L’homme et la Terre sont de plus en plus malades - mais ils peuvent guérir !

14 octobre 2013 / André Cicolella



Les maladies chroniques liées à l’environnement sont en constante progression, malgré l’augmentation de l’espérance de vie. Cela s’explique par le mauvais rapport entre l’homme et la planète, expique le toxicologue André Cicolella. En transformant cette relation, homme et planète peuvent retrouver la santé.

Chimiste et toxicologue, André Cicollela publie Toxique Planète, le scandale invisible des maladies chroniques, dans la nouvelle collection du Seuil, Anthropocène (19 euros, 320 pages). Il préside aussi le RES (Réseau environnement santé), association qui a permis l’interdiction du bisphénol (BPA) dans les biberons ou du perchloréthylène dans les pressings.

Reporterre - Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par environnement quand vous reliez la santé à l’environnement ?

André Cicollela - Au delà de la toxicité au sens de contamination chimique, par environnement j’entends le mode de vie en général. La façon dont se sont construites l’alimentation ou les villes par exemple, ou encore comment les inégalités y ont progressé. Tout un ensemble qui fait que la planète et sa population sont en moins bonne santé qu’elles ne devraient l’être. J’ai passé toute ma carrière à m’intéresser à ce lien santé environnement, ce qui me permet d’affirmer aujourd’hui qu’on assiste à la croissance d’une pandémie et que celle-ci est liée à l’environnement au sens large.

Au centre de cette pandémie, les maladies chroniques. Comment les définir ?

Elles se distinguent des maladies aigües ou infectieuses. Par exemple, si vous avez une grippe, deux solutions, soit vous guérissez, soit vous en mourrez. Mais vous ne resterez pas en état de grippe permanente. Avec un cancer ou un diabète vous pouvez ne pas mourir et vivre, voire des années, avec cette maladie. C’est pareil pour l’asthme, la bronchite chronique, ces maladies que l’on soigne mais que l’on ne guérit pas. Or elles sont en augmentation. Pas seulement dans les pays développés, mais dans le monde entier, et l’on peut comprendre aujourd’hui la raison de cette croissance dans le mode de développement occidental qui s’est répandu sur la planète.

Pouvez-vous nous en donnez quelques exemples ?

Je pense au modèle d’une alimentation ultra transformée qui s’est largement développée et qui a perdu la qualité d’une nourriture basée sur les produits bruts. Ou au développement des sodas comme boisson, qu’ils soient d’ailleurs sucrés avec ou sans édulcorants artificiels. On a suffisamment de données aujourd’hui pour faire un lien entre cette consommation et le diabète, de même qu’entre cette consommation et la prématurité des naissances et ses conséquences sanitaires. On s’aperçoit aussi que le taux de cancer est proportionnel au PIB (produit intérieur brut).

Vous voulez dire que plus le pays est riche plus le taux de cancer est élevé ?

Oui. Je fais le lien avec la consommation de viande rouge, couplée à la diminution de la consommation de fibres – plus la nourriture est transformée, plus elle est pauvre en fibres. Mis ensemble, ces éléments sont à rapprocher de la progression des taux de cancers du colon-rectum. Ils sont plus élevés dans les pays ayant adopté ce type d’alimentation que dans les pays qui en sont éloignés.

Vous parlez de maladies invisibles. Parce qu’on n’en a pas conscience ? Ou parce qu’on ne veut pas les reconnaître ?

Cette pandémie est parfaitement visible si on veut se donner les moyens de la voir. En France les statistiques de l’assurance maladie permettent de constater qu’au cours des vingt dernières années les maladies cardiovasculaires ont progressé quatre fois plus vite que le changement démographique. Le cancer quatre fois plus et le diabète, six fois plus vite. Donc on ne peut pas expliquer cette croissance des maladies chroniques comme on essaie souvent de le faire, par le vieillissement.

André Cicollela (© John Foley).

Vous voulez dire qu’aujourd’hui, sur la planète, on meurt plus de maladies chroniques que de maladies infectieuses ?

Tout à fait ! Le rapport au niveau mondial est de 63% pour les maladies chroniques, 37% pour les maladies infectieuses. Les prévisions pour 2015 sont de 70 et 30 %.

Comment expliquez-vous ces chiffres ?

L’effort international sur les maladies infectieuses porte ses fruits. Les taux de contaminations par la tuberculose ou encore par le sida diminuent au niveau mondial même si on est encore loin de l’éradication qui serait évidemment souhaitable.
En parallèle on observe une diminution de la mortalité infantile par les maladies infectieuses comme les diarrhées ou les pneumonies. Ces causes majeures de la mortalité infantile ont baissé de moitié ces 20 dernières années. En parallèle, on note une croissance des maladies chroniques type cardiovasculaire, respiratoire, ou diabète, et l’écart entre les deux groupes s ‘accentue.

Pourtant l’espérance de vie n’a-t-elle pas augmenté ?

Oui elle a progressé. Mais c’est l’espérance de vie à la naissance. Il faut bien comprendre que l’on calcule l’espérance de vie à partir des gens qui meurent. C’est donc l’espérance de vie de générations nées avant guerre dans un environnement totalement différent. Un chiffre résume bien ce changement, c’est la production de l’industrie chimique dans les années trente qui était d’un million de tonnes contre cinq cents millions aujourd’hui. Entre 1970 et 2010 le chiffre d’affaire de la chimie a été multiplié par 24.

Il y a un bouleversement complet de la contamination des populations par ces substances chimiques dont beaucoup n’ont même jamais été évaluées. Sur les 143 000 substances chimiques qui circulent sur le marché on estime à environ 3000 seulement le nombre de celles qui ont été à peu près évaluées. Tout cela s’est fait sans aucun contrôle, et nous revient en boomerang. Quand on s’intéresse par exemple aux perturbateurs endocriniens, un groupe de substances qui agit en perturbant le fonctionnement hormonal, on a des éléments de réponses sur la croissance de ces maladies chroniques.

Vous pensez au bisphénol et aux perturbateurs endocriniens dont on discute actuellement une réglementation au niveau européen ?

C’est la molécule la plus emblématique de ce groupe que l’on retrouve notamment dans les revêtements intérieurs des boîtes de conserve, dans les cosmétiques et produits d’hygiène, mais elle n’est pas la seule. Elle a un impact en terme de cancer du sein et de cancer de la prostate, sur les cancers hormonaux-dépendants, en terme de diabète et d’obésité, de maladies cardiovasculaires, de troubles du comportement, comme l’hyperactivité de l’enfant, de trouble de la fertilité, tels l’infertilité, la baisse de la qualité du sperme, ou l’abaissement de l’âge de la puberté. Je ne parle que de cette molécule ! D’autres ont aussi ce type d’impact.

…et on peut agir ?

Oui vraiment. Il faut insister sur ce point. On a commencé à agir d’ailleurs. Quand les députés français votent à l’unanimité une loi interdisant le BPA dans les biberons, cela peut sembler anecdotique, mais là vous avez une source de contamination de la quasi totalité des nourrissons de la planète à travers un seul procédé. Oter cette source de contamination génèrera forcément un gain de santé à court et à long terme. On peut agir.

- Propos recueillis par Pascale Mugler.


Aller plus loin

• Le 18 octobre 2013, à Lyon, à l’Ecole normale supérieure, le RES organise les Rencontres Chimie – Santé environnementale, « un espace de dialogue pour penser ensemble les nouvelles missions sociétales de la chimie du XXIe siècle . Comment la chimie européenne, dans sa double dimension scientifique et industrielle, peut-elle apporter des solutions innovantes pour faire face aux défis écologiques et sanitaires de la santé environnementale tout en renforçant son leadership sur la scène internationale ? »

Campagne sur les perturbateurs endocriniens





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Lire aussi : Pour protéger la santé, des ONG lancent une campagne contre les perturbateurs endocriniens

Source : Pascale Mugler pour Reporterre.

Photo :
. Lookfordiagnosis
. Portrait André Cicolella : © John Foley.

Ecouter aussi : André Cicolella, comment combler le déficit de la Sécurité sociale ?.

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