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Énergie

La Chine à la conquête des fonds marins

Un robot explore les fonds marins à la recherche de minerais, au Japon.

De nouvelles négociations internationales sur l’exploitation des fonds marins s’ouvrent lundi 30 octobre en Jamaïque. Acteur discret mais essentiel, la Chine se prépare à une possible ruée vers l’or sous-marine.

Les abysses à nouveau sous le feu des projecteurs. Les 168 pays membres de l’Autorité internationale des fonds marins retrouvent la table des négociations, du 30 octobre au 8 novembre, en Jamaïque. L’enjeu est de taille : faut-il donner le feu vert aux compagnies pour aller labourer le plancher océanique afin d’en extraire ses minerais ?

Un nombre grandissant d’États – dont la France – réclament un moratoire afin de préserver les terres sous-marines d’un désastre écologique annoncé. D’autres poussent au contraire pour l’adoption de règles communes, qui encadreraient – mais du même coup permettraient – l’extraction de minerais. Parmi ces derniers, la Chine joue un rôle discret mais essentiel. « Sa position n’est pas nette, plutôt pro-mines, mais aussi très légaliste, observe François Chartier, qui suit ce dossier à Greenpeace. Elle encourage clairement la création du Code minier. »

La Chine a un quasi-monopole sur le marché des minerais

L’empire du milieu détient aujourd’hui un quasi-monopole sur le marché des minerais et des terres rares. En moins de vingt ans, la Chine a ainsi racheté des mines de métaux stratégiques partout sur la planète. Lithium, cobalt, nickel, manganèse, graphite. Plus de 70 % des matériaux qui sont contenus dans les batteries des véhicules électriques sont ainsi raffinés sur le territoire chinois, selon le Centre d’études prospectives et d’informations internationales.

Les nodules de manganèse, qui ressemblent à des roches, peuvent être utilisés pour les batteries dites vertes. Flickr / CC BY 2.0 Deed / James St. John

Un secteur ultrastratégique, à l’heure de la transition énergétique. Voitures électriques, panneaux solaires, éoliennes requièrent en effet une grande quantité de ces matériaux. Et pour atteindre nos objectifs de neutralité carbone, l’Agence internationale de l’énergie prévoit que les besoins de minerais et métaux critiques seront « multipliés par 3,5 d’ici à 2030 ».

Les réserves terrestres baissent ? Cap sur la mer

Afin d’assurer cette position dominante, la Chine semble vouloir garder une longueur d’avance. Or les réserves terrestres en minerais commencent déjà à montrer leurs limites. D’après les chiffres de la Banque mondiale, cité par le groupe de réflexion étasunien Woodrow Wilson Center, la demande mondiale de cobalt et de nickel sera quatre fois supérieure aux sources terrestres disponibles d’ici 2050. Riches en minerais et en terres rares, les fonds marins font ainsi figure de nouveau front pionnier. À titre d’exemple, le tellure, utilisé dans certains panneaux solaires, serait 50 000 fois plus concentré sous la mer que sur la terre ferme.

De surcroît, l’accès à ces ressources stratégiques sur terre pourrait devenir de plus en plus compliqué pour la Chine. Le gouvernement de République démocratique du Congo – qui détient les plus grandes réserves de cobalt au monde – a récemment décidé de renégocier les contrats avec les entreprises chinoises omniprésentes dans le pays, qu’il considère à son désavantage. Tout ceci « donne des raisons à la Chine de se tourner vers la recherche et le développement de l’exploitation des fonds océaniques afin de maintenir sa domination », conclut l’American security project, un groupe de réflexion étasunien dédié aux questions de sécurité, crée par John Kerry.

Action du groupe Ocean Rebellion en mai 2023 à Londres. Le concert de «  métaux lourds  » des activistes dénonçait la pollution sonore causée par l’exploitation minière en eaux profondes et affectant la vie marine. Ocean Rebellion

Un avis corroboré par le China Daily, organe de propagande du Parti communiste : « Une grande partie des métaux [nickel, cobalt manganèse] qui sont largement utilisés dans les usines chinoises, doit être importée. Les extraire des fonds marins nous aidera à réduire notre forte dépendance à l’égard des fournisseurs étrangers », déclarait au journal Ye Cong, directeur adjoint du China Ship Scientific Research Center à Wuxi, dans un article publié en mars dernier.

Plus de 50 missions exploratoires menées en eaux profondes

Tous les signaux sont donc au bleu marine pour l’empire rouge, comme l’expliquait Carla Freeman, experte à l’Institut de la paix des États-Unis dans un article du Washington Post : « Si la Chine peut prendre la tête de l’exploitation minière des fonds marins, elle aura accès à tous les minéraux essentiels à l’économie verte du XXIe siècle. »

Le pays a donc mis les bouchées doubles afin d’être parmi les premiers sur la ligne de départ. Le quatorzième plan quinquennal – qui fixe les axes stratégiques pour la période 2021-2025 – présente les minéraux stratégiques comme des éléments essentiels de la réussite future de la Chine. À ce jour, plus de cinquante missions exploratoires ont été ou sont menées en eaux profondes grâce à des robots sous-marins de recherche scientifique.

D’après l’American security project, dès 2017, des scientifiques chinois ont découvert des nodules polymétalliques sur le mont sous-marin Puyuan, au sud de Taïwan, et en 2020, la Chine a intensifié ses explorations scientifiques à partir de deux îles artificielles dans la mer de Chine méridionale. Ainsi, selon le chercheur Ye Cong, les récentes plongées scientifiques « ont permis aux chercheurs d’effectuer des travaux préparatoires à l’exploitation minière en eaux profondes ».

Lobbying de moins en moins discret

La Chine semble donc parée à plonger. Elle détient déjà cinq des trente licences d’exploration que l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) a accordées à ce jour – devant la Russie et la Corée du Sud, qui en détiennent chacune trois. D’après les calculs du Washington Post, si l’exploitation minière était finalement autorisée, le pays aurait le droit exclusif d’exploiter près de 240 000 kilomètres carrés de fonds marins internationaux, soit environ la taille du Royaume-Uni.

Outre son activisme scientifique, la Chine s’est investie – plus discrètement – au sein de l’AIFM. Elle dispose, comme trente-trois autres pays, d’une mission permanente, et contribue financièrement à l’institution. Depuis 2019, elle gère avec l’instance onusienne un centre de recherche et de formation – l’AIFM-Chine Joint Training and Research Centre (JTRC) – qui « se concentre sur l’évaluation des ressources minérales et les caractéristiques des écosystèmes des grands fonds marins ». Pour plusieurs experts nord-américains, la Chine dispose d’une influence majeure au sein de l’AIFM, d’autant plus que les États-Unis ne sont pas membres de cette institution.

Voitures électriques, panneaux solaires, éoliennes requièrent en effet une grande quantité de ces minerais. Pexels / CC / Losmuertoscrew

Ce lobbying, très courant au sein des institutions internationales, était resté jusqu’ici plutôt feutré. Mais en juillet dernier, lors de la dernière session de négociation internationale, la Chine a bloqué les discussions sur la protection des écosystèmes marins et s’est opposée, avec la Russie et la Corée du Sud, au moratoire préconisé par de nombreuses ONG et scientifiques. « Il s’agit d’une évolution significative, estime François Chartier, de Greenpeace. La Chine s’est montrée plus active, plus loquace. »

Plusieurs observateurs relativisent cependant le rôle de l’empire du milieu. « La situation me paraît bien cadrée par l’AIFM, insistait Olivier Guyonvarch, ambassadeur de la France auprès de l’institution, lors d’une audition par des parlementaires en 2022. La Chine est tout à fait respectueuse des règles et travaille, à l’AIFM, avec tous les autres pays. » Même son de cloche du côté de la Deep sea conservation coalition — qui réunit des associations opposées aux mines sous-marines : « Elle est bien présente, mais il faut garder en tête que l’AIFM est un forum multilatéral où le vote et la voix de la Chine ont le même poids que n’importe quel autre pays », souligne Emma Wilson, qui suit les négociations.

« La Chine ne souhaite pas se précipiter »

« La Chine ne souhaite pas se précipiter, constate aussi François Chartier. Elle n’a pas un besoin urgent que l’exploitation minière commence, puisqu’elle dispose pour le moment d’une position dominante sur terre. » Cependant, « il est clair qu’elle ne veut pas être hors jeu, et se positionne comme un acteur principal des négociations », poursuit le militant, avant de s’interroger : « On a encore du mal à comprendre toutes leurs motivations ». La position chinoise sera ainsi scrutée de près lors de cette nouvelle session de négociation.

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