« Tchernobyl risque de devenir l’avant-poste du tourisme industriel »

26 avril 2016 / Entretien avec Galia Ackerman



Le 26 avril 1986, la catastrophe de Tchernobyl se déclenchait. Trente après, la radioactivité est toujours là, et la zone autour de la centrale accidentée reste empoisonnée. Mais l’Ukraine est en crise et la tentation de banaliser ces lieux maléfiques est grande.

Galia Ackerman est franco-russe. Depuis des années, elle enquête et étudie sur la catastrophe de Tchernobyl et la vie dans la zone qui l’entoure. Elle vient de publier un remarquable ouvrage, Traverser Tchernobyl (éditons Premier Parallèle).


Reporterre –Tchernobyl, est-ce fini ?

Galia Ackerman – Non, sûrement pas. Huit millions de personnes habitent toujours dans des territoires contaminés et absorbent de la nourriture contaminée par des radionucléides de césium et de strontium. Et on ne sait pas quelles seront les conséquences à long terme. Ces terres sont outragées. On ne peut pas les cultiver de façon normale. Sans parler déjà de la zone interdite, où se trouve la plus grande décharge nucléaire de l’humanité, et autour les ruines, la désolation.

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Stockage d’engins contaminés dans les environs de la ville de Tchernobyl.

Quelle est la superficie de la zone interdite ?

2.600 km carrés. Exactement comme le Luxembourg. Cette zone interdite créée tout de suite après la catastrophe, a un statut très particulier, avec un périmètre de sécurité, des barbelés etc. Elle constitue un objet extrêmement intéressant et même mystérieux, où vous avez les horreurs de ces décharges multiples et variées, ce musée à ciel ouvert qu’est la ville de Pripiat, un radar immense qui est une construction extraordinaire – disons comme la Tour Eiffel posée à l’horizontale -, et puis une nature luxuriante et sauvage. C’est un espace où l’on n’est ni dans le monde communiste - parce qu’il est figé, c’est un musée du monde communiste - ni dans le monde capitaliste moderne. C’est un espace à part.

Un interstice dans le temps, une fission temporelle ?

Et spatial. Un lieu à part. Et, ce lieu à part va être démantelé parce que le gouvernement ukrainien a décidé de réduire la zone aux abords immédiats de la centrale accidentée, c’est-à-dire dans un rayon de dix kilomètres. Et de transformer le reste de cette zone interdite en une réserve naturelle « radio écologique ».

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Le radar de Pripiat.

« Radio écologique » ?

Je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Je pense qu’il ne sera plus interdit de s’y installer. Il pourrait y avoir un petit boom immobilier à Tchernobyl même, vieille bourgade provinciale, endormie, aux maisons de plain pied avec quelques bâtiments de cinq étages très délabrés.

Est-elle toujours habitée ?

Oui, par les personnels qui travaillent dans la zone. Il y a très peu d’habitants proprement dits. Mais c’est quand même une infrastructure citadine, avec de l’eau courante, de l’électricité, et même le chauffage central. Et la terre pour l’instant ne vaut rien. Peut-être pas mal de gens voudront-ils s’y installer. La ville va peut-être reprendre couci-couça pour se transformer en un avant-poste de tourisme industriel. Peut-être y aura-t-il aussi quelques entreprises de transformation de métaux contaminés, de transformation de bois, de ceci, de cela. Et bien sûr, ce nouveau capitalisme sauvage propre aux pays de l’ex-Union Soviétique va regagner Tchernobyl.

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Un groupe de touristes devant la centrale de Tchernobyl.

Dans cette décision du gouvernement, des intérêts économiques très importants sont à l’œuvre. Parce qu’il y a une possibilité de transformer des terrains qui ne valent rien en quelque chose qui aura de la plus-value.

Si Tchernobyl devenait un avant-poste du tourisme industriel, cela ne serait–il pas la banalisation de la contamination ?

Bien entendu. Des gens viennent dans la zone parce qu’ils ont joué au jeu Stalker [un jeu video populaire se déroulant dans la zone de Tchernobyl (voir ici)] et qu’ils veulent s’imaginer dans les décors de leur jeu. Des aventuriers sautent en parachute du haut de ce radar. Des jeunes pénètrent dans cette zone illégalement pour y rôder aussi en s’imaginant dans un territoire vierge. Certains en font leur business.

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La vue de la centrale depuis la plus haute tour de la ville abandonnée de Pripiat.

Mais vous êtes vous-même fascinée par Tchernobyl, c’est une expérience émotionnelle très forte.

Oui, quand je vois ce lieu, je sais ce qui s’y est déroulé. J’ai en tête ce qu’il s’y est passé. Venir juste pour voir comme des ruines romantiques, c’est banaliser le mal. Pripiat est un lieu maudit. C’est une ville contaminée au plutonium, une ville où vous ne pouvez pas nettoyer la poussière, où vous ne pouvez pas mettre un kiosque pour vendre des glaces ou de l’eau parce qu’il est interdit de manger et de boire, de fumer, de toucher à quoi que ce soit. Une poussière qui contient des particules de plutonium qui peut se loger dans vos poumons et vous irradier de l’intérieur pour le reste de votre vie. Il y a un projet pharaonique de construire une galerie couverte vitrée pour qu’on puisse observer ce lieu. C’est un projet à la Manilov.

Manilov ?

C’est un personnage des Ames mortes de Gogol, un hobereau rêveur qui a toujours des plans grandioses, sans aucune prise dans la réalité. Je ne vois pas ce qu’ils vont visiter au juste, les ruines des kolkhozes ?

Ils veulent être confrontés à ce mal invisible.

Cela plaît beaucoup, je crois que j’étais la seule personne dans la zone qui n’ait jamais eu de dosimètre. Ils se baladent tous avec des dosimètres. Ca stridule, là plus fort, là plus faiblement. C’est vrai qu’il ne faut pas marcher dans l’herbe. Il ne faut pas trop s’approcher de ces sites de stockage de déchets radioactifs. Ce que font les autorités depuis des années est complètement irresponsable.

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Le monument en hommage aux pompiers de Tchernobyl, dans la ville du même nom.

Hier, j’ai vu un documentaire intitulé The white horse. Ce film montre la visite d’un jeune homme qui est né à Pripiat et y a vécu les dix premières années de sa vie, il revient vingt ans plus tard. On voit ce gars qui rentre dans son appartement, qui ramasse le ballon avec lequel il avait joué. Il le tripote avec ses mains, l’essuie contre ses vêtements. Il arrache un calendrier. Il s’adosse au mur. Il fume. Il fait tout ce qui interdit. Le guide qui est avec lui n’intervient pas. Et ce jeune homme est mort trois mois après ce tournage d’un arrêt cardiaque. Il n’est pas mort de cette visite. Elle a peut-être produit un choc émotionnel, un stress supplémentaire qui lui a été fatal. Il est connu depuis des années que beaucoup de gens nés dans la zone ou qui y ont été petits et ont regardé cette luminescence au-dessus de la centrale, ou ceux qui ont travaillé comme liquidateurs, meurent très souvent d’arrêt cardiaque. Est-ce un syndrome post-traumatique ? Est ce que c’est leur système de circulation qui est atteint ? Je ne sais pas mais c’est connu. Et donc, j’ai trouvé sidérante l’irresponsabilité du guide. Les meilleurs guides, au moins, vous préviennent. Mais le reste ,pourvu que vous payiez, vous faites ce que vous voulez !

Parce qu’en fait la zone reste dangereuse ?

Bien sûr qu’elle reste dangereuse !

Pourquoi ?

A cause du plutonium. Il a une durée de vie de vingt-quatre mille ans. Pripiat est très contaminée. Ce n’est pas un lieu de prédilection. Ce n’est pas un lieu de tourisme de masse. C’est juste un endroit horrible. Peu à peu, ses immeubles s’affaissent, à l’intérieur, des cages d’escaliers tombent. Cela devient de plus en plus hasardeux d’entrer dans les bâtiments. Mais de l’extérieur ou quand vous la voyez de la tour de seize étages qui est le plus haut bâtiment de la ville, vous avez l’impression d’une ville intacte, sauf que elle est totalement vide. C’est fascinant. Les gens sont fascinés par les choses monstrueuses.

Tchernobyl fascine parce que Tchernobyl est monstrueux !

Je pense. Mais à part ce radar et Pripiat, il n’y a rien de spectaculaire. La ville de Tchernobyl si vous vous intéressez à l’histoire, présente quelques vestiges. Le reste est extrêmement banal. C’est un bled.

L’Ukraine est en crise, encore plus qu’il y a dix ans. Quelles conséquences cela a-t-il sur la gestion de Tchernobyl ?

J’y vais souvent. Tous les gens me disent que la corruption a énormément augmenté même sous son nouveau gouvernement. Parce qu’il y a un appauvrissement énorme, dû aux blocages des relations avec la Russie, qui elle-même est dans une crise grave ! Donc la grande partie du commerce entre les deux pays n’existe plus. Une partie du pays, le Donbass, ne se trouve plus sous contrôle ukrainien. Y compris les importantes mines de charbon. Le pays est économiquement aux abois, la monnaie nationale a plongé. C’est la débrouille ! Et la débrouille passe par la corruption. Donc il y a encore plus de trafic dans la zone. Il y a quelques mois toute la direction a été changée à cause de la corruption. Pour que cela se produise, il est clair que cela devait prendre des dimensions faramineuses !

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À Pripiat, les voleurs de métaux ont même emporté les radiateurs.

Il n’y a pas seulement du grand trafic organisé pour les métaux, mais aussi les petits trafics simplement par des pauvres pour qui c’est un moyen de s’approvisionner en bois ou en métal qu’ils donnent aux points de collecte pour gagner quelques sous. C’est un peu la logique qui prévalait dans le goulag. Soljenitsyne décrit cela. Il y avait une expression dans le goulag parmi les détenus : « Crève-toi aujourd’hui pour que je survive jusqu’à demain. » C’est un peu cela. Donc les gens n’ont aucune conscience écologique. Ils ne pensent pas à leurs prochains. Leur prochain, c’est leur famille, tout le reste est sans importance ! A cela il faut rajouter l’insouciance slave.

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Un groupe de forestiers de la zone contaminée de Tchernobyl.

Et puis les budgets ont été considérablement réduits. Si bien qu’il y a de moins en moins de forestiers. Ils essayent de rentabiliser la zone. Qu’est-ce que cela donne ? Au lieu de faire des visites régulières, de contrôler, de faire de nouvelles trouées, ils s’occupent de l’abattage du bois pour le commercialiser. Ce bois n’est pas tout à fait propre, il est contaminé. Et une fois que les arbres sont exportés - bien sûr avec la connivence de la police -, on met le feu pour cacher les dégâts. Et ces feux dégagent encore des radionucléides. Je pense aussi aux travaux pointilleux pour entretenir le système de drainage de la nappe phréatique, afin que les radionucléides enfouis profondément dans le sol n’atteignent pas la rivière Pripiat qui se jette dans le Dniepr qui alimente Kiev. Cela demande beaucoup d’entretien.

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Le canal de refroidissement entre la rivière Pripiat et la centrale.

Comment imaginez-vous l’avenir de Tchernobyl et de cette zone dans dix ans ou trente ans ?

Officiellement, la date du démantèlement possible de la centrale est 2065.
L’idée est que le nouveau sarcophage, « l’arche », va servir pendant 100 ans. Des robots sont censés pénétrer à l’intérieur et extraire tout ce qui est là pour enfouir, des tonnes et des tonnes de combustibles très irradiés. Il faut l’enfouir à une profondeur allant de 700 m à 1 000 m. Ce sont des travaux extrêmement coûteux. Qui va les financer ? Quand ? Cela coûte des sommes abyssales. Et j’ai l’impression que les problèmes liés au nucléaire vont s’accumuler aussi dans nos sociétés. Donc, je ne sais pas si cela sera si facile que cela de liquider Tchernobyl.

Si on est optimiste, on pense que la centrale, source la plus importante de radioactivité, sera enfouie. Il ne restera que la ville morte de Pripiat qui va se détruire, et dans 50 ans sera un champ de ruines. Tout le reste va graduellement revenir à la normale peu à peu.

Vous vivez en France ?

Oui.

Pensez-vous qu’il peut y avoir un accident nucléaire en France ?

On mettait cet accident de Tchernobyl sur le compte du système soviétique. Avec Fukushima, on sait que cela peut se produire pour une raison totalement et complètement différente dans un pays hautement industrialisé comme le Japon. Philosophiquement parlant, on ne peut pas affirmer que le risque nucléaire – comme tout autre risque dans la vie - est égal à zéro. On a 58 réacteurs. Je ne suis pas mathématicienne mais on pourrait calculer la probabilité. Il faut espérer que cela ne se produise jamais mais…

- Propos recueillis par Hervé Kempf


- Traverser Tchernobyl par Galia Ackerman, Premier Parallèle, 236 p., 18 €.




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Lire aussi : Tchernobyl : « Je suis la seule survivante de mon équipe de liquidateurs »

Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Galia Ackerman, disponible ici sur le site de Premier parallèle
. chapô : un graffiti sur le toit d’un immeuble de Pripiat.

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