L’Ukraine veut construire une centrale solaire à Tchernobyl

27 février 2017 / Clara Griot (Reporterre)



31 ans après la catastrophe nucléaire et la mise en place d’une zone d’exclusion, l’Ukraine veut construire à Tchernobyl une centrale photovoltaïque. En s’engageant sur la voie des énergies renouvelables, le pays entend réduire sa dépendance à la Russie et valoriser infrastructures et compétences locales.

  • Slavoutytch (Ukraine), reportage

Une zone d’exclusion de 30 kilomètres de diamètre, irradiée, sans habitant ni agriculture possible. Pourtant, chaque jour, plus de trois mille travailleurs se rendent encore à Tchernobyl, au coeur de cette zone interdite. Dmytrii Korchak fait partie de ces employés de la centrale. À 24 ans, ce jeune Ukrainien y officie en tant que communicant et photographe. Des fenêtres de son bureau, il voit le réacteur numéro 4, celui qui a explosé en 1986. Il a vu se construire la nouvelle arche de confinement, achevée en novembre 2016 par les entreprises françaises Bouygues et Vinci. Il aperçoit aussi les terres et les forêts, abandonnées depuis la catastrophe. Aujourd’hui, Dmytrii espère voir une nouvelle centrale s’y installer, sans énergie nucléaire, mais avec des panneaux solaires. « Les gens ne reviendront jamais dans cette zone. On ne peut pas faire de l’agriculture, alors c’est le bon endroit pour planter des panneaux solaires », explique-t-il.

Le gouvernement ukrainien a lancé un appel à projets et plus de 40 entreprises, dont certaines internationales, se sont déclarées prêtes à construire cette centrale. « Avec ce projet, on a la chance de faire avancer le pays vers un avenir plus vert », indique Valentyna Beliakova, la directrice de l’Agence ukrainienne et européenne de l’énergie. La centrale doit être construite dans le premier périmètre, à dix kilomètres de la centrale, sur les terres les plus irradiées. « L’emplacement précis n’est pas encore connu, les responsables y réfléchissent encore, explique Valentyna Beliakova. Le problème est qu’il y a beaucoup de forêts. On ne peut pas les couper parce que les arbres retiennent les radiations. »

Selon l’agence, cette ferme solaire aurait une puissance électrique de 200 megawatts. Le gouvernement ukrainien a annoncé qu’il voudrait produire jusqu’à 4.000 megawatts. À titre de comparaison, les réacteurs nucléaires en Ukraine ont en moyenne une puissance d’un gigawatt (ou 1.000 megawatts). En France, la centrale de Fessenheim a une puissance de 1,8 GW, Flamanville.

Dmytrii Korchak travaille à la centrale de Tchernobyl et habite à quelques kilomètres, dans la ville de Slavoutytch.

Le coût de construction et de fonctionnement de cette centrale solaire dépendra de l’entreprise choisie pour la réaliser. La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) s’est dite prête à aider « dans la mesure où il s’agira d’un investissement viable et que toutes les questions liées aux risques environnementaux seront maîtrisées ». Lors d’une visite à la Banque européenne en juillet 2016, Ostap Semerak, le ministre de l’Écologie ukrainien, a annoncé que la centrale solaire utiliserait les infrastructures de la centrale nucléaire, abandonnées sur place après l’accident de 1986.

« Il y a un problème en Ukraine : nous sommes en guerre avec la Russie et pourtant nous dépendons de leur énergie » 

« Dans cette zone, de nombreuses infrastructures électriques ont été laissées à l’abandon depuis plus de 30 ans, explique Oleg Savitsky, du Centre national de l’écologie, une ONG ukrainienne qui milite pour le développement des énergies vertes. Il y a beaucoup de pylônes. Ils sont là, ils fonctionnent et ils sont prêts à transporter de l’électricité, qu’elle vienne d’une centrale nucléaire ou solaire. » Pour Dmytrii Korchak, qui travaille à la centrale, la réutilisation de ces pylônes est une nécessité. « Il y en a beaucoup, ils remplissent presque l’horizon. Les entreprises doivent utiliser ces pylônes pour baisser le prix du projet de centrale, et pour réhabiliter vraiment la zone. »  

Les pylônes de la centrale nucléaire pourraient être réutilisés pour transporter l’électricité de la centrale solaire.

En marge de la centrale photovoltaïque, une zone de stockage a aussi été prévue. Ce projet permettrait de récupérer l’énergie produite en excédent durant l’été, très ensoleillé en Ukraine, et l’utiliser durant l’hiver.

Oleg Savitsky est membre du Centre national de l’écologie, une ONG ukrainienne qui milite pour le développement des énergies vertes.

« Il y a un vrai problème en Ukraine. Nous sommes en guerre avec la Russie et pourtant nous dépendons de leur énergie, de leur gaz et de leur pétrole », explique Oleg Savitsky. Le pays a lancé des projets pour produire plus d’énergie localement, et a notamment investi dans l’énergie solaire. En Crimée, la centrale photovoltaïque de Perovo, achevée en 2011, et celle d’Okhotnykovo, en 2012, font partie des plus grands parcs photovoltaïques du monde. Mais l’annexion de la région par la Russie en 2014 a privé l’Ukraine de ces ressources.

La réhabilitation de la zone d’exclusion de Tchernobyl est aussi un enjeu social 

Et ce n’est pas tout. L’Ukraine possède quatre centrales nucléaires, équipées de 15 réacteurs dont le fonctionnement dépend aujourd’hui du pays voisin. « Nous achetons du combustible nucléaire à la Russie et nous leur envoyons nos déchets nucléaires. Alors que nous sommes en guerre, continue Oleg. La nouvelle centrale va nous aider à nous passer des énergies polluantes, mais aussi à nous passer de l’énergie russe. »

Les déchets des centrales nucléaires ukrainiennes sont envoyés en Russie.

Le gouvernement ukrainien réfléchit aussi à construire un centre national de stockage et de traitement des déchets nucléaires. Dans quinze à vingt ans, les quatre centrales arriveront en fin de durée de fonctionnement. L’Ukraine devra alors choisir entre les démanteler ou les moderniser. « Les refaire coûtera cher, alors que les panneaux solaires deviennent, eux, de moins en moins coûteux », note Dmytrii Korchak.

Sur la place centrale de Slavoutytch, le mémorial de Tchernobyl commémore la catastrophe de 1986.

La réhabilitation de la zone d’exclusion de Tchernobyl est aussi un enjeu social pour la plus jeune ville d’Ukraine. À 40 kilomètres de la centrale, Slavoutytch a été construite deux ans après l’accident pour accueillir les populations déplacées par la catastrophe. Ils sont aujourd’hui 25.000 à y vivre, dont les anciens habitants de la ville de Pripyat, aujourd’hui abandonnée. Il y a aussi de nombreux jeunes, attirés par des salaires plus élevés que dans le reste du pays. En 2000, la centrale employait près de 9.000 personnes. Sa fermeture définitive a été vécue comme une « tragédie ». Près de 5.000 personnes ont quitté la ville, un cinquième de la population. En 2016, la nouvelle arche de confinement a recréé des emplois, mais le projet s’est achevé en novembre.

La mairie de Slavoutytch.

Aujourd’hui, environ 3.000 employés se rendent chaque jour à la centrale. L’après-nucléaire est devenu un enjeu pour la survie de la ville. À la différence de la construction de l’arche de confinement, réalisée par Vinci et Bouygues, les habitants de Slavoutytch aimeraient que leur savoir-faire soit davantage utilisé pour ce projet de centrale photovoltaïque. « Il y a ici des ingénieurs qui savent travailler sur les centrales, qui l’ont déjà fait et qui sont prêts à y retourner, clame Dmytrii Korchak, qui habite la ville. Il y a un train qui relie la ville et la centrale, il y a un savoir-faire qu’on doit utiliser et transmettre. »

L’appel d’offres pour la construction de la centrale prendra fin en mars. Le gouvernement réfléchit déjà à d’autres projets, comme la transformation d’une partie de la zone d’exclusion en réserve naturelle. Un pas de plus vers un avenir durable.




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Lire aussi : « Tchernobyl risque de devenir l’avant-poste du tourisme industriel »

Source : Clara Griot pour Reporterre

Photos : © Clara Griot/Reporterre sauf :
. chapô : La nouvelle arche de confinement du réacteur nº 4 de la centrale de Tchernobyl. © Tchernobyl Nuclear Power Plant
. Dmytrii Korchak : © Estelle Walton
. pylônes et déchets : © Tchernobyl Nuclear Power Plant

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