L’enseignement agricole devrait parler de l’agriculture de l’avenir, pas du vieux productivisme

23 février 2017 / Denis Burnet



L’enseignement agricole en France ne va pas si mal, mais il pourrait aller bien mieux, explique l’auteur de cette tribune. Qui imagine des écoles à la pointe des modèles alternatifs, voyant « dans l’écologie et l’agriculture une occasion unique de questionner le monde et de le redessiner ».

Denis Burnet est enseignant en lycée agricole


Lorsque j’y suis rentré en tant qu’étudiant, on m’a dit que j’allais traire les vaches. Étudiant, c’est pourtant une autre réalité que j’ai découverte, rencontrant des hommes passionnés par leur métier et qui ont su me transmettre leur passion et bien d’autres valeurs.

J’ai ainsi découvert l’enseignement agricole, celui-là même qui relève du ministère de l’Agriculture et qui forme chaque année près de 400.000 jeunes, de la 4e au doctorat, dans des établissements publics ou privés.

Et si depuis mes années étudiantes, j’ai roulé ma bosse, j’y suis revenu, cette fois pour y être enseignant, redécouvrant ce monde à part de l’éducation, m’interrogeant aussi sur son sens aujourd’hui.

Sur la partie dédiée à l’enseignement du site du ministère, on trouve des faits, des dates, et des grandes écoles qui se succèdent depuis la fin du XVIIIe siècle : École vétérinaire de Lyon, Ecole royale forestière de Nancy, École d’horticulture de Versailles, AgroParisTech… Que des grands noms comme une fierté nationale, mais un historique qui oublie tous ces lycées (plus de 800) qui, pourtant, constituent le cœur du système.

Pire, aucune projection, aucune vision d’avenir. On se réjouit de l’insertion professionnelle des jeunes (90 %), mais sans voir que celle-ci recouvre des réalités tellement diverses. On ne s’interroge pas, ni sur la vision de l’agriculture de demain ni même sur « le pourquoi et le à quoi » les jeunes doivent être formés. « Ils doivent simplement répondre aux besoins des entreprises », m’a dit un jour une inspectrice : on aurait pu lui demander si, en plus, ils devaient répondre aux besoins de notre société de consommation ou de nos politiques.

Ces établissements devraient être des références de l’agriculture et de l’écologie de demain 

Sans cette dernière interrogation, tout serait merveilleux. Des formations qui offrent un emploi aux jeunes ; des grandes écoles connues et renommées ; des réussites et des portraits vantés sur les sites internet du ministère et des établissements ; des parcours mêmes capables de remotiver des jeunes qui, arrivés en 4e, ressortent ingénieur et avec Bac +5… Et il est vrai que tout cela existe, et dans chacun des établissements, il y a des réussites, des déclics, des jeunes qui finissent par s’en sortir, des jeunes qui retrouvent le goût de l’école, ou qui trouvent un emploi, poussés par des enseignants investis et novateurs.

À quoi bon alors regarder le verre à moitié vide et pourquoi ne pas seulement se réjouir de cette jolie moitié bien pleine ? Parce que derrière cette si belle réalité, il y a des établissements qui survivent au lieu d’innover ; un nombre d’élèves qui se maintient par l’augmentation des formations proposées plus que par un plus grand attrait de ces dernières ; des dotations du ministère qui ne permettent plus de faire l’intégralité des programmes ; des enseignants précarisés (les salaires sont moins élevés que dans l’Éducation nationale) ; des formations qui, en s’adaptant aux demandes des professions, ne font qu’entériner certains modèles existants, l’agriculture intensive ou la sylviculture de masse, par exemple. Alors que ces établissements devraient être des références de l’agriculture et de l’écologie de demain, il y a aujourd’hui et souvent, des difficultés de recrutement, des enseignants qui démissionnent, des établissements qui ferment ou presque, d’autres qui changent de nom pour oublier leur titre de lycée agricole.

Un lycée agricole dans l’Allier.

Il y a bien des discours, comme celui du ministère reçu lors d’une formation sur l’agroécologie : cela s’est résumé à une vidéo sur l’élevage industriel porcin en Bretagne, où l’on trempe ses mains et ses bottes dans de la javel pour donner moins d’antibiotiques aux porcs (c’est déjà un progrès, me direz-vous). Oui, on parle parfois quand même d’agriculture biologique, de circuit court, de recyclage, mais les cantines des établissements n’offrent bien souvent qu’une nourriture industrielle, et les bâtiments ne sont souvent que de vieux bâtiments non isolés.

La révolution dans les campagnes vient des néoruraux, pas des jeunes issus de l’enseignement agricole

Et si le système sort des étudiants diplômés (en bradant même parfois ce cher diplôme pour mieux se vanter des 100 % de réussite), combien sont encore les écoles qui apprennent d’abord aux jeunes à réfléchir, à s’interroger et à voir dans l’écologie et l’agriculture une occasion unique de questionner le monde et de le redessiner au lieu d’entériner de vieux modèles ?

Oui, demandons-nous pourquoi la révolution dans les campagnes vient des néoruraux et non pas de ces jeunes qui sortent de cet enseignement agricole. Demandons-nous pourquoi tous les modèles alternatifs, qui existent et se développent, sont si peu présents dans les écoles : n’est-ce pas là que devraient être les fiefs des oasis, de la permaculture, de l’autoconstruction, des ateliers paysans ou encore des incroyables comestibles ?

Alors, rêvons et redessinons des écoles où l’autosuffisance serait la première des choses, où l’on mangerait les produits cultivés par les élèves à la cantine, où les bâtiments seraient des constructions écologiques, où la gouvernance serait partagée avec les étudiants formés. Oui, rêvons de voir entrer Pascal Poot, Pierre Rabhi, Charles Hervé-Gruyer, Nicolas Joly ou bien d’autres encore dans nos écoles…

Rêvons d’y parler permaculture, forêt jardin, paysage comestible, microferme, mais aussi biodynamie, calendrier lunaire, circuit de distribution, qualité du produit, santé physique et mentale ou question d’échelle… Rêvons que les formations ne répondent plus aux besoins d’une profession, mais invitent les élèves à dessiner eux-mêmes leurs métiers de demain, des métiers écologiquement compatibles, humainement épanouissants, et économiquement soutenables. Rêvons d’accueillir des jeunes à qui l’on apprendrait l’éloge de la lenteur et du long terme, pour mieux qu’ils s’interrogent sur le sens, qu’ils s’ouvrent au monde, et qu’ils se questionnent sur le modèle de développement que l’on a imaginé pour eux.

L’enseignement agricole est aujourd’hui à l’image de la société. Tout ne va pas si mal, mais on n’y rêve plus…




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Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessin : © Berth/Reporterre

Photo :
. lycée : Flickr (jean-louis Zimmermann/CC BY 2.0)

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