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L’accouchement à domicile pousse gentiment ses premiers cris

28 janvier 2016 / Hermine Rosset (Reporterre)



L’accouchement à domicile est une alternative pour celles et ceux qui jugent les structures hospitalières surmédicalisées et qui veulent vivre autrement ce moment privilégié. Mais les professionnels qui l’assistent peinent à se faire assurer.

Un sourire fugace, puis il dodeline de la tête et agite les bras. Sirius est né il y a quelques mois, à la maison, auprès du poêle malgré les nuits tièdes d’août. « Olivier avait fait du feu pour qu’il fasse chaud quand le bébé sortirait », raconte sa mère, Ophélie. En ce soir d’été, vers minuit, elle téléphone à sa sage-femme, Élodie, pour lui dire que le travail a commencé. Élodie prend immédiatement la route, tandis qu’Ophélie se plonge dans une piscine d’accouchement pour l’attendre. À l’arrivée de la sage-femme, Ophélie sort de l’eau et l’accouchement en lui-même commence : « Au début, j’étais à genoux sur le ballon, ensuite, j’étais accrochée à Olivier, et pour finir, j’étais accroupie, Olivier me soutenait sous les bras. Ce qui fait que j’ai vu le bébé sortir ! » Une heure plus tard, Sirius est né. « Je l’ai eu tout de suite sur moi, on n’a pas coupé le cordon immédiatement, il y a le temps. Élodie m’a montré le placenta, alors qu’à l’hôpital, on l’évacue tout de suite. On a discuté un peu. Au bout d’un moment, elle l’a pris pour le peser. À ce moment-là – Élodie m’a dit que j’étais folle –, je me suis levée, j’ai réussi, j’avais la force, j’étais en forme. »

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Ophélie et son fils Sirius.

Le couple est venu s’installer dans ce coin de forêt du sud-ouest de la France un an et demi plus tôt. Lui est infographiste, elle a travaillé comme bibliothécaire après des études de linguistique. Quelques kilomètres plus loin, vivent Haeli, professeur d’anglais, et Olivier, maraîcher. Leurs trois enfants sont également nés à la maison, avec la même sage-femme. Canadienne, Haeli a eu son premier enfant peu de temps après son arrivée en France. Elle se souvient avec une émotion particulière de la naissance de Thomas : « C’était paisible. J’étais bien, j’étais dans l’événement. Il est sorti, il pleurait, il avait une bonne voix. Chantal [la sage-femme] m’a dit : “T’as fait ça comme une fleur.” C’était vraiment magique, j’étais sur un nuage toute la nuit suivante. »

 Manque d’empathie du personnel

Encore quelques kilomètres et on rencontre Dominique et Pascal, éleveurs de brebis. Déjà maman d’une grande fille, Dominique, à quarante et un ans, a mis au monde un petit garçon, épaulée par son compagnon et sa sage-femme. « J’avais envie que mon petit garçon naisse quelque part, pas dans un lieu anonyme, et encore plus à la ferme. On voulait vivre une histoire entre nous. »

Ces femmes qui accouchent chez elles ne vivent pas en marge de la société, elles n’ont pas de conceptions traditionaliste ou sectaire. « Ces gens-là ne sont pas des marginaux, affirme Élodie, sage-femme qui pratique l’accouchement à domicile. Il y a beaucoup d’infirmières et de membres de la profession médicale. » Une description loin du tableau dépeint par certaines féministes, à l’instar d’Élisabeth Badinter, pour lesquelles l’accouchement à domicile est une régression idéologique et une pratique irresponsable. D’autres féministes, dans la lignée des combats du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception et du Mouvement français pour le planning familial, soulignent au contraire que choisir son accouchement, c’est s’émanciper et se réapproprier un corps aliéné par les professionnels de santé.

Toutes les femmes rencontrées ont en effet recherché une alternative au milieu hospitalier, qu’elles estiment surmédicalisé. « On te fait vraiment un chantage à la péridurale, se souvient Ophélie, qui a accouché de son premier fils en maternité. Ils insistent bien pour te dire : “Vous êtes sûre que vous ne voulez pas la péridurale ? Parce que l’anesthésiste ne viendra pas en pleine nuit.” » Elles sont heurtées par un personnel qui manque d’empathie, qui n’explique pas ce qui se passe et les gestes qu’il pratique. « C’est long, tu t’ennuies, poursuit Ophélie. Tu ne sais pas ce que tu dois faire. Et à un moment, on te dit de pousser, mais tu ne sais pas comment pousser. »

Des processus physiologiques naturels 

L’expérience peut être franchement traumatisante. Pour son second enfant, Eva a longuement cherché une sage-femme en Île-de-France pour un accouchement à domicile, avant de se tourner vers l’accompagnement global. Son premier accouchement avait été marqué par une anesthésie péridurale mal posée : « Je suis restée pendant six heures paralysée, avec des hallucinations. Le travail s’est complètement arrêté. » On lui a injecté des produits pour la ranimer, puis le personnel a sorti le bébé avec des instruments, en lui administrant une pression abdominale et une épisiotomie [1] sans la prévenir ni lui demander son autorisation. « J’ai vécu ça comme une intrusion totale, presque comme un viol. »

Elles ont aussi souvent mal vécu l’accompagnement pendant les suites de couches. Après la naissance de sa fille, Dominique se rappelle avoir erré dans les couloirs à sa recherche, parce qu’on la lui avait enlevée pour qu’elle se repose. « La mère n’est qu’une entrave au travail du personnel », résume Eva.

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Faire-parts de naissance dans la salle d’attente d’un cabinet de sages-femmes libérales.

Infirmière au CHU de Poitiers, Adeline y a également mis au monde ses deux garçons. « Ce qui manque à l’hôpital, c’est le temps, surtout pour les femmes qui ont un premier bébé. L’accompagnement pour l’allaitement n’est pas adapté et insuffisant. C’est un peu : “Débrouille-toi et marche.” Pour que la prise en charge soit plus individualisée, c’est compliqué : il y a un manque de personnel. »

Les sages-femmes qui pratiquent l’accouchement à domicile défendent l’idée que la grossesse, l’accouchement et l’allaitement sont avant tout des processus physiologiques naturels. « Dans les grosses maternités, les femmes présentant des pathologies, étiquetées à “haut risque”, et celles qui n’en présentent aucune, le “bas risque”, soit 80 % des femmes, sont trop souvent prises en charge de la même manière », écrit Doris Nadel dans son ouvrage Quelle naissance aujourd’hui, pour quelle société demain ?

« Il faut y aller, plonger » 

Ainsi, avant d’accepter le suivi d’une femme pour un accouchement à domicile, ces sages-femmes vérifient qu’elle ne présente aucune pathologie. S’il s’agit d’un premier accouchement, elles demandent à ce qu’il ait lieu à proximité d’un hôpital. Et, dans tous les cas, au moment de l’accouchement, « si c’est nécessaire, on transfère en structure hospitalière », explique Élodie.

Ces sages-femmes proposent aux femmes le suivi médical habituel, avec des consultations de grossesse, la prescription d’examens et d’échographies. « On leur demande de s’inscrire à l’hôpital, souligne Élodie, de voir l’anesthésiste et de faire un dossier médical pour que, s’il y a un transfert, il se passe dans de bonnes conditions. » La préparation à la naissance est adaptée aux patientes, avec un travail sur « l’eutonie, l’haptonomie, l’accompagnement psychique, précise Chantal. C’est à la carte, entre leurs demandes et notre ressenti. » L’objectif : associer chez les futures accouchées un bien-être physique et psychique. « Avec Chantal, raconte Haeli, ce n’est pas seulement “combien tu pèses ?” C’est aussi“comment tu vas dans ta tête ?” »

Le jour J, poursuit Chantal, la sage-femme, « on n’y va pas les mains dans les poches, ce n’est pas sur la table de cuisine. On amène du matériel médical : oxygène, monitoring, perfusion, ocytocique, siège d’accouchement, aspiration... » Une autre personne, le plus souvent le papa, est obligatoirement présente, pour assister la parturiente. La sage-femme accompagne l’accouchement et reste plusieurs heures après, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de risque ni pour la mère ni pour l’enfant. Elle réalise ensuite plusieurs visites pour suivre l’état de santé de l’accouchée et du nouveau-né.

Une épreuve dont les accouchées sortent grandies : « Il y a des éléments de transformation évidents, estime Chantal. Elles ont traversé par elles-mêmes, par leur propre force, cet événement. » Une force soutenue par la confiance en leur sage-femme : « Elle m’avait dit : “Ton corps sait faire. Tu suis ton corps”, se souvient Haeli. Elle avait raison. Il faut juste ne pas avoir peur, ne pas se crisper. Il faut y aller, plonger. »

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Haeli et son fils aîné, Liam.

Mais les sages-femmes qui pratiquent l’accouchement à domicile sont de moins en moins nombreuses. Une situation très française, au regard d’autres pays européens comme l’Angleterre ou les Pays-Bas. « Par rapport aux obstacles, on arrive à une situation où on devrait arrêter, logiquement, déclare Chantal. On continue parce qu’on a notre éthique personnelle et qu’on pense que toute femme a droit à un professionnel. Les femmes qu’on refuse et celles dans les régions où il n’y a pas de sage-femme accouchent toutes seules. C’est un problème de santé publique », conclut-elle.

Innombrables refus de la part des assureurs 

L’accouchement à domicile est pourtant légal. Mais, depuis la loi Kouchner de 2002, tous les professionnels de santé libéraux sont tenus de souscrire à une assurance de responsabilité civile professionnelle. Dans les faits, les compagnies d’assurance refusent d’assurer les sages-femmes qui pratiquent l’accouchement à domicile : trop dangereux, estiment-elles. « La case accouchement à bas risque n’existe pas », explique Chantal : la pratique des sages-femmes libérales est considérée comme comportant le même degré de risque que celle des gynécologues-obstétriciens, « alors qu’on ne fait pas de césarienne, pas de forceps ». Et que les gynécologues, avec des revenus plus élevés, perçoivent une aide de la Sécurité sociale pour régler leurs cotisations d’assurance.

Ayant comme ses consœurs essuyé d’innombrables refus de la part des assureurs, Jacqueline Lavillonnière, sage-femme depuis plus de quarante ans, a engagé des procédures juridiques avec le soutien des organisations syndicales de sages-femmes pour alerter sur leur situation. Car toutes les sages-femmes libérales pratiquant comme elle l’accouchement à domicile sont « dans une vulnérabilité immense », confrontées au risque d’être radiées de l’ordre des sages-femmes faute de pouvoir honorer leur obligation d’assurance. Il y a là une volonté « d’éradiquer l’accouchement à domicile », affirme-t-elle. Le 10 novembre dernier, pourtant, une première victoire juridique a été remportée auprès du tribunal administratif de Paris.

Celles qui ont fait le choix d’accoucher différemment subissent aussi des pressions. « Les gens sont habitués à être assurés pour tout, regrette Dominique. Quand tu sors de ce schéma, tu es regardé bizarrement. J’ai été cataloguée marginale, intégriste écolo. » « Ils m’ont prise pour une hippie ! » s’exclame Eva. Mais les regards changent, selon Haeli, qui a assisté à cette évolution entre ses trois enfants.

Du domicile à la maternité, selon Élodie, « il n’y a pas de mieux ou de pas mieux. Il y a juste la possibilité – et c’est ça qui est difficile en France – de laisser chaque personne choisir où il se sent le plus en sécurité. » « On n’ose pas, en tant que jeune parent, s’imposer, conclut Adeline, l’infirmière au CHU de Poitiers. À nous d’être acteurs de notre accouchement et de la façon dont on veut le vivre. »




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[1Une épisiotomie est une incision pour ouvrir le périnée au moment de l’accouchement, afin de laisser passer l’enfant.


Lire aussi : Pas à pas vers une naissance au naturel

Source : Hermine Rosset pour Reporterre

Photos : Hermine Rosset/Reporterre

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