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EnquêteÉnergie

L’hydrogène vert fait rêver les industriels du Grand Est

La société GazelEnergie prévoit de construire une unité de production d’hydrogène vert sur le site de la centrale thermique Émile-Huchet, à Saint-Avold.

Dans le Grand Est, les acteurs du marché de l’hydrogène vert se livrent à une intense concurrence pour être les premiers à émerger. Mais la filière tout juste naissante a du mal à décoller.

Ce reportage est réalisé dans le cadre de la résidence de journalistes « médias alternatifs et défis environnementaux », créée par les chercheuses Audrey Alvès et Carole Bisenius-Penin, membres du Centre de recherche sur les médiations (Crem) de l’université de Lorraine, en partenariat avec Reporterre.



Moselle, reportage

Sa grosse cylindrée allemande, immatriculée au Luxembourg, est garée juste devant l’entrée de la tribune sud. Mais pour rencontrer Bernard Serin, le président du FC Metz, il faut monter au Cercle des Paraiges, un club privé rénové à grands frais et inauguré en 2021 au sein même du stade de football d’un des plus vieux clubs de France. Ici, au cœur de la Lorraine, on accueille la crème des entrepreneurs et décideurs de la région, dont ceux intéressés par l’hydrogène vert. Terrasse, restaurant, bar « lounge », espaces privés décorés dans un esprit « design »… pas vraiment l’ambiance saucisses-frites et écharpes grenats des supporters.

Le « président » reçoit dans le salon littéraire, une pièce sobre où trônent des livres relatant l’histoire de l’industrie en Lorraine, comme la sidérurgie qui a particulièrement marqué le territoire. Bernard Serin a bien connu cette vallée de la Fensch, ses nuits au ciel orange, illuminé par les étincelles d’acier en fusion, et ses « gueules sales », popularisés dans la chanson de Bernard Lavilliers.

L’ancien aciériste, qui a passé vingt-sept ans au sein du groupe sidérurgique Usinor, se verrait bien devenir le champion mondial de cette nouvelle énergie décarbonée, l’hydrogène vert. Une façon de terminer sa carrière par une note moins fossilisée. Mais en Lorraine, il n’est pas le seul à flairer le bon filon… Plusieurs projets se concurrencent, financés par des fonds européens importants, sans qu’un véritable marché n’émerge.

Lire aussi : L’hydrogène, le fantasme du Grand Est

Peu connue du grand public, son entreprise belge John Cockerill, spécialisée dans l’énergie et l’armement, se porte bien. Son chiffre d’affaires dépassait le milliard d’euros en 2022. Le groupe anticipe l’essor d’un marché européen de l’hydrogène vert subventionné. C’est ainsi que la gigafactory d’Aspach-Michelbach a vu le jour en Alsace. L’usine fabrique des électrolyseurs alcalins à plusieurs millions d’euros pièce, permettant de produire de l’hydrogène vert, en séparant le gaz des molécules d’eau grâce à de l’électricité renouvelable. L’énergie ainsi produite n’émet pas de CO2, contrairement à l’hydrogène actuel, le gris, fabriqué à base de produits pétroliers. Actuellement, 95 % de l’hydrogène fabriqué dans le monde est issu d’énergie fossile.

Bernard Serin annonce avoir investi 100 millions d’euros dans ce projet. Une somme intégralement financée grâce à des fonds européens dans le cadre du « projet important d’intérêt européen commun » (IPCEI). John Cockerill a reçu 11 millions d’euros de la part de l’État belge et 98 millions d’euros de la part de l’État français après un appel à projets lancé par la Commission européenne en 2022.

La société GazelEnergie prévoit de construire une unité de production d’hydrogène vert sur le site de la centrale thermique Émile-Huchet, à Saint-Avold. À terme, le site devrait produire 56 000 tonnes d’hydrogène par an. © Adrien Labit / Reporterre

Même si ce marché s’avère « énorme », selon les mots du patron lorrain, « il faut maintenant passer au stade de l’industrialisation ». Un euphémisme, car le marché existe surtout dans les têtes des industriels et le site alsacien vivote. « Aspach n’a pour le moment pas d’activités européennes. » John Cockerill se verrait donc bien fournir l’un des trois projets en développement en Moselle et l’entreprise fait tout pour y parvenir.

« Nous sommes très proches de celui porté par GazelEnergie à Saint-Avold », confie Bernard Serin. Tellement proche que son directeur du développement, Jérôme Ladrière, a été le premier invité des rencontres informelles des Paraiges en janvier 2023, une sorte de mini-conférence pour une assistance d’entrepreneurs triés sur le volet. Bernard Serin utilise donc son « cercle », installé au cœur du stade Saint-Symphorien, pour y faire des affaires et rencontrer de futurs clients.

De gênants concurrents

De son côté, le groupe GazelEnergie ne ménage pas ses efforts pour convaincre élus locaux et habitants de l’intérêt de son projet de production d’hydrogène vert, quitte à intimider la concurrence. C’est dans une grande salle aux plafonds bas et aux étranges murs rose saumon, accolée à la piscine municipale de Saint-Avold, que le groupe donne rendez-vous. Une centaine de personnes, en majorité des hommes, viennent assister à la réunion de conclusion de la concertation publique concernant le projet Emil’Hy.

Le groupe, propriété du milliardaire tchèque Daniel Křetínský via l’entreprise EPH, veut développer sur le site de la centrale thermique Émile-Huchet un programme ambitieux d’hydrogène vert. Celle-ci, condamnée à la fermeture au plus tard en 2027, fonctionne encore de façon erratique.

Tout le monde ici soutient la reconversion de la centrale à charbon. C’est l’unanimité chez les élus locaux, au nom de la sauvegarde de l’emploi, dans une région durement touchée par la désindustrialisation.

Jean-Pierre Damm, ancien délégué syndical FO de la centrale Émile-Huchet, interroge les responsables de GazelEnergie sur la pérennité du projet Emil’Hy. © Adrien Labit / Reporterre

En bras de chemise et doudoune sans manches, Jean-Pierre Damm, un ancien syndicaliste Force ouvrière (FO) à moustache, ex-salarié de la centrale à la retraite, se lève, prend la parole et douche l’ambiance : « Qu’est-ce qui se passe si l’actionnaire ne reçoit pas toutes les aides escomptées ? On veut plus d’éclaircissements sur les emplois créés, ce n’est pas clair ! Il y a trois projets d’hydrogène dans la région [Emil’Hy à Saint-Avold, CarlHyng à Carlin et H2V à Thionville]. Sont-ils tous soutenus par les politiques ? » Jean-Pierre Damm met les pieds dans le plat car sans fonds européens, l’actionnaire ne financera pas ce projet à près d’un demi-milliard d’euros. L’aréopage de GazelEnergie, gêné, évacue la question et passe à autre chose.

Les enjeux sont effectivement colossaux car de l’autre côté de la frontière, dans la Sarre allemande, à quelques kilomètres seulement de Saint-Avold, l’aciériste Stahl-Holding-Saar (SHS) cherche à décarboner sa production d’acier. Il vient de lancer un appel à projets pour acheter de l’hydrogène vert et vient de bénéficier d’une subvention de 2,6 milliards d’euros en provenant de l’État allemand, en réalité des fonds européens. GazelEnergie est évidemment sur les rangs, mais il voit d’un très mauvais œil un autre projet concurrent, CarlHyng, développé par un nouvel acteur inconnu, Verso Energy.

La zone industrielle de Saint-Avold. Plusieurs projets de production d’hydrogène vert font naître l’espoir d’une renaissance industrielle du territoire. © Adrien Labit / Reporterre

L’adresse est prestigieuse, à deux pas des Champs-Élysées. Après avoir passé les portes à codes de cet immeuble haussmannien, le visiteur est plongé dans une ambiance start-up. Logo en néon de couleur bleue, déco en bois et murs blancs, Verso Energy se veut résolument moderne. Créée il y a trois ans par un ancien de Direct Énergie, Xavier Caïtucoli, et par Antoine Huard, l’entreprise s’est lancée dans l’hydrogène bas carbone avec une première levée de fonds de 52 millions d’euros.

Son projet phare : CarlHyng, une usine de production d’hydrogène à base d’électricité nucléaire (on parle alors d’hydrogène jaune) située sur une friche industrielle de Carling, soit à quelques centaines de mètres à peine du projet de GazelEnergy. Le charbonnier fait tout pour barrer la route à ce concurrent gênant.

« Je n’ai pas compris pourquoi ils nous ont vus comme des concurrents. Peut-être sont-ils frustrés que nous avancions plus vite ? s’interroge faussement Antoine Huard. Ils sont venus occuper nos réunions publiques pour dire qu’il n’y avait pas de place pour les deux projets. C’est de la communication, mais ça ne nous a pas déstabilisés. »

Malgré la désindustrialisation, le bassin industriel de Saint-Avold reste un haut lieu de la production d’énergie et de l’industrie chimique. © Adrien Labit / Reporterre

Il faut dire que les deux projets sont assez proches en matière d’investissement (autour de 400 millions d’euros), mais surtout parce qu’ils ont le même client potentiel, l’aciériste allemand SHS, basé dans la Sarre. La production d’acier est particulièrement polluante. Il faut compter 2 tonnes de CO2 émis par tonne d’acier produit. Rien qu’en France, on en produit 14 millions par an. L’Allemagne elle, dépassait les 35 millions de tonnes en 2023. Les enjeux, mais aussi les gains potentiels pour les fournisseurs d’énergies propres sont donc énormes. La compétition est donc rude pour tenter de décrocher un contrat de fournisseur. GazelEnergy se voyait seul sur ce marché. C’était sans compter le Petit Poucet Verso Energy.

Une bataille qui semble pourtant particulièrement anachronique. « La condition de la rentabilité, c’est le prix de l’électricité, analyse Antoine Huard, et pour le moment, elle est beaucoup trop chère. » Verso Energy espère elle aussi être sélectionnée par le projet d’intérêt commun de la Commission européenne pour financer son projet grâce à des subventions publiques, ce qui n’est pas encore le cas. Pour les industriels, il est donc urgent d’attendre. La Lorraine n’est pas prête de voir une usine de production sortir de terre, encore moins des industriels acheter des électrolyseurs.

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