L’extrême-droite tente de s’infiltrer dans les combats écologistes

Durée de lecture : 7 minutes

21 novembre 2014 / Marie Astier (Reporterre)

Des militants d’extrême-droite, reprenant un discours écologique et anti-capitaliste, se sont infiltrés dans le mouvement contre le barrage du Testet. Le phénomène est inquiétant mais très minoritaire.


« Ne laissons pas le profit détruire la nature ! » Ceci n’est pas une banderole des zadistes du Testet, mais bien le message d’affiches collées début octobre par un groupuscule d’extrême-droite dans la ville voisine de Gaillac.

En-dessous, une phrase invite à découvrir le journal Rébellion.Celui-ci est basé à Toulouse et lié au mouvement MAS, le Mouvement d’Action Sociale. Sa devise : « Social, national, radical ». Il associe contestation du capitalisme, défense de la patrie et donc de la terre.

« Des militants de Midi-Pyrénées du MAS et de la revue Rébellion sont allés afficher leur soutien à la Z.A.D. de Sivens », confirme un des textes du mouvement. Parlant de Notre-Dame-des-Landes, l’article affirme également : « Il nous faut comprendre que ce combat est aussi et avant tout le nôtre. »

Sur la page Facebook du MAS : à la fois des invitations à des ballades nature et à un « Congrès européen » organisé par le GUD (Groupe union défense, mouvement étudiant d’extrême-droite). Parmi les invités, le parti grec nationaliste et anti-immigrés Aube Dorée.

« Ils empruntent la phraséologie de l’anticapitalisme et de l’altermondialisme avec une forte mobilisation sur les enjeux de localisme et d’écologie », explique le politologue spécialiste de l’extrême-droite Jean-Yves Camus. « Ils ont tenté de développer des AMAP ou un village communautaire, mais sans grand succès. »

« Des groupuscules sans activité réelle »

Le dimanche 26 octobre, le collectif de la ZAD du Testet, Tant qu’il y aura des bouilles, indique avoir repéré « huit à dix fascistes immatriculés sur Nice [qui] venaient tracter sur le site même de la lutte, peu de temps avant de se voir proposer de quitter le lieu rapidement. »

Également présents le week-end du 25 octobre, les groupes « Ligue de Défense Goy » et « Wantedpedo ». Plusieurs opposants au barrage témoignent les avoir identifiés rapidement comme militants soraliens (d’Alain Soral) et dieudonnistes (Dieudonné), deux personnages qui viennent de lancer leur organisation avec une forte tendance antisémite.

[NDLR : Le président de Wantedpedo a contacté Reporterre pour indiquer que "Wantedpedo est un collectif citoyen apolitique".]

Une visite sur la page Facebook de ces groupes confirme l’appel à venir au Testet.

- Affiche de « Wantedpedo » -

« Camille », un zadiste, raconte : « On a très vite su qu’une dizaine de militants avec les signes distinctifs de la quenelle, de l’ananas et l’imagerie propre à cette tendance de l’extrême droite, étaient sur le site le dimanche 26 octobre. Une dizaine au milieu d’un rassemblement de plusieurs milliers de personnes et qui essayaient de se faire voir des caméras. Une centaine d’opposants sont aussitôt allés les voir et leur ont fermement mais respectueusement dit de quitter les lieux. »

Pour Laurent, occupant de longue date, il ne faut pas surestimer l’importance de ces divers groupes. « Ce sont des groupuscules qui n’ont aucune existence ou activité réelle, hormis quelques collages d’affiches détournant l’imagerie d’extrême gauche pour tenter de détourner des gens vers eux ».

- Sur le t-shirt : "Ligue de Défense Goy" -

Sur une éventuelle « infiltration de la ZAD » par des groupuscules d’extrême droite, Laurent atteste : « C’est une légende, on parle d’eux comme s’ils étaient là depuis le début, alors qu’ils ne sont venus qu’une ou deux fois et se sont fait virer ».

Les zadistes très vigilants

Les opposants ont toujours été clairs et vigilants sur cette question. Le 25 octobre, on pouvait trouver sur la zone une pancarte : « Pas de facho chez les zadistes ».

Le site anti-fasciste La Horde avait également signalé la présence de « l’Abbé Farthur », membre coordinateur du site internet d’Inform’Action, qui avait profité de la visite de Groland le 18 septembre dernier pour se rendre sur la ZAD. Inform’Action a été épinglé par plusieurs sites d’information anti-fascistes pour avoir diffusé des contenus à forte teneur conspirationniste, voire d’extrême-droite. Une fois averti, Inform’Action a refusé de retirer les contenus émanant de groupuscules d’extrême-droite.

Le Collectif Tant qu’il y aura des Bouilles rappelait d’ailleurs clairement son opposition à ces groupes dans un communiqué dès le 12 octobre : « Il n’y a aucune place sur nos ZADs, dans nos luttes, dans les espaces de liberté et de dignité que nous arrachons au capitalisme et à l’État, pour l’extrême-droite, et plus généralement pour toute démarche sectaire identitaire. »

Et à Notre-Dame-des-Landes, a-t-on aperçu de tels groupes ? « Rien de visible et nous sommes très attentifs à ce que cela n’arrive pas », nous répond-on par courriel. Seule trace, un communiqué de la ZAD de novembre 2012 : « Ayant remarqué que des appels à venir (…) à la manifestation de réoccupation circulaient (…) dans les réseaux fascisants, l’assemblée plénière de la manif déclare unanimement refuser le soutien de tels groupes. »

- Le communiqué de la ZAD -

Un risque de détournement des mobilisations inexistant

Tous ces groupuscules appartiennent à la mouvance d’extrême-droite « identitaire ». « Pour eux, le coeur de la question politique est l’identité ethnique et la traçabilité de l’individu dans son appartenance à la communauté », détaille Jean-Yves Camus.

« Pour cette famille politique, la société fonctionne comme un organisme vivant. Elle a ses règles immuables comme les règles de la nature, poursuit l’universitaire. Si vous introduisez trop d’immigrés ou que vous autorisez les couples homosexuels, pense-t-elle, vous introduisez du désordre. Il y a des différences d’espèce dans le règne des humains comme dans le règne des animaux. »

Concernant le MAS et la Ligue de défense Goy, « ces groupes ont un nombre de militants extrêmement réduit, indique-t-il. Le risque de détournement des mobilisations est inexistant. »

Des « nationalistes » dans la manifestation de Nantes

Des militants nationalistes ont par ailleurs provoqué des violences durant un rassemblement qui a suivi le drame de Sivens. Lors de la manifestation contre les violences policières le 1er novembre à Nantes, le journaliste de Reporterre présent sur place signale « une charge d’un groupe d’une quinzaine de personnes, probablement d’extrême-droite, sur des jeunes (tabassage, jets de pierre) qui venaient de renverser un conteneur à verre place de la petite Hollande. »

ValK, photographe du collectif Bon pied Bon œil confirme avoir vu des « nationalistes ». « Au bas mot une vingtaine », précise-t-elle dans son récit de la manifestation. « J’ai reconnu quelqu’un dont je sais qu’il fréquente ces milieux là », explique-t-elle par téléphone à Reporterre.

Elle-même n’a pas été témoin de la scène, mais selon « plusieurs témoignages concordants », ils auraient « chargé et balancé » dans une vitrine un jeune homme qui aurait lancé un caillou en direction de la police. Les forces de l’ordre n’auraient pas particulièrement réagi, raconte-t-elle : « Des CRS passent en courant, reviennent faire face aux nationalistes, mais repartent très vite, bien plus intéressés par les "casseurs" de l’autre côté du cours... qui ne toucheront, eux, aucune vitrine ! »

Le collectif antifasciste de Nantes va même jusqu’à dénoncer « la collaboration effective et violente de milices d’extrême droite organisées et armées avec les forces de l’ordre. »

Ils relèvent les appels sur Twitter :

Selon les témoignages recueillis par les antifascistes de Nantes, une jeune fille métisse aurait notamment été frappée par les « fascistes » sous les yeux de la police : « Les policiers ont chargé, tout le monde a reculé. C’est quand on est revenus qu’on a vu la fille se faire frapper. Un passant a voulu s’interposer et la BAC est intervenue en criant « dégage » et en frappant le mec et la meuf à coups de matraque. On s’est barré, fin de l’histoire ».


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source et photos : Marie Astier pour Reporterre

(. Photo chapô : Sur la ZAD du Testet, le 26 octobre. Tatoué sur le bras : « quenelle » -)

Lire aussi : Les chaines de télévision ont voté Front national

DOSSIER    Sivens

25 juillet 2019
Éradiquer les punaises de lit, une véritable guerre des nerfs
Enquête
27 juillet 2019
Quand une coopérative ouvrière relance la culture locale du tilleul
Alternative
18 septembre 2019
Naomi Klein : « Nous entrons dans l’ère de la barbarie climatique »
Entretien


Dans les mêmes dossiers       Sivens





Du même auteur       Marie Astier (Reporterre)