« L’écologie naît d’une conscience de la mort : en maltraitant la planète, on se conduit à notre fin »

Durée de lecture : 7 minutes

2 novembre 2017 / Entretien avec Tanguy Châtel

Les sociétés humaines ont répondu de nombreuses manières à la mort, de l’embaumement égyptien au procédé nouveau d’humusation. Le rapport à la mort des sociétés occidentales évolue rapidement, notamment avec la conscience écologique, explique Tanguy Châtel.

Cet article est le troisième volet d’une série en quatre épisodes. Il suit « Mort, on pollue encore » et « Après la mort, devenir un arbre ».


Tanguy Châtel est l’auteur de Vivants jusqu’à la mort. Accompagner la souffrance spirituelle en fin de vie (Albin Michel, 2013).

Tanguy Châtel.

Reporterre — D’où vient la volonté de conserver les corps après la mort ?

Tanguy Châtel — Les pratiques de conservation des corps sont très archaïques : on peut les faire remonter à la Haute Antiquité et à l’idée qu’il faut permettre au corps de faire son voyage dans l’au-delà, ainsi l’embaumement dans l’Égypte ancienne. Il y a toujours eu ce respect particulier lié au « corps de gloire », qui a perduré avec la religion chrétienne, car on a cru pendant longtemps que le corps devait être en bon état pour la résurrection. C’est la raison pour laquelle dans la chrétienté, il n’y avait pas d’autopsie, par exemple.

Dans les milieux d’origine protestante, en particulier chez les Anglo-Saxons, il y a moins de sacralité à l’égard de la mort. Si on prend soin du corps, dans le milieu protestant, ce n’est pas vraiment pour le défunt lui-même, mais plutôt pour les proches, avec une volonté de charité, de compassion à l’égard des vivants. Ce qui justifie les soins esthétiques particuliers, combinés avec un soin de conservation, à visée hygiénique.


La thanatopraxie serait donc une pratique destinée à rassurer les vivants ?

Oui. À partir des années 1970-1980 est apparu, notamment aux États-Unis, le désir « d’esthétiser » la mort, comme pour la rendre plus supportable. La thanatopraxie n’est donc pas simplement un soin de conservation, mais une mise en scène. Il y a une réelle volonté de gommer la mort, avec une certaine idée d’immortalité. Il faut avoir l’impression que le défunt « dort ». Ce qui peut considérablement compliquer le travail de deuil.

Une momie égyptienne.


Comment peut-on interpréter cet attachement viscéral au corps ?

La conservation des corps après la mort fait écho au matérialisme des pays occidentaux et à un certain culte de la personne. Mais pas seulement : elle est symptomatique de sociétés qui ne consentent pas à perdre. C’est très différent dans d’autres cultures, au Tibet par exemple. Les corps sont donnés en pâture aux animaux, pour que le défunt ne « pollue » pas les vivants.


Cet attachement au corps a-t-il toujours été aussi important ?

Il a connu un creux au XVIIIe siècle, sous l’influence des philosophes des Lumières. C’est le siècle qui voit le recul de la religion et l’essor de la science. Le point culminant de ce phénomène sera au XIXe siècle, avec la médecine, l’astronomie, la physique : à ce moment-là, les visées spirituelles prennent moins d’importance que les visées temporelles et matérielles. Petit à petit, on va accorder plus d’importance au sort du corps, alors qu’avant, il n’y avait pas de soin de conservation particulier : on le mettait en terre et on oubliait vite. Peu à peu, on a cherché à donner une autre symbolique à la mort, qui ne passe pas par les canons de l’Église catholique. Le « corps de chair » remplace le « corps de gloire » : la chair n’est plus sacrée et la crémation se développe de plus en plus. [1], au même moment que les lois de séparation de l’Église et de l’État et la création de l’école laïque. La crémation était alors mise en avant par des gens qui refusaient catégoriquement la mainmise de l’Église catholique. C’était une marque de modernité athée. Mais cette pratique a finalement été reconnue par le Vatican en 1962, ce qui a entraîné une expansion de sa pratique.


Comment expliquer l’engouement pour la crémation, même au sein de la communauté catholique ?

Le rapport entre l’humus (la terre) et le corps s’est perdu, et avec lui l’idée que la terre est une matière organique, qui fait vivre. La terre est de plus en plus vue comme sale, sombre, pleine de vers. Aujourd’hui, on préfère la lumière, on veut que ce soit rapide et flamboyant. Le feu est devenu un symbole spirituel.

Une « tour du silence » zoroastrienne, en Iran.


L’inhumation représente donc un retour à la terre. Peut-elle être vue comme plus écologique que la crémation ?

Cela dépend de quelle écologie on parle. Si on fait le bilan carbone, la crémation est beaucoup moins écologique que l’inhumation. Les émissions polluantes sont cependant atténuées avec l’obligation progressive de l’installation de filtres dans les crématoriums. Pour l’inhumation, des études qui montrent que les corps mettent très longtemps à se décomposer, car ils sont bourrés de conservateurs alimentaires ou de substances injectées pendant la thanatopraxie. Le bilan écologique de l’inhumation n’est pas du tout évident à établir. D’autant plus que, pendant longtemps, les corps étaient enterrés en cercueil ou en pleine terre. Maintenant, les cercueils sont placés dans des cuves en béton. J’aurais tendance à dire qu’en matière de bilan carbone, la crémation est moins écologique que l’inhumation immédiatement, mais pas forcément dans la durée. L’entretien des tombes, les cuves en béton, les liquides issus de la thanatopraxie peuvent inverser la tendance à long terme.


Que pensez-vous des initiatives écologiques, telles que les urnes et les cercueils biodégradables ?

De plus en plus d’objets « écolos » font surface, avec une symbolique de mort plus propre. Selon moi, il s’agit surtout d’un concept marketing, car le corps est naturellement biodégradable. Cette volonté de mort écologique, du retour à la terre, peut se rapprocher des pensées païennes. Mais la religion catholique s’empare aussi de la question écologique, notamment grâce à l’encyclique sur l’écologie du pape François, Laudato Si, parue en 2015.


La peur de la mort est-elle un obstacle à une société plus écologique ?

La mort est la réflexion de fond de toutes les sociétés humaines : on donne de la valeur à la vie, car on sait qu’il y a la mort. Le monde contemporain a peur de la mort et la refuse. On retrouve ce refus dans le transhumanisme. L’homme augmenté, le transhumanisme, c’est un refus immature de la mortalité : l’homme pense pouvoir mettre à mort la mort. Aujourd’hui, on cherche la performance à tout prix, et on ne veut donc plus mourir. Pour moi il existe deux types de scientifiques : ceux qui ont une conscience de la mort et donc poussent à changer les comportements, et ceux qui pensent que le génie humain est si extraordinaire qu’il trouvera une solution à la mort. Et l’écologie naît d’une conscience de la mort : en maltraitant la planète, on se conduit à notre propre mort.

Aux Jardins de mémoire, dans la commune du Bono, dans le golfe du Morbihan, les cendres des défunts reposent au pied d’un arbre.


Comment sensibiliser des sociétés qui rejettent l’échec et la mort, à une approche plus verte de la mort ?

Tout comme l’écologie prend une importance croissante dans les mentalités, la mort n’est pas un épisode coupé du reste de la vie. Donc, si dans la vie l’écologie prend de plus en plus de place, elle en prendra aussi dans la mort. Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs, que les cimetières deviennent un peu plus paysagers, pour aporter du végétal, de la vie, de la beauté. On voit déjà quelques techniques — qui peuvent parfois hérisser le poil — qui consistent à faire du compost avec le corps des défunts : c’est l’humusation. La crémation devrait de plus en plus paraître comme polluante, pas très vertueuse. Je ne serai pas étonné que l’on retombe un jour ou l’autre, dans des pratiques funéraires « plus naturelles ».

  • Propos recueillis par Laure Hänggi et Eva Gomez

Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre


[1La crémation est autorisée en France depuis la loi du 15 novembre 1887 sur la liberté des funérailles.


Lire aussi : Après la mort, devenir un arbre

Source : Laure Hänggi et Eva Gomez pour Reporterre

Dessin : © Red !/Reporterre

Photos :
. momie : Wikimedia (Karin2402/CC BY-SA 4.0)
. tour du silence : Wikimedia (Ggia/CC BY-SA 4.0)
. cimetière de Bono : © Benoît Vandestick/Reporterre

DOSSIER    Écologie et spiritualité

THEMATIQUE    Quotidien
27 août 2019
Au Camp Climat, plus de militants et plus déterminés
Reportage
20 septembre 2019
Philippe Martinez : « Avec les écologistes, on se parle ; ce n’était pas le cas avant »
Entretien
19 septembre 2019
Week-end féministe à Bure : « Le nucléaire est un monstre du patriarcat »
Entretien


Dans les mêmes dossiers       Écologie et spiritualité



Sur les mêmes thèmes       Quotidien