L’ombre de Xavier Beulin plane sur le monde agricole, qui s’interroge sur l’avenir

3 mars 2017 / Lorène Lavocat et Marc Estiot (Reporterre)



Qui pour succéder à Xavier Beulin ? Quel modèle agricole promouvoir ? La mort subite du président de la FNSEA a hanté le Salon de l’agriculture. Alors que les agriculteurs font face à une grande incertitude sur l’avenir, entre volatilité des prix, défiance des consommateurs, et désintérêt de la part des candidats à la présidentielle. Reportage photographique et sonore.

  • Salon de l’agriculture (Paris), reportage

Des ballons blancs volettent autour du stand de France Télévision. Au Salon de l’agriculture, l’ambiance n’est pourtant pas à la fête. Sur chaque bulle gonflée, un mot : respect. Une centaine d’agriculteurs manifeste silencieusement contre la diffusion d’un reportage intitulé « Xavier Beulin, roi des paysans. Portrait du président de la FNSEA » dans le magazine Envoyé spécial. « Malgré le décès brutal de Xavier Beulin et son enterrement il y a moins d’une semaine, France 2 a choisi de diffuser son portrait, potentiellement à charge, explique la FNSEA dans un communiqué. Les paysans sont en colère, car Xavier était un des leurs et il n’est plus là pour se défendre ! » En dépit de leurs protestations, la chaîne publique a maintenu son programme, retransmis jeudi 2 mars.

Le défunt président du syndicat des exploitants agricoles marque par son absence cette édition 2017 du Salon. Il est dans toutes les conversations comme dans tous les silences. Dès son inauguration, samedi 25 février, le président François Hollande a dévoilé une plaque commémorative en son hommage : « Ce Salon n’est pas comme les autres, marqué par une profonde tristesse et par la gravité des crises que nous traversons », a précisé le chef de l’État.

Le Salon international de l’agriculture se déroule à Paris, porte de Versailles, jusqu’au 5 mars.

C’est aussi le visage de Xavier Beulin que l’on retrouve placardé en grand sur le stand de la FNSEA. À l’accueil, Jacques Dufréchou arbore un autocollant estampillé du slogan du jour : « Respect ». « On a énormément attaqué Xavier Beulin, et on continue à le faire alors qu’il est à peine enterré. Mais il faut différencier les idées, que l’on peut débattre, et la personne, qu’il faut respecter », fait-il valoir aux passants curieux.

La vision de Xavier Beulin sera pleinement reprise et son héritage, assumé 

Yeux clairs et regard souriant, ce retraité agricole, ancien éleveur de volailles et céréalier landais, fait partie du conseil d’administration du syndicat, conseil qui doit être renouvelé au printemps. Des élections sont prévues tout le long du mois de mars dans les départements français, avant le grand congrès national, prévu à la fin du mois, dans le Finistère. Avant son décès brutal, le 19 février dernier, Xavier Beulin s’était déclaré candidat à sa propre succession à la tête de la centrale.

Jacques Dufréchou, retraité agricole, était éleveur de volailles et céréalier dans les Landes.

Pendant six ans de mandature, le céréalier beauceron n’a eu de cesse de promouvoir l’industrialisation de l’agriculture, tout en affirmant la possible coexistence entre deux types de modèles : les petites fermes, familiales et locales, et les grandes exploitations, tournées vers l’exportation. Une vision que défend M. Dufréchou.

Jacques Dufréchou 1.

À l’opposé de la Confédération paysanne, pour qui l’agriculture industrielle est prédatrice et mortifère pour la paysannerie française, la FNSEA de Beulin ne s’est par exemple jamais opposée à la ferme des Mille Vaches, au nom de la « liberté d’entreprendre » des exploitants agricoles. Un argument que reprend à son compte M. Dufréchou.

Jacques Dufréchou 2.

Pour l’ancien agriculteur landais, point de crainte pour la suite : la vision de Xavier Beulin sera pleinement reprise et son héritage, assumé. Pourtant, sa disparition soudaine semble laisser un grand vide. « Il tenait la maison », dit-on au siège. Même si Christiane Lambert, éleveuse de porcs dans le Maine-et-Loire, a repris le flambeau de la présidence jusqu’au congrès, aucune personnalité ne semble réellement émerger de la nébuleuse syndicale pour prendre la suite. Les allées du Salon de l’agriculture bruissent de noms : outre Mme Lambert, on évoque le viticulteur Jérôme Despey ou encore Éric Thirouin, céréalier en Eure-et-Loir. « Tout le monde se regarde, s’observe, mais personne ne sait ce qui va se passer », peut-on entendre.

Vu la puissance de lobbying du premier syndicat agricole français, souvent considéré comme un cogestionnaire des politiques agricoles, la succession de M. Beulin pose question, au-delà du cercle rapproché des administrateurs de la FNSEA. En s’éloignant de l’imposant stand du syndicat, d’autres agriculteurs font ainsi valoir leur avis. À l’instar d’Antoine Micaud, jeune éleveur de vaches à viande dans l’Allier. Il est venu au Salon avec son cousin et associé présenter d’impressionnants taureaux charolais. Pour lui, « le retour d’éleveurs à la direction de la FNSEA serait une bonne chose » :

Antoine Micaud.
Antoine Micaud est éleveur de vaches à viande dans l’Allier.

Céréalier et dirigeant du groupe agro-industriel Avril-Sofiprotéol, Xavier Beulin a en effet été le premier président de la FNSEA à ne pas être éleveur. Alors que l’élevage français traverse une crise profonde depuis près de deux ans, nombre d’agriculteurs attendent de la future direction syndicale un soutien renforcé.

Un soutien renforcé… et tourné vers un autre modèle agricole ? Éleveuse de porcs Label rouge dans le Finistère, Françoise Le Ster n’a jamais voulu se syndiquer, « pour garder sa liberté de penser ». Adossée à la barrière, elle observe une truie toute rose à moitié endormie dans la paille. Elle regrette que le principal syndicat agricole soit si « productiviste », et espère que d’autres modes de production et de distribution seront mis en avant, « afin d’assurer un avenir plus serein à notre agriculture ».

Françoise Le Ster.
Françoise Le Ster (à droite) est éleveuse de porcs Label rouge dans le Finistère.

Françoise Le Ster fait partie d’un groupement d’éleveurs, d’abatteurs et de transformateurs — Opale — qui cherche à améliorer la qualité gustative et nutritionnelle de la viande de porc.

Il n’envisage pas l’agriculture comme un sacerdoce, mais comme un épanouissement 

Quelques enclos plus loin, Kareen flatte le flanc d’une imposante vache bazadaise. Cette Anglaise est arrivée en Aquitaine il y a trois ans pour poursuivre sa passion : l’élevage de cette race bovine rustique. Mais elle avoue ne pas bien comprendre à quoi servent les syndicats agricoles en France. Pour elle, il faudrait plus de coopération et de solidarité entre tous les secteurs agricoles, « pour peser vraiment auprès des politiques ».

Kareen.
Kareen élève des vaches bazadaises en Aquitaine.

Costume impeccable et sourire enjoué, Glen Mioch fait partie d’une nouvelle génération de « néopaysans ». Plein d’idées et d’ardeur. Ce jeune de 21 ans veut s’installer sur les terres familiales dans l’Aude, y planter des chênes pour y produire de la truffe noire du Périgord. Ne pas se tuer au travail, « croquer la vie à pleine dent », éviter de s’endetter. Plutôt qu’un emprunt auprès des banques, il a choisi un financement participatif via la plateforme Miimosa. Il n’envisage pas l’agriculture comme un sacerdoce, mais comme un épanouissement… et croit bien plus en ces nouvelles associations entre consommateurs et agriculteurs qu’en des syndicats plutôt atoniques.

Glen Mioch.
À 21 ans, Glen Mioch veut s’installer dans l’Aude pour y planter des chênes et y produire de la truffe noire du Périgord.

Au Salon de l’agriculture, l’incertitude se lit dans tous les regards. Volatilité des prix, défiance des consommateurs, manque de reconnaissance, instabilité politique… même le « roc » FNSEA semble vaciller, privé de son emblématique président. Sur le stand des Jeunes Agriculteurs, Ange Loing paraît un poil dépité. Cet Alsacien élève des vaches laitières pour fabriquer fromages, yaourts et glaces, le tout en vente directe. Il dit n’avoir « aucun avis à donner sur l’avenir de la FNSEA ». Ce qui l’inquiète, en revanche, c’est le peu d’intérêt de tous les candidats à la présidentielle pour les questions agricoles.

Ange Loing.
Ange Loing élève des vaches laitières pour fabriquer fromages, yaourts et glaces, le tout en vente directe, en Alsace.

De fait, aucune proposition forte en faveur d’un secteur en profonde crise n’a émergé pour l’instant. Alors que retiendra-t-on de cette édition 2017 ? Un œuf sur le costume d’Emmanuel Macron ? La visite annulée puis finalement maintenue de François Fillon ? L’absence de Jean-Luc Mélenchon ?

Sur le stand de la FNSEA, Jacques Dufréchou soupire : « Sauver l’agriculture française, c’est une urgence, mais les politiques ne semblent pas en avoir conscience. J’espère seulement que mes fils pourront poursuivre l’activité agricole et vivre de leur métier. »




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Lire aussi : Salon de l’agriculture ? Non. Salon de l’agro-industrie

Source et sons : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Marc Estiot/Reporterre



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  Ange Loing.   Antoine Micaud.   Françoise Le Ster.   Glen Mioch.   Jacques Dufréchou 1.   Jacques Dufréchou 2.   Kareen.
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