La bataille des intermittents pose la question de la précarisation croissante du travail

27 avril 2016 / Camille Martin (Reporterre)



Depuis dimanche 24 avril, des intermittents du spectacle occupent le théâtre de l’Odéon pour défendre l’assurance-chômage. Mardi soir 26 avril, ils ont investi la Comédie Française. Huit théâtres sont aussi occupés à Toulouse, Bordeaux, Caen, Strasbourg, Montpellier, Rennes. Une bataille qui pose la question de la protection des travailleurs précaires, de plus en plus nombreux.

Ils l’avaient promis lundi soir 25 avril, du haut du balcon du théâtre de l’Odéon occupé. « Si le ministère de la Culture ne nous donne pas de salle pour notre AG, on restera ici mardi et on occupera d’autres théâtres ». Ils l’ont fait : mardi soir, Phèdre n’a pas été jouée à l’Odéon... non plus que Lucrèce Borgia à la Comédie Française. Les occupants sont entrés sur la scène de la prestigieuse institution avec deux banderoles, entamant une discussion parfois houleuse avec le public. Ce ne sont pas les acteurs prévus dans la distribution, mais des intermittents, des précaires, des étudiants et des soutiens venus d’Odéon pour occuper le lieu et peser sur la négociation de l’assurance-chômage, accusée d’être bradée par le patronat.

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La Comédie française occupée mardi soir 26 avril

La Coordination des intermittents et précaires dénonce notamment la volonté « d’économiser 800 millions d’euros par an sur le dos des chômeurs, dont 185 millions sur les intermittents du spectacle, au nom de la dette publique (...) alors que 6 sur 10 sont dépourvus d’allocation » et « exige la sortie du MEDEF des instances » de dialogue social.

- Télécharger le communiqué des intermittents :

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Communiqué des intermittents le 27 avril

Tout a commencé dimanche soir avec l’occupation du théâtre de l’Odéon par une petite centaine de personnes, issues de la Coordination des intermittents et précaires (CIP), intérimaires, chômeurs, étudiants, salariés, soutiens de Nuit debout et ailleurs. Un cordon de CRS empêche pourtant l’accès au théâtre à la centaine de soutiens présents dehors venus tenir une AG de lutte à l’intérieur. « Nous sommes là au moins jusqu’à mardi soir, dernier jour des négociations sur l’assurance-chômage ! », prévient l’un des occupants au balcon.

Lundi, mille personnes se sont rassemblées à 17h devant le ministère du Travail où se tiennent les négociations. Le cortège a ensuite rejoint sous les acclamations deux cents personnes déjà réunies à l’Odéon pour une nouvelle AG, également appelée par des soutiens de Nuit debout. Malgré les slogans « Et l’Odéon il est à qui ? Il est à nous ! », le théâtre a été de nouveau bloqué par un imposant dispositif policier. L’AG s’est tenue sur le parvis et les prises de paroles ont rappelé les enjeux de la mobilisation et appelé à la convergence des luttes. Après quoi plusieurs charges ont repoussé les manifestants sur la rue. « C’est la première fois qu’un théâtre national est bloqué par des CRS ! » fulmine une des manifestantes, les yeux rougis. « Si ça continue, le mouvement va se durcir », prédit un autre.

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Place et rue de l’Odéon dimanche soir 24 avril

« Ce qui se passe à Odéon est aussi la preuve de l’efficacité de Nuit debout, beaucoup de gens s’agrègent pour soutenir différentes actions », explique un habitué des AGs de République. Mardi soir, des cheminots et des postiers ont rejoint Odéon pour appeler à la convergence et la grève générale, en préparation de la journée du jeudi 28 avril.

Un enjeu pour tous les travailleurs précaires

Pour Samuel Churin, de la CIP, la lutte des intermittents a vocation à se généraliser. Elle « s’adresse à tous les précaires, aux chômeurs, aux salariés : aux intermittents du travail et pas uniquement du spectacle ». Ceux-ci sont plus visibles, mais l’intermittence du travail est aujourd’hui la norme. Pierre, comédien, complète : « Ce régime a été créé en 1936 pour assurer une continuité de revenu face à une situation de travail discontinu, d’intermittence entre chômage et emploi. Aujourd’hui 90 % des embauches se font avec des contrats courts ou précaires. Le régime des intermittents pourrait s’appliquer très largement. »

Ce régime est donc un « symbole » que le MEDEF cherche à attaquer faisant passer les intermittents « pour des privilégiés ». Le symbole, pour M. Churin, d’un « autre modèle de l’indemnisation des chômeurs, déjà défendue par le Conseil National de la Résistance, avec des droits attachés à la personne et pas à un emploi de plus en plus rare et discontinu ».

Julie, de la CGT Spectacle, reste toutefois méfiante sur la généralisation du statut d’intermittent. « Dans des secteurs comme l’hôtellerie et la restauration, beaucoup de précaires se battent pour obtenir des CDI, et obtiennent des victoires. Généraliser le statut d’intermittent peut risquer d’entériner les formes d’emploi précaire. » Pierre nuance : « Le danger est de le faire au rabais, comme pour le revenu de base qui peut être instrumentalisé par les patrons pour démonter la protection sociale. » Entre régime d’intermittence, revenu de base ou salaire à vie, le débat est ouvert pour sécuriser de nouvelles formes de revenu dans une société où l’emploi stable et le travail humain semblent se raréfier.


Complément d’info :

Une vidéo qui explique les enjeux du régime des intermittents du spectacle :


Pour suivre le mouvement Nuit debout :

- Nuit Debout sur Internet : les liens, les adresses

- Le dossier de Reporterre sur Nuit debout




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Lire aussi : Des écologistes ont manifesté contre la loi sur le travail. Voilà pourquoi

Photos :
. chapo : place de l’Odéon dimanche soir 24 avril (Julien Bayou

. Comédie française occupée : Jonathan RT France
. Place de l’Odéon : Eric Coquerel



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