L’avenir de la vigne est-il bio ou intensif ? Dans l’Aude, on cherche la réponse

Durée de lecture : 12 minutes

24 août 2020 / Marie Astier (Reporterre)



Alors que les vendanges ont commencé, Reporterre s’est rendu dans l’Aude, à la rencontre de deux modèles viticoles, apparemment irréconciliables : d’un côté, il y a les caves coopératives, un modèle rassurant mais rigide, intensif et tourné vers l’export ; de l’autre, un modèle plus écologique et à taille humaine.

  • Saint-Polycarpe (Aude), reportage

Dans le paysage, les alignements de vignes tracent les perspectives, arrêtées par des collines de forêt verdoyante. Seule l’herbe qui commence à jaunir rappelle que l’on est en juillet, et dans l’Aude, l’un des territoires viticoles les plus au sud de l’Hexagone.

Il y a dix ans, à Saint-Polycarpe, au pied des Pyrénées, sur le terroir de l’appellation Blanquette de Limoux, Mathieu Dauvergne a récupéré quelques hectares de vignes familiales après avoir quitté son poste de cadre dirigeant dans l’industrie. Ces jours-ci, la régularité de ses rangs de Sauvignon blanc est perturbée par les jeunes tiges qui s’élancent loin des fils de palissage. Le sol recouvert d’un tapis d’herbes folles est tacheté de jaune, blanc et violet, au gré des fleurs qui s’y déploient. Le vigneron frotte le sol de sa chaussure, pour inspecter la faune qui s’agite dans la terre. « Elle a mis plus de temps que je ne l’imaginais à revenir », dit-il. Brouillonnes mais vivantes, ses vignes n’ont pas les allures de jardin à la française des parcelles alentour.

Les vignes mal coiffées et enherbées de Mathieu Dauvergne à Saint-Polycarpe.

« Comme tout le monde, quand j’ai commencé, j’ai livré le raisin à la cave coopérative [Anne de Joyeuse, à Limoux]. Ils m’ont accueilli à bras ouverts », raconte Mathieu Dauvergne. Rapidement, il a exprimé son souhait de se convertir en bio. C’est là que les ennuis ont commencé. « À la coopérative, ils m’ont dit qu’il fallait que je passe tout au glyphosate pour que ce soit propre avant de me convertir. » Mais il laisse l’herbe pousser dans les rangs pour maintenir un sol couvert. « La cave coopérative a déclaré que c’était inacceptable, ils ont déclassé ma récolte sous ce prétexte », se souvient le vigneron.

Mathieu Dauvergne estimait aussi que son raisin bio n’était pas payé à la hauteur. « C’était le prix du conventionnel plus 10 % seulement. Je suis sorti de la coopérative pour faire mes propres bouteilles. » Quand il a exprimé ses désaccords au directeur de la cave coopérative Limoux, « il m’a répondu que je n’avais qu’à aller me plaindre au syndicat ». Chose dite, chose faite, Mathieu Dauvergne a adhéré à la Confédération paysanne – plutôt qu’au syndicat majoritaire, celui des vignerons de l’Aude, lié à la [FDSEA|Branche départementale de la FNSEA].

Mathieu Dauvergne, l’un des porte-parole de la Confédération paysanne de l’Aude.

Il est désormais co-porte-parole de la Confédération paysanne de l’Aude, et vinifie et vend lui-même une partie de sa récolte. Le reste est vendu à un gros négociant du sud de la France. Pour l’ex-cadre d’industrie, le calcul est vite fait : « Ce que je vendais à 85 euros l’hectolitre à la cave coopérative, je le vends désormais à 200 euros à ce négociant. Avec le reste que je vends en bouteilles, cela me fait une moyenne à 350 euros l’hectolitre », détaille-t-il. « Bien sûr, il y a des frais de vinification et d’embouteillage… Mais le décalage reste énorme ! »

Épandages par hélicoptère

Ce que ne savait peut-être pas Mathieu Dauvergne à l’époque, c’est que cette affaire d’herbe n’est pas qu’une question d’esthétique. Elle symbolise aussi deux modèles de culture de la vigne, qui se sont brutalement opposés dans l’Aude en mai dernier. Des pluies de printemps particulièrement importantes ont rendues une partie des parcelles inaccessibles en tracteur, au risque de s’y embourber. Une catastrophe pour certains viticulteurs : alors que l’humidité favorise le développement des maladies de la vigne, ils ne pouvaient plus y entrer pour les traiter. C’est là que l’herbe entre en jeu. « Les sols qui ne sont pas enherbés sont très peu portants, c’est compliqué d’y entrer en tracteur après les pluies », explique Carmen Etcheverry, agronome et vice-présidente de France nature environnement Languedoc-Roussillon.

La réponse des chambres d’agriculture de l’Aude et de l’Hérault, et du syndicat des vignerons de l’Aude a été de demander une autorisation exceptionnelle d’épandage par hélicoptère. Une pratique interdite depuis 2015, sauf dérogation des ministères de l’Écologie, la Santé et l’Agriculture. « C’est exceptionnel, l’hélicoptère a un coût, on ne le demande que quand vraiment on ne peut pas intervenir ! » souligne Philippe Vergnes, viticulteur et président de la chambre d’agriculture de l’Aude. « Mais l’autorisation est arrivée trop tard, et seulement pour la bouillie bordelaise. Certains se sont ruinés en produits et ont perdu la récolte », déplore-t-il.

Philippe Vergnes, président de la chambre d’agriculture de l’Aude, à Névian.

La demande a aussitôt provoqué la polémique, faisant craindre aux écologistes le retour de l’épandage aérien. « Il amène beaucoup plus de dérives [des pesticides épandus] », explique Carmen Etcheverry. « On a bien compris qu’ils allaient demander la dérogation chaque année », renchérit Maryse Arditi, présidente de l’association écolo locale Eccla (Écologie du Carcassonnais des Corbières et du littoral Audois), qui a incité les citoyens à signaler tout épandage aérien qu’ils pourraient observer. Dans un communiqué, avec la Confédération paysanne de l’Aude, ils ont appelé à un changement des pratiques : « En supprimant le désherbage et le travail profond du sol lors de printemps humides, une protection phytosanitaire peut être réalisée dans des conditions normales. »

Une contre-offensive qui a provoqué la colère du syndicat des vignerons indépendants : dans un communiqué – ou une lettre d’information envoyée à ses adhérents, explique maintenant le syndicat –, il a dénoncé le « lobby écolo-bo-bio », ainsi que l’appel de l’écologiste Maryse Arditi. « Comme en 40 ! Les collabos sont de retour, à la solde de la nazi-écologie ! », proclamait le texte, ajoutant : « La stratégie populiste de ces antitout — FNE en tête, suivie par les petits soldats de la Conf’ — n’a qu’un seul but : faire crever l’agriculture française ! » Les trois organisations visées ont répliqué en attaquant en justice l’arrêté ministériel autorisant l’épandage, mais aussi en portant plainte pour injure publique. « Je ne supporterai jamais qu’on appelle à la délation contre les miens », maintient de son côté le président du syndicat des vignerons de l’Aude, Frédéric Rouanet. « On ne va plus se laisser faire. Ces gens nous expliquent ce qu’il faut faire, mais on connaît pour certains leur propriété, et cela n’a pas l’air de très bien marcher. »

« Seulement un dixième du prix du vin va au producteur »

« Le syndicat cherche à exacerber les tensions entre viticulteurs, pour éviter les comparaisons », estime de son côté Mathieu Dauvergne, de la Confédération paysanne. Une façon de ne pas se poser les vraies questions : le modèle coopératif ne rémunère pas correctement les viticulteurs, estime-t-il. « Le viticulteur vend son raisin à la coopérative l’équivalent de cinquante centimes la bouteille, et elle arrive en supermarché à cinq euros. Seulement un dixième du prix du vin va au producteur », a calculé le syndicaliste.

Pour preuve, il nous emmène chez un collègue. Chez Bernard [1], le merlot est bien « coiffé » : les vignes ont été taillées à l’enjambeur (un tracteur qui passe au dessus des vignes). Il n’y a pas d’herbe au pied, les trente centimètres sous les vignes sont traitées au glyphosate. L’herbe subsistant entre les rangs est fraîchement tondue. Le climat sec permet de faire peu de traitements : sept cette année. Bernard a d’ailleurs la certification Haute qualité environnementale, demandée par la coopérative à laquelle il vend son raisin. Le rendement de ses belles parcelles est de « 70 à 80 hectolitres à l’hectare les bonnes années », dit-il, et il en cultive trente hectares. En comparaison, Mathieu cultive dix hectares avec un rendement de trente hectolitres à l’hectare.

Les cuves de la cave coopérative de Névian.

Pourtant, Bernard admet avoir du mal à s’en sortir. « On se sort un smic, mais on ne compte pas les heures », explique-t-il. « Dans le Limouxin, la situation des viticulteurs s’est dégradée. Je n’ai pas fait une vraie récolte depuis 2016. On a eu la grêle, la sécheresse, le mildiou… Les revenus ne peuvent pas être plus bas. Je ne prends pas de congés, je ne change pas de tracteur. » « Pour beaucoup de viticulteurs, heureusement que la femme a un travail salarié », relève Mathieu. Bernard approuve. Mathieu compare avec lui ses prix de vente. Pour autant, son modèle économique ne parle pas à Bernard, qui n’a jamais envisagé de sortir du système coopératif. « Je n’ai pas le matériel pour vinifier, et je ne sais pas faire », explique-t-il. La conversion en bio lui paraît aussi inaccessible : « J’ai déjà tout le matériel pour le conventionnel », et donc, pas les moyens d’investir dans celui nécessaire en bio. Pour Bernard, les caves coopératives font ce qu’elles peuvent. « On s’est beaucoup améliorés, on a planté des cépages bordelais, mais on a encore une image de bibine. »

« Je ne supporte pas l’herbe. Ici, avec le climat que l’on a, si vous la laissez, la vigne meurt »

« Il y a des gens heureux dans les caves coopératives ! » défend Philippes Vergnes, qui en plus d’être président de la chambre d’agriculture est aussi à la tête de sa coopérative, à Névian, dans les Corbières. « Cela permet d’avoir des frais de vinification bas, la rémunération est correcte, le système fonctionne ! Et puis, jusqu’ici on a pu faire tampon malgré le Covid. » Les revenus des viticulteurs de la cave ont été maintenus, et n’ont commencé à baisser qu’à partir de juillet.

Au milieu de ses vignes de Colombard, un cépage blanc, il vante son modèle. Il a choisi de montrer une parcelle fraîchement convertie en bio : les raisins sont abondants et appétissants, les feuilles d’un vert éclatant, les plants taillés de près. Au sol, pas un brin d’herbe. « Je ne supporte pas l’herbe. Ici, avec le climat que l’on a, si vous la laissez, la vigne meurt. » Le rendement est étonnamment élevé : 120 hectolitres à l’hectare ! « La vigne est jeune, et j’ai la possibilité d’irriguer. Maintenant, il n’y a plus d’orage au 14 juillet, alors on va irriguer, on va amener l’équivalent de quarante millimètres de pluie », explique-t-il.

Les vignes de M. Vergnes : « Je ne supporte pas l’herbe. Ici, avec le climat que l’on a, si vous la laissez, la vigne meurt. »

Sa priorité pour le département est d’étendre l’irrigation, « sinon, avec le changement climatique, il n’y aura plus de vignes », estime-t-il. Une façon, aussi, d’augmenter les rendements, faibles selon lui : « On ne fait que 50 à 60 hectolitres à l’hectare en moyenne. » Ce sont les solutions qu’il propose face à une situation de plus en plus incertaine pour les viticulteurs. Le Covid-19 a d’abord perturbé le marché de l’exportation vers la Chine, puis vers les États-Unis, et enfin en France. Déjà fin 2019, un mauvais coup avait été porté par la mise en place par Donald Trump d’une taxe de 25 % sur les vins français, espagnols et allemands. « Il y a beaucoup de caves coopératives et de vignerons, face à seulement cinq acheteurs – des négociants et la grande distribution. On ne peut pas décider du prix », ajoute de son côté Frédéric Rouanet, qui fustige aussi la réglementation européenne et ses « contraintes environnementales » : « Un vigneron français n’a même pas mis un pied par terre qu’il est déjà plus cher qu’un Espagnol. »

Du mildiou sur des feuilles : séché, il ne présente plus de risques pour la vigne, explique Philippe Vergnes.

Pour faire face, alors que les cuves sont encore pleines du vin de l’an dernier et que les vendanges arrivent, les vignerons ont demandé la possibilité de distiller du vin (il est transformé en alcool, pour la pharmacie ou d’autres boissons alcoolisées).

La preuve que l’on est plutôt « dans une crise de surproduction », analyse Carmen Etcheverry à FNE. « Ce modèle tourné vers l’export n’a peut-être plus sa place. On voit bien qu’une seule décision de Trump peut faire s’effondrer les cours. Je ne comprends pas comment l’intensification peut encore être vue comme une solution d’avenir. » Si les coopératives poursuivent dans cette voie, « on va faire avec le vin comme on a déjà fait avec le lait. On va supprimer les viticulteurs les plus faibles, et ceux qui resteront ne seront plus propriétaires que de leur dette », avertit gravement Mathieu Dauvergne.


LA VITICULTURE ET LES CAVES COOPÉRATIVES DANS L’AUDE

La viticulture représente plus de la moitié de l’agriculture dans l’Aude : 65 % des exploitations sont viticoles. Environ trois millions d’hectolitres sont produits chaque année, ce qui fait du département le deuxième plus gros producteur de vin en Occitanie, après l’Hérault. En 2017, 8 % des surfaces de vignes y étaient cultivées en bio. Environ 20 % du vin produit bénéficie d’une AOP, 75 % d’une IGP, le reste étant classé en vin de France.

Selon les derniers chiffres qu’a pu trouver Reporterre, qui datent de 2012, les caves coopératives dominent largement la viticulture départementale avec environ les trois quarts de la production de vin. Les fusions successives ont entraîné une réduction du nombre de caves coopératives. De 140 dans les années 80, on est passés à 45 aujourd’hui, nous apprenait L’Indépendant en 2019.

Les caves coopératives récupèrent le raisin auprès de leurs viticulteurs adhérents, puis le vinifient avant de le vendre en « vrac » à des négociants. Ceux-ci embouteillent, ou mettent en cubis, ou exportent à l’étranger. Toute une partie de ce vin se retrouve ainsi dans nos supermarchés, et sont étiquetés de l’adresse du négociant, et de l’IGP ou l’AOP quand il peut y prétendre.





[1Le prénom a été modifié.


Lire aussi : La viticulture bio s’interroge sur la toxicité du cuivre, pesticide naturel

Source et photos : Marie Astier pour Reporterre

. châpo : Les vignes de Philippe Vergnes, président de la chambre d’agriculture de l’Aude, à Névian.

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