L’heure du Crimm a-t-elle sonné à Courbefy ?

22 octobre 2015 / Christophe Noisette

Un terrain de Haute-Vienne à l’abandon et propriété d’un sulfureux homme d’affaires coréen aujourd’hui décédé est devenu un lieu d’expérimentation et de recherche d’« un monde meilleur ». Mais le maire-adjoint de la commune ne l’entend pas à cette oreille...

- Courbefy (Haute-Vienne), correspondance

Le 15 octobre 2015, commençait à Saint-Nicolas de Courbefy, une colline située au sud de la Haute-Vienne (Limousin) une aventure originale : la création d’un Centre de recherche internationale pour un monde meilleur (Crimm). Dans les faits, il s’agit de l’occupation illégale d’un terrain d’une dizaine d’hectares. Damien, membre du Crimm, précise : « Je ne m’interroge pas sur la légalité de cette implantation mais je désire que l’on s’interroge ensemble sur sa légitimité. » Et que l’on débatte autour de la notion de bien commun.

Qu’est-ce que c’est que ce Crimm ? Comme le précise le communiqué de presse, le Centre de recherche international pour un monde meilleur est « un espace de vie et de partage, un lieu de création non soumis au dogme de la tarification », « un champ d’expérimentations artistiques ayant pour objet la recherche commune d’un monde meilleur », ou encore « un refuge parce que nous sommes tous des réfugiés territoriaux, culturels, intellectuels ». En résumé, un lieu non-marchand, sans étiquette, un lieu ouvert à toutes sortes d’activités artistiques, culturelles ou associatives. Pour le moment, seuls trois bâtiments de Courbefy sont occupés. Une vingtaine d’autres, qui nécessitent plus qu’un coup de peinture, attendent d’accueillir celles et ceux convaincus qu’il est urgent de faire quelque chose.

L’envie de s’installer dans la durée

Le concept est flou. Normal, puisque rien n’est prédéfini. L’idée des premiers occupants – six adultes et trois enfants – n’est pas de tout organiser ni de s’accaparer la place. Ils souhaitent accueillir tous celles et ceux qui veulent redonner vie à ce lieu abandonné. Ainsi, une assemblée générale se tiendra tous les soirs à la tombée de la nuit, dans la grande salle, afin de prendre en compte les envies de tous. Une première échéance est annoncée : le 31 octobre « sera célébrée la fête du vivant, avec des rencontres, des concerts, des échanges, des spectacles, des fous rires ». D’ici là, de grands chantiers sont prévus, afin d’« installer décors, chapiteau, chauffage, cuisine, eau , électricité, champ de blé, bien-être et synergie ». Un champ de blé ? Cela peut paraître décalé, mais ce champ souligne l’envie de s’installer dans la durée. Et l’agriculture et l’alimentation sont à la base de toute vie organisée, de toute société qui cherche un peu d’autonomie.

Courbefy, c’est aussi une histoire incroyable. Au Moyen Âge, place forte, repaire de brigands, lieu de pèlerinage avec ses « bonnes fontaines »… Au XXe siècle, un centre de vacances s’installe, et une piscine est creusée. Puis, c’est un restaurant qui tente de s’implanter et qui fait rapidement faillite. Finalement, le lieu est mis aux enchères.

C’est un Coréen, Yoo Byung-eun, qui, en 2012, gagne le gros lot, pour le modique somme de 520.000 euros. La classe politique locale s’emballe. En tête, Bernard Guilhem, maire-adjoint de Bussière-Galant, la commune officielle de Courbefy. Il reçoit les journalistes, fait des commentaires dans la presse en tant que « maire de Courbefy ». Il est omniprésent… et affirme qu’une journaliste de CNN l’a surnommé « le maire le plus connu du monde ». Il se félicite d’avoir contribué à la négociation et espère que le projet de l’homme d’affaires permettra une bonne dizaine d’emplois. Mais savait-il qui était ce mystérieux milliardaire qu’il n’avait jamais rencontré ? Un gourou évangéliste, un entrepreneur peu regardant, propriétaire de plusieurs sociétés, dont l’agence photographique Ahae – qui a loué pour exposer ses œuvres Le Louvre et Versailles [1] - et une entreprise de transport en mer dont l’un des ferries a sombré en avril 2014, entraînant la mort de plus de 300 personnes. Depuis, Yoo Byung-eun est mort, peut-être assassiné, et ses fils sont en prison (sa fille a été incarcérée à Fresnes).

Quand le pseudo-maire de Courbefy a appris la mort de l’investisseur coréen, il a déclaré à la presse : « Je suis très attristé par ce qui vient de se passer. Pour nous, ce projet de village d’artistes, c’était du pain béni. Cela allait créer une dizaine d’emplois locaux. Mais, aujourd’hui, tout est arrêté. »

« Des chasseurs » prêts à en découdre

Ne devrait-il pas être ravi de voir des circassiens s’installer ici, avec notamment l’envie de construire une résidence d’artistes ? Tout n’est pas arrêté ? Au contraire, tout commence… Pourtant il semble que le maire-adjoint ne soit pas aussi soulagé qu’on pourrait l’espérer. Il a même l’air inquiet, pour ne pas dire en colère. Le lendemain de l’installation du Crimm, le vendredi 16 octobre, il a rendu visite aux nouveaux occupants avec quelques gendarmes, pour montrer qu’il veille au grain. Il s’est d’ailleurs présenté comme « le propriétaire du terrain ». Depuis, tous les jours, les gendarmes viennent faire un tour sur place, histoire de relever quelques plaques d’immatriculations, d’évaluer le nombre de personnes présentes et de rappeler qu’il est toujours temps de partir avant que la situation n’empire. Samedi matin, une de ces patrouilles a d’ailleurs, sans ordre, interdit à un passant de s’engager sur le chemin qui mène au lieu. Une façon, à peu de frais, de mettre la pression. À propos de pression, à deux reprises, les occupants ont appris par les autorités qu’elles étaient là pour leur sécurité, car « des chasseurs » seraient prêts à venir en découdre avec eux.

Dimanche 18 octobre, Bernard Guilhem a affirmé aux occupants et à la presse locale qu’une plainte avait été déposée. De même, le chef de la brigade de gendarmerie de Châlus évoque une plainte en référé, qui peut mener à une expulsion sous sept jours. Pourtant, mardi 20 octobre, le secrétariat des plaintes du tribunal de grande instance de Limoges et le centre opérationnel de la gendarmerie de Limoges nous affirmaient n’avoir reçu aucune plainte. Joint au téléphone, le maire-adjoint confirme pourtant avoir une procuration au nom des ayants droits et avoir porté plainte. Ses propos sur le Crimm sont sans équivoque : il ternit l’image de la région, réputée « calme ». « Allez sur place, me lance-t-il, et vous comprendrez. Je ne veux pas de cela ici. » Une animosité confirmée aux journalistes de La Montagne : « Nous allons faire ce qu’il faut pour se débarrasser de ces gens », clame le maire-adjoint. Une agressivité qui s’expliquerait, du moins partiellement, par un attachement à ce coin de verdure. C’est sa famille maternelle, les Décroisants, qui étaient propriétaires de la totalité du village dont le dernier habitant est parti dans les années 1970. Ils ont alors vendu une partie du site, leurs héritiers gardant de nombreuses parcelles tout autour.

Le droit de reconstruire, de décorer, de faire vivre ce site

Au centre opérationnel de la gendarmerie de Limoges, on ne montre aucune animosité. On me précise au téléphone, que « pour le moment, il n’y a rien. Pas de trouble à l’ordre public, pas de dérive sectaire, pas de dégradation, pas de bagarre. Rien qui puisse justifier une intervention ». Et d’ajouter : « Le contact avec les occupants s’est très bien passé. D’ailleurs, ils ont un site Internet, si vous voulez en savoir plus. » Même calme apparent chez Stephan Hoff, le gérant d’Ahae, l’agence photographique de feu l’investisseur coréen, qui est venu sur place. L’échange entre lui et les occupants est resté « courtois et correct ». S’il a confirmé que Bernard Guilhem a bien une procuration des mystérieux propriétaires, il a aussi exprimé son soulagement en notant qu’aucune dégradation n’avait été commise, loin de là.

Alors plainte ou pas ? Et admettons qu’elle soit déposée - elle doit être motivée – il faut qu’elle soit suivie d’une saisie du tribunal pour que la procédure d’expulsion se mette en route. Le juge peut considérer qu’il n’y a pas urgence à agir et refuser la procédure en référé. Une chose est sûre, c’est que Bernard Guilhem a décidé de tout faire pour mettre un terme, rapidement, à cette aventure pour un monde meilleur. Préfère-t-il que le lieu finisse de se dégrader et que le pillage continue, ou faut-il accorder à ces femmes et à ces hommes le droit de reconstruire, de décorer, de faire vivre ce site situé en pleine nature ?

Dans l’attente de cette plainte hypothétique, le Crimm continue d’avancer. Aujourd’hui, ses membres nettoient et rénovent le terrain de tennis en vue d’un grand tournoi ce week-end, un tournoi gratuit, ouvert à tous. L’occasion de rencontrer leurs voisins et de leur expliquer ce projet. Et un comité de soutien est en train de se constituer afin de demander, notamment, un débat public et transparent sur l’occupation du site de Courbefy.

Actualisation - Jeudi 22 octobre, 19h00 - Le CRIMM a reçu ce matin une assignation en référé devant le tribunal de grande instance de Limoges, à la requête de AHAE Press Inc., société de droit américain basé à New York, et représentée par Emmanuel Lemasson, avocat à Limoges. La requête demande au tribunal d’"ordonner l’expulsion de Monsieur Combier (Damien) et de toutes les
personnes occupant les lieux (village de Courbefy) et se réclamant du
Centre de recherche international pour un monde meilleur"
. L’audience est prévue vendredi 23 octobre à 11h.



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Source : Christophe Noisette pour Reporterre

Photos : Christophe Noisette (CC)

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