L’ouvrier de la sidérurgie devenu maraîcher bio

Durée de lecture : 13 minutes

16 décembre 2019 / Franck Dépretz (Reporterre)



Il y a quarante ans, l’annonce de la fermeture des hauts fourneaux plongeait Longwy dans six mois « d’actions coups de poing », de manifestations massives, de bras de fer avec le gouvernement et le patronat. La lutte pour l’acier et l’emploi échoua, mais des acteurs de l’époque ont continué à vivre pour un idéal, comme Jean-Claude Feite, devenu maraîcher bio.

  • Florenville (Belgique) et Mont-Saint-Martin (Meurthe-et-Moselle), reportage

Matin jaune sur la Gaume. Il n’est pas 7 heures et cette région, qu’on appelle la Lorraine belge, située à une poignée de kilomètres de la frontière française, souffle un vent presque hivernal dans les rues à moitié endormies de Florenville, 5.600 habitants. Barbe broussailleuse, short, tee-shirt, Jean-Claude Feite décharge les dizaines de cagettes de légumes de sa camionnette sur une toute petite place, entre une entreprise de pompes funèbres et un bar à vin. Sa compagne, Marianne, les récupère et les pose sur les étals. Comme chaque mercredi, les deux sexagénaires s’apprêtent à accueillir les premiers clients de leur marché fermier.

Jean-Claude Feite sur le marché fermier de Florenville, en Belgique.

Jean-Claude s’empresse de monter une tonnelle. Son cœur se serre alors. Monter une tonnelle lui rappelle Longwy, les concerts qu’il organisait, les stands qu’il tenait en manifs. Monter une tonnelle le ramène 50 kilomètres et 40 ans plus loin, vers la lutte contre la fermeture des hauts fourneaux. « Si je m’imaginais que je vendrais des légumes bio en circuit court à cette époque-là ? Non. Et pourtant, c’est le même combat pour moi. La seule différence entre les actions que je mène aujourd’hui en Belgique et Longwy, c’est que, ici, ça marche un peu. J’ai tout appris de la lutte en 1979, sauf le succès… »

Longwy vivait ses « Évènements », son « Mai 68 à retardement », « la Commune » 

Le couperet est tombé le 13 décembre 1978 : le groupe sidérurgique « Usinor frappe Longwy à mort », titrait alors Le Républicain lorrain, confirmant les milliers de suppressions d’emplois dans toute la sidérurgie lorraine. Or, même les cartes postales de la CGT vantaient que « la vie à Longwy, c’est la sidérurgie ! » Le bassin de Longwy, à la pointe de la Meurthe-et-Moselle, qu’on appelle le « Pays-Haut », concentrait le plus d’installations sidérurgiques au monde dans les années 1950. En 1974, la sidérurgie lorraine produisait 14,2 millions de tonnes d’acier, plus de la moitié de la production française. Un record. Une fierté pour laquelle 82.600 salariés, dont un tiers d’immigrés, versaient sang et sueur nuit et jour.

Le 13 décembre 1978.

Son grand-père, son père, ses frères étaient sidérurgistes. Pas Jean-Claude. Il a travaillé quelques années à la tôlerie de Mont-Saint-Martin. Mais n’en tire pas gloire. « Notre production servait à construire des plateformes offshore, des centrales nucléaires ou encore le gazoduc de l’URSS en Sibérie, déplore-t-il. C’étaient les prisonniers du Goulag qui travaillaient là-dessus… Personne ne réfléchissait au sens de la production — à quoi sert ce que je fabrique ? Ne peut-on pas avoir un rôle de proposition pour fabriquer autre chose avec les tôles qu’on faisait ici ? Quelque chose à caractère social ? Même au niveau syndical, il était impossible de poser la question. »

La vallée des hauts fourneaux. Longwy-Bas vu d’en haut. Photo : Daniel Brachetti.

Alors qu’il donnait des cours d’alphabétisation dans des foyers Sonacotra de Nancy auprès des travailleurs immigrés, Jean-Claude est revenu à Longwy en 1979. Pour être au cœur de la « République populaire de Longwy », qui faisait les gros titres du [Monde]. Longwy vivait ses « Évènements », son « Mai 68 à retardement », « la Commune ». Jean-Claude avait alors 25 ans et était déjà passé par des organisations maoïstes. Il n’avait encore rien vu. Il intégra la section CFDT de Longwy, traversée par des influences aussi bien sociales-chrétiennes que libertaires, autogestionnaires que gauchistes. « La gauche de la gauche, à l’époque, c’était pas Mélenchon », en rigole-t-il encore, nostalgique, comme beaucoup ici, de ces six mois qui ébranlèrent la France.

Les « commandos » de la CFDT ont multiplié les fameuses actions « coup de poing » 

Il faut imaginer six mois de grèves, d’affrontements avec les CRS, de blocage des routes, des gares, des entreprises, des grands magasins. Grâce à des moyens de communication révolutionnaires, les premières radios et émissions de télévision pirates, diffusés clandestinement par la CFDT et la CGT, la lutte sortait de l’usine et renforçait l’alliance de toute une ville, les manifestations-fleuves se multipliaient, jusqu’à 30.000 personnes déferlant dans les rues en scandant « Longwy vivra ! ». Faxe à l’inflexibilité du pouvoir, les « commandos » de la CFDT ont multiplié les fameuses actions « coup de poing », la CGT était bien obligée de suivre. Il faut imaginer les rouleaux de feuillards déversés sur les routes, le commissariat de police attaqué aux cocktails Molotov et au bulldozer (trois fois), la Chambre de la métallurgie dévastée, le tribunal saccagé, les Grands Bureaux aussi, le château de la direction des hauts fourneaux de La Providence incendié, Johnny Hallyday invité — « kidnappé », selon le Républicain lorrain — après un concert à Metz par des sidérurgistes qui lui ont fait faire une visite nocturne du train à fil de Saulnes, le Tour de France arrêté à Tellancourt, la coupe de France de football volée au FC Nantes et promenée sur le marché de Longwy-Bas…

« Longwy vivra ! » clame la population en manif. « Avec une sidérurgie forte, avec un cœur d’acier », ajoute la CGT. Photo : Joël Lumien.

La Communauté économique européenne rêvait de restructurer la sidérurgie, de l’adapter à la nouvelle réalité économique mondiale. En France, le gouvernement de Raymond Barre avait commencé le travail. La gauche l’acheva après son arrivée au pouvoir en 1981. Les installations jugées trop peu compétitives devaient être démantelées. Le nombre de salariés dans les trois principales usines du bassin de Longwy est passé de 15.421 en 1974 à 5.400 en 1984 [1]. Et le nombre de hauts fourneaux en activité de quatorze à deux.

Johnny Hallyday est « kidnappé » à Metz par un commando de la CFDT. Photo : Philippe Piacentini.

« Il faut ôter le haut fourneau de la tête des Lorrains » 

En inaugurant en 1989 le parc Big Bang Schtroumpfs sur d’anciennes friches sidérurgiques en Moselle, Jacques Chérèque le confirma : « Il faut ôter le haut fourneau de la tête des Lorrains. » Celui qui était alors préfet délégué pour le redéploiement industriel en Lorraine et Jacques Delors, le président de la Commission européenne, furent les principaux artisans du Pôle européen de développement (PED), lancé en juillet 1985 pour « redynamiser l’économie » et créer 8.000 emplois, dont 5.500 en France. En réalité, « le nombre d’emplois réellement créés — c’est-à-dire qui n’existaient pas avant 1985 — sur 14 ans est inférieur à 4.000, tous secteurs nationaux confondus », a relevé Jean-Claude, qui a mené un travail militant de démographie d’entreprise pour démontrer que les 10 milliards de francs qu’aura coûté le PED n’ont pas créé d’emplois. Ils en ont détruit ! L’échec est tel que le PED lui-même, via l’Observatoire de l’urbanisme, lui paya ses études, que les élus ont dévoyé « pour demander des rallonges à Bruxelles… »

La pose de l’émetteur de Radio SOS Emploi. Collection : Francis Bauer.

Un jour, Jean-Claude nous emmène sur les hauteurs de Mont-Saint-Martin, près de l’Église romane, d’où l’on domine la vallée de la Chiers et le « triple point », où les frontières belges, luxembourgeoises et françaises se rejoignent. Pour nous montrer à quoi ressemble aujourd’hui le « laboratoire de l’Europe sans frontière » de Jacques Delors. Un désastre social. Des centaines d’hectares d’abandon, de friches sidérurgiques censées être « requalifiées » s’étendent sous nos yeux. La cheminée d’une usine de polyéthylène et de fibres polyester recrache de la fumée au loin. « C’est la seule usine du PED qui tourne toujours du côté français. Tout le reste a fermé », précise notre guide, avant de pointer du doigt les Grands Bureaux des Aciéries de Longwy, qui nous font face. « On voulait y installer une université du Travail. » Aujourd’hui, c’est une Maison de la formation, avec son Pôle emploi, sa Mission locale…
 »

« Un hypermarché, un collège en ZUP et un commissariat… Est-ce pour ça qu’on a lutté ? » 

Juste à côté, un bâtiment abandonné. Comme une immense église, avec des verrières magistrales qui forment des sourires à l’envers. C’est l’immense hall des Soufflantes, où l’on chauffait l’air envoyé aux hauts fourneaux. « C’est là où travaillait mon grand-père. Je voulais en faire une immense salle de concert. » Trente ans après, l’idée est de nouveau d’actualité. « Qu’est-ce qu’il y a d’autre à part ça sinon ? Un hypermarché, un collège en ZUP et un commissariat… Est-ce pour ça qu’on a lutté ? » se désole Jean-Claude, le regard fixé sur le paquebot géant du Auchan de Mont-Saint-Martin avec son parc de magasins, qui occupe l’ancien site de l’usine de tubes cathodiques de Daewoo. Ouverte en 1996, fermée en 2003. La venue du groupe coréen en Lorraine avait été l’une des plus subventionnées du PED. Pendant ce temps, son PDG était inscrit sur la liste des personnes les plus recherchées au monde par Interpol pour avoir surévalué de 32 milliards de dollars la valeur de son groupe et ainsi provoqué sa faillite.

« Il n’y a aucune autre zone en Europe qui ait touché autant d’argent qu’ici, explique Jean-Claude. Depuis les années 1960, l’ensemble du personnel politique et syndical des régions française et belge se réunissait pour prévoir le démantèlement de la sidérurgie. Pour quel résultat aujourd’hui ? La reconversion industrielle promise par le PED a fait place à la civilisation des loisirs. Les hypermarchés ont remplacé les usines-tournevis asiatiques, JVC, Daewoo, Panasonic, qui ont empoché des millions de francs d’aides publiques avant de délocaliser dans les pays à bas coût. »

Les vitraux de Louis Majorelle dans les anciens Grands Bureaux des Aciéries de Longwy, reconvertis en maison de la formation.

Aujourd’hui, Longwy est la cité dortoir des travailleurs frontaliers — près d’un actif sur deux travaille au Luxembourg. Son centre-ville se meurt, vidé de ses commerces qui ne peuvent faire face à la redoutable concurrence des 21.500 m² du Auchan de Mont-Saint-Martin. Lui-même concurrencé par les 33.500 m² du LexyPark et son immense Leclerc, à un quart d’heure de voiture de là. Lui-même sans doute bientôt concurrencé par de nouveaux projets à Arlon…

L’immense paquebot du Auchan de Mont-Saint-Martin et son parc de magasins qui se trouve sur le site de l’ancienne usine Daewoo, fermée en 2003.

« On occupe, on fabrique, on se paye » 

Durant les années 1980 et 1990, la bataille pour l’acier, pour l’emploi a happé l’énergie, mais surtout l’imagination de la population et des militants. « La sidérurgie avait le pouvoir d’écraser toute initiative locale », résume Jean-Claude. La sidérurgie, mais pas que. Le strict alignement de la CGT sur le Parti communiste et le ralliement des communistes au Parti socialiste (PS), le tournant libéral et répressif du PS, le modèle productiviste d’une reconversion imposée par des technocrates depuis Bruxelles et Luxembourg, l’arrivée des usines-tournevis qui ont imposé leurs conditions de travail impitoyables, puis leur fermeture, puis le chômage… Tout cela a atomisé le mouvement social, divisé les solidarités. Et, paradoxalement, ouvert des possibles, autorisé d’autres discours. De nombreuses associations ont fleuri, ainsi que des groupes militants hors syndicat. Jean-Claude en a créé et a participé tour à tour aux projets de lancement d’une maison des chômeurs, à une caisse de solidarité financée par les travailleurs pour développer des projets qui relèveraient l’économie locale, ou encore à une opération de rénovation urbaine pour que les jeunes colorent leurs quartiers de fresques murales arc-en-ciel.

À gauche, les Grands Bureaux des Aciéries de Longwy et, à droite, le hall des Soufflantes.

Les idées ne manquaient pas. Les militants, si. « Et le courage politique aussi, ajoute Jean-Claude. “Nos” propositions réclamaient de bosser, de faire preuve d’imagination surtout. Or, ce que veulent les élus locaux, c’est un dossier Auchan clé en main. » Ce n’est pas la même chose que de reprendre la Faïencerie des Recollets en coopérative, par exemple. À la suite de l’annonce du dépôt de bilan par leur PDG, fin 1981, la vingtaine d’ouvrières ont occupé leur usine durant plus de quatre mois et ont continué de produire des émaux — à leur propre compte ! « On avait réussi à en faire un conflit similaire à celui des ouvrières de Lip : on occupe, on fabrique, on se paye, se souvient Jean-Claude. En avril 1982, le préfet a donné l’ordre aux CRS de charger si les manifestants ne viraient pas de l’usine. On a viré de l’usine, mais on a installé la Faïencerie et le four à émaux à l’intérieur des locaux de la CFDT ! »

« C’est le début du communisme, presque » 

C’est dans la Gaume que Jean-Claude s’est exilé pour mieux retrouver l’esprit Longwy. Il a intégré le Centre d’animation globale du Luxembourg (CAGL), une association créée en 1977 par des « gauchistes, écolos et quelques prêtres-ouvriers ». Quand il a rencontré Marianne, en 2007, ce fut à l’occasion d’une lutte — forcément — contre la fermeture d’une épicerie de village à Rossignol. « J’animais alors des ateliers d’éducation permanente pour lutter contre la précarisation des femmes en milieu rural, rapporte Marianne. Alors que les banques ne voulaient pas prêter de l’argent à la gérante, on a fait appel aux dons des citoyens et de la commune. » Opération réussie. L’épicerie a été sauvée. Tenue par des bénévoles et les producteurs eux-mêmes, elle a rouvert sous le nom d’Épicentre, à côté, à Meix-devant-Virton, se spécialisant dans les produits bio artisanaux et régionaux. L’ancienne gérante continue d’y travailler, mais bénévolement désormais. « C’est le début du communisme, presque », dit Jean-Claude, en engouffrant son sourire dans les nuages de sa barbe.

Depuis, les deux anciens maoïstes ont parcouru un bout de chemin ensemble, créé un réseau de circuit court qui comprend trois salariés et vingt points de vente, participé à la création de la première monnaie locale wallonne, L’Épi lorrain, et animent depuis maintenant dix ans le marché fermier de Florenville. Et justement, il y a queue sous la tonnelle. Le soleil est arrivé, les clients aussi. Les bonnes semaines, 250 personnes passent s’approvisionner ici. Sans compter les 140 commandes de paniers-légumes hebdomadaires. Chou kale, patates douces, betteraves orange golden ou chioggia, navets boules d’or… Une soixantaine de variétés de fruits et légumes, dont des rares, des oubliés, sont proposés. « Ce marché est l’un des seuls où trouver des produits locaux dans la province du Luxembourg, dit une cliente de la première heure. C’est important. On est dans la partie la moins peuplée de Belgique. »

Jean-Claude, Marianne, et Sophie, une maraîchère qui fait partie de la poignée de bénévoles du Centre d’animation globale du Luxembourg qui prendra le relais.

Derrière sa caisse, Marianne pèse les légumes que lui tend la dame. « Finalement, dit-elle, le mercredi, c’est la journée la plus tranquille. Les six jours précédant le marché, on prépare les commandes, on conditionne les paniers. Moi, je gère la comptabilité, les factures, pendant que Jean-Claude fait la tournée de la vingtaine de producteurs qui travaillent avec nous. » Et pourtant, ce boulot à temps plein ne leur rapporte qu’un salaire pour deux, l’unique poste rémunéré de l’association qu’ils se partagent. Jean-Claude et Marianne souhaiteraient passer le relais à la poignée de bénévoles qui les accompagnent. Pour prendre un peu de temps pour eux. Pour la première fois. À 65 ans. « S’il n’y avait pas eu 1979, conclut Jean-Claude, je n’aurais pas fait le dixième du cheminement personnel et collectif qui m’a amené ici. Dix ans de ma vie ont déclenché tout le reste. »





[1D’après Dominique Da Costa, « Automne et hiver de l’homme du fer », dans 110 ans de luttes sociales dans le Pays-Haut, éditions Paroles de Lorrains, avril 2016.


Source : Franck Dépretz pour Reporterre

Photos : © Sébastien Bonetti/Reporterre
. chapô : Jean-Claude Feite.

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