Le quotidien du climat
OBJECTIF :
70 000 €
38271 € COLLECTÉS
55 %
Je fais un don

La Guyane, un condensé de l’Amérique du Sud

12 octobre 2018 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)

Dans « Guyane, trésors et conquêtes », l’équipe de la revue « Z » rend palpable la réalité des maux de ce territoire français : exploitation coloniale, mal développement, quête d’identité des jeunes générations, explosion des inégalités… Un numéro remarquable et passionnant.

C’est un ovni repéré dans le ciel passablement encombré des revues : maquette chic, papier de qualité, pagination abondante, photos pleine page, mais contenu bourré de nitroglycérine. Ne comptez pas sur Z pour faire l’apologie des start-up, des winners, de Google ou de Facebook. Ici, on préfère parler autogestion, lutte sociale, décolonisation…

Les numéros précédents s’articulaient autour de sujets improbables (Vénissieux, Thessalonique, Nucléaire…) désossés avec art comme le ferait un volailler d’un poulet. Dans sa dernière livraison, la revue « itinérante » (disponible en librairie) s’intéresse à la Guyane où la petite équipe de Z — cinq personnes en l’occurrence — a débarqué pour enquêter. Il s’agit de la Guyane française. Celle des forêts réputées sauvages, où pataugent les héros de TF1 et des téléréalités quand il s’agit de montrer la nature hostile. Celle où la justice envoyait jadis les condamnés à la « guillotine sèche ». Celle d’où partent les fusées qui emportent dans leur ventre des engins spatiaux construits par les Blancs. Celle des orpailleurs clandestins et des compagnies minières, qui rêvent de fosses géantes pour arracher l’or de la terre. Celle des braconniers et des clandestins, des évangélistes et des prêcheurs de tous poils. Celle où l’on cultive le guarana et le cacao…

Déplacer les montagnes pour lui soutirer le métal jaune

De cette plongée en eau profonde s’impose l’idée que la Guyane, par son histoire, son peuplement, son économie est un condensé du continent tout entier. L’exploitation coloniale, le mal développement, la quête d’identité des jeunes générations, l’explosion des inégalités… tous les maux qui accablent les pays de la zone se retrouvent ici, à découvert, bien palpables.

C’est vrai de l’exploitation minière. La Guyane est un pays que hantent les chercheurs d’or, orpailleurs clandestins qui, venus ou pas des pays voisins, tamisent les lits des rivières pour récupérer les poussières dorées, ou capitalistes (en l’occurrence russes) qui, eux, voient les choses en grand et veulent déplacer les montagnes pour lui soutirer le métal jaune. À ce titre, la lecture de l’article qui ouvre la revue est édifiante : il raconte l’histoire de la mine d’argent de Potosi, en Bolivie, qui, exploitée depuis plus de cinq cents ans, n’en finit pas de « manger les hommes ».

La mine d’or qu’un oligarque russe ambitionne d’ouvrir dans un coin reculé de Guyane va-t-elle de la même façon se transformer en « mangeuse d’hommes » ? Pharaonique, le projet divise un département-région où le travail est rare. Deux chiffres méritent d’être rappelés : pour produire un kilo d’or, il faut broyer la bagatelle de 700.000 tonnes de minerai. Quant à la production mondiale d’or, plus du tiers ne sert strictement à rien, sinon à aller dormir dans les coffres des banques nationales ou privées. L’industrie en consomme pour sa part moins de 10 %. Autrement dit, des montagnes de déchets miniers sont « fabriquées » pour rien. La malédiction de l’or n’a jamais autant mérité son appellation.

« L’espace, un grand rien, un vide noir et lugubre, où se baladent quelques pierres grises qui se percutent » 

Au menu également de la revue, Kourou et sa base spatiale. On y apprend ce que les reportages taisent : que les installations ont été construites il y a un demi-siècle à la va-vite, sans cohérence, que le littoral recule inexorablement, aidé par les erreurs grossières en matière d’aménagement, que le lac destiné à alimenter en électricité Kourou, construit dans les années 1990, est une bombe environnementale — localement on parle de « Tchernobyl guyanais » — tant la biomasse végétale engloutie dégage du CO2 en se décomposant.

Kourou est un site hors-sol, artificiel, tourné vers le ciel et ses mystères mais sans égard pour l’environnement immédiat. Du coup, des centaines de kilomètres carrés de forêts ont été sacrifiés au profit du béton, qui coule à flots. À lui seul, le chantier d’Ariane 6, le nouveau pas de tirs du centre spatial, en avale des quantités inouïes. Étalé sur près de 200 hectares, il sera doté d’une structure en béton de 200 mètres de long, 20 mètres de haut et autant de large.

La charge de la revue à l’encontre de Kourou ne pouvait que se terminer par la publication du Manifeste du Comité pour l’abolition de l’espace. Le ou les auteurs en sont anonymes (on soupçonne une journaliste anglaise d’être derrière) mais le discours est clair : « L’espace, peut-on lire, c’est juste un grand rien, un vide noir et lugubre, où se baladent quelques pierres grises qui se percutent suivant un modèle mathématique aussi précis que stupide avant d’être réduites en poussière. » Pas sûr que les ingénieurs qui travaillent à Kourou voient les choses ainsi.


Guyane, trésors et conquêtes, Z, revue itinérante d’enquête et de critique sociale, no 12, septembre 2018, 228 pages, 15 euros.




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Guyane : les demandes oubliées des peuples amérindiens

Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photos :
. chapô : L’île du Diable, en Guyane. Flickr (Jo Be/CC BY 2.0)
. dessin : © Sylvie Bello

DOSSIER    Forêts tropicales

THEMATIQUE    Culture et idées
8 décembre 2018
La garde à vue du président des Amis de la terre : « Les ordres venaient d’en haut »
Reportage
8 décembre 2018
Sur les ronds-points, les Gilets jaunes refont la démocratie
Reportage
8 décembre 2018
Jour 6 : Alerte à la climatisation
Reportage


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Dans les mêmes dossiers       Forêts tropicales



Sur les mêmes thèmes       Culture et idées





Du même auteur       Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)