c’est que tout le monde ne se satisfait pas de cette volonté de passer à un monde où l’énergie est propre et non polluante. Et certains sont bien décidés à faire blocage. « Il y a des lobbys d’entreprises, mais aussi certains États, notamment de l’Est, qui s’appuient beaucoup sur le charbon et qui n’ont pas envie d’être contraints à changer d’orientation énergétique », explique Anne Bringault.

Un « sabotage en règle »

L’impulsion amorcée par le paquet-énergie de 2008, avec l’ouverture de parcs éoliens, la construction de panneaux photovoltaïques, le lancement de PME, n’a pas fait que des heureux, détaille Claude Trumes. « Les oligopoles de l’énergie — EDF, Engie, ENEL, RWE, Vattenfall, EPH, CEZ — ont vu leurs profits diminuer, car ils n’ont pas su prendre à temps le virage stratégique de la transition. Leur réaction ne s’est pas faite attendre. Ces entreprises ont mené un lobbying effréné pour ralentir la transition et baisser les objectifs. Les propositions de la Commission sont le résultat de ce sabotage en règle. Lorsqu’il a été nommé en 2014, Jean-Claude Juncker a promis de faire de l’Europe “le numéro un mondial des renouvelables”. Nous en sommes loin ! »

L’eurodéputé met tout de même en avant quelques avancées intéressantes parmi les propositions de la Commission. Tout d’abord, l’introduction d’un niveau maximum d’émission de CO2 (550 g de CO2/kWh) pour les nouvelles centrales. « À défaut de s’attaquer aux centrales à charbon existantes, la Commission évite au moins la construction de nouvelles entités », ironise-t-il. Également, l’accélération de la rénovation thermique des bâtiments et l’innovation dans ce domaine, une demande qu’il avait lui-même formulée lors de la mise en place du plan Juncker en 2015.

Mais au final, le programme de la Commission a été mal accueilli par les différents défenseurs de l’environnement. « L’Europe, engluée dans les énergies fossiles, a perdu son statut de leader de la transition et est en train de prendre du retard », conclut Anne Bringault.

Cependant, la partie n’est pas encore jouée. Les propositions formulées par la Commission vont atterrir sur la table du Conseil et du Parlement européen. La priorité pour les écologistes est à la construction d’une « coalition d’acteurs progressistes pour revoir les ambitions à la hausse, en mobilisant les collectivités, les coopératives, les mouvements citoyens. Je ne désespère pas d’y parvenir », dit Claude Turmes.


Source : Laure Hänggi pour Reporterre

Photos :
. chapô : construction d’une habitation de haute performance environnementale. Flickr (Michèle Turbin/CC BY-SA 2.0)
. Pologne : Flickr (Robinson VoyagesCC BY-NC-ND 2.0)




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Climat : les Européens scellent un accord médiocre et décevant
THEMATIQUE    Energie
21 novembre 2016
Trump désigne un climatosceptique, Myron Ebell, comme ministre de l’Environnement
Info
2 décembre 2016
Une soupe chez BNP Paribas pour mettre l’évasion fiscale sur la table
Reportage
3 décembre 2016
Cuba, le pays de l’agriculture biologique
Reportage


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Energie





Du même auteur       Laure Hänggi (Reporterre)