Des écologistes ont manifesté contre la loi sur le travail. Voilà pourquoi

1er avril 2016 / par Emilie Massemin (Reporterre)



Jeudi 31 mars, la mobilisation contre le projet de loi travail a rassemblé plus d’un million de manifestants dans toute la France. Les écologistes se sont joints aux cortèges pour défendre leurs solutions contre le chômage : réduction du temps de travail et transition écologique. Ils s’expliquent.

- Paris, reportage

1,2 million de personnes selon les organisateurs (390 000 selon les autorités) sont descendues jeudi 31 mars dans les rues de 250 villes de France pour dénoncer le projet de réforme du code du travail, selon les syndicats . A Paris, bravant la pluie battante, un cortège est parti à 13 h 30 de la place d’Italie (XIIIe arrondissement) et s’est déployé tout au long de l’après-midi jusqu’à la place de la Nation (XIe-XIIe arrondissements).

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Une partie du cortège, à Paris, boulevard Diderot

Au milieu du cortège en majorité composé de syndicats, se retrouvaient plusieurs organisations écologistes bien décidées à défendre leur vision du travail et de la société – réduction du temps de travail, création d’emplois liés à la transition écologique, temps libre et loisirs.

Pour Clémence, des Amis de la Terre, la « politique néolibérale axée sur la croissance et le productivisme » que mène François Hollande depuis le début de son mandat est « une impasse sociale, climatique et écologique. Aucun effort en faveur des énergies renouvelables et de l’isolation des bâtiments, le rail est démantelé, les transports publics aussi ».

« Il existe d’autres voies, plaide la militante. Travailler moins pourrait dégager des millions d’emplois. Le chantier de la transition écologique n’est pas entamé, malgré les beaux discours de François Hollande et la COP21 ».

Fidèle à l’esprit de la Coalition Climat 21, qui avait réuni en son sein des organisations très diverses - parmi lesquelles des syndicats – pour l’organisation des mobilisations liées à la COP21, elle ne répugne pas à battre le pavé à côté de collectifs pas forcément très écolos. « Nous pensons que les luttes peuvent converger, insiste-t-elle. Les syndicats sont dans l’impasse du productivisme. Il est normal que les gens veuillent défendre leurs emplois, même s’ils sont destructeurs du climat. La question est de savoir comment établir un constat commun et lutter ensemble. »

Plus loin, Danièle Lemarquis, membre du syndicat FSU et employée au ministère de l’Agriculture, hésite un peu sur le caractère écologiste de la mobilisation : « La question du partage du travail qui est écologique, hasarde-t-elle. Il faudrait travailler beaucoup moins pour être moins fatigués et avoir le temps d’être plus écologique : acheter moins de produits transformés, développer des filières locales, etc. »

Brandissant des pancartes et des bannières vertes qui tranchent avec le rouge alentour, un petit groupe d’élus et de militants Europe Écologie Les Verts pose prend la pose. Sylvie Lekin, adjointe (EELV) à la maire en charge de la voirie à la mairie du XIVe arrondissement de Paris, est très remontée contre le projet de loi : « Il est inhumain. Il n’y aura plus d’horaires, plus de conditions de repos, y compris pour les métiers liés à la sécurité. Imaginez un médecin qui travaille trois jours d’affilée, épuisé, poussé à l’erreur médicale ! J’exagère peut-être un peu, mais c’est vers cela qu’on se dirige : astreindre un maximum les humains. »

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Une militante d’EELV : « Un projet de loi inhumain »

Pour lutter contre le chômage, mieux vaut « revoir l’économie, donner de l’argent aux gens pour qu’ils puissent le dépenser » à rebours du projet de loi qui « permet une diminution des salaires et baisse le taux des heures supplémentaires », estime l’élue.

Isabelle Attard, députée (EELV) du Calvados, a assisté à la présentation du projet de loi par la ministre du Travail Myriam El Khomri, mardi 29 mars à l’Assemblée nationale. Elle n’en revient toujours pas. « Quand j’entends la ministre parler, j’ai l’impression d’entendre les débats des mineurs gallois il y a 150 ans, confie-t-elle, abasourdie. Ainsi, on considère que dès lors que quelqu’un a 11 heures de repos, il est corvéable à merci le reste du temps ; qu’on peut le prévenir cinq jours avant de son emploi du temps du mois. Ce qui fait que les gens ne peuvent rien prévoir, pas de temps libre, pas d’organisation possible avec les enfants, pas de vie de famille. »

La vision du travail d’EELV est aux antipodes de ce projet, assure Mme Attard. Première mesure envisagée pour lutter contre le chômage, partager les emplois en réduisant le temps de travail. « Les 32 heures faisaient partie du programme d’Eva Joly, rappelle-t-elle. Le rapport remis par Barbara Romagnan [députée (PS) du Doubs, NDLR] montre clairement que les 35 heures sont la seule mesure qui a permis de lutter efficacement contre le chômage ces vingt dernières années. » Autre gisement d’emplois, la transition écologique : « On a chiffré à des centaines de milliers, voire plus d’un million, le nombre d’emplois qui pourraient être créés pour les énergies renouvelables. »

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Isabelle Attard : « Quand j’entends la ministre, j’ai l’impression d’entendre des débats d’il y a cent cinquante ans »

Pour Julien Bayou, la question de l’emploi rejoint celle de la qualité de vie. « Travailler plus pour gagner autant est profondément anti-écolo, estime le porte-parole, conseiller régional (EELV) d’Île-de-France. C’est l’homme et la femme qui s’écrasent sous la masse de travail. A l’inverse, nous plaidons pour un autre rapport au temps, aux loisirs, pour s’épanouir et profiter de sa famille. » De nombreux manifestants, en particulier lycéens, sont en accord avec cette vision du monde sans même le savoir, affirme-t-il : « Quand je lis ’La nuit est faite pour baiser et pas pour travailler’ sur une pancarte, c’est totalement dans l’héritage de la pensée d’André Gorz [journaliste, philosophe et principal théoricien de l’écosocialisme, NDLR ! Le discours spontané du ’On vaut mieux que ça, on ne va pas se tuer à la tâche pour produire plus alors que cela ne sert à rien’ aussi. »

Christophe Desprez, employé à l’usine Spontex de Beauvais (Oise), membre de la CGT et adhérent EELV, est lui aussi révolté : « La loi travail suit toujours sur les mêmes schémas qui consistent à augmenter le temps de travail. C’est une opportunité donnée aux employeurs pour gratter des avantages sociaux acquis après la guerre. Pour autant qu’on puisse juger ce qui se passe dans les autres pays, Angleterre et Allemagne, cela ne fait qu’augmenter la précarité des gens et les inégalités », dénonce-t-il. Les écolos ne sont « absolument pas d’accord avec ça. A part les quelques-uns qui ont rejoint le gouvernement récemment, qui avaient peut-être d’autres opinions - ou d’autres objectifs », ironise-t-il.

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Christophe Desprez : « Les écolos ne sont pas d’accord avec ça »

Les Décroissants ont également fait le déplacement. Sous son logo escargot, Alain Véronèse, retraité, l’assure : « Il faut produire beaucoup moins, mieux, ce qui veut dire travailler moins. Il y a une cohérence entre la décroissance et une forte réduction du temps de travail, en critiquant la valeur travail. Nous lisons des auteurs comme Paul Lafargue [auteur du Droit à la paresse, en 1880, NDLR], André Gorz, etc., qui nous disent que le travail est une idéologie dont il faut sortir. »

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Alain Véronèse : « Il faut produire moins et mieux, ce qui veut dire travailler moins »

Gérard Giblin, membre d’Attac et enseignant aux États-Unis est venu pendant ses vacances spécialement pour pouvoir manifester. Pour ce membre du parti vert américain, les écolos doivent se mobiliser car « la justice sociale et l’écologie vont de pair. Les endroits les plus pollués ne sont pas dans le XVIe arrondissement de Paris, où habitent les nantis ». Or, « ce projet de loi va entraîner une hausse de la précarité et des inégalités. On va se retrouver avec des gens qui n’ont pas de boulot et sont prêts à faire n’importe quoi, y compris polluer. Je ne voudrais pas que la France devienne comme les États-Unis, où l’on peut renvoyer quelqu’un comme on veut, sans couverture médicale, sans rien ».

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Gérard Giblin : « Ecologie et justice sociale vont de pair »

Que pensent les syndicats classiques de cette mobilisation écolo ? Pour Didier Aubé, secrétaire national Solidaires et ancien postier, elle est logique car « dans certaines industries comme la pétrochimie et la pharmacie, il existe un lien entre les conditions de travail, la santé et l’environnement. Le projet de loi travail n’est pas à la hauteur sur cet aspect, ne donne aucune nouvelle garantie sur les conditions de travail, la santé au travail et la protection du climat et de l’environnement ».

« Actuellement, les travailleurs sont victimes car ils subissent les conséquences de certaines productions polluantes, et acteurs parce qu’ils participent à cette production même si c’est contraint et forcé, poursuit-il. Il faudrait réorienter les productions les plus polluantes et anticiper la transition écologique, qui sera de toute façon nécessaire. Il faudrait permettre aux travailleurs d’anticiper cela, envisager des formations et des reconversions, mais la loi de travail ne le permettra pas.  » 

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Didier Aubé : « Il faut anticiper la transition écologique »

CONTINUATION DE LA LUTTE AVEC "LA NUIT DEBOUT"

Après le défilé du 31 mars contre le projet de loi sur le travail, et alors que la pluie avait cessé, des manifestants se sont rejoints place de la République, à Paris. A Paris comme ailleurs, un appel avait été lancé à passer la « nuit debout », avec pour objectif « d’inventer un truc, un point de fixation des espoirs et des luttes ». Les initiateurs, « femmes et hommes de toutes origines, simples citoyen.ne.s, militant.e.s associatifs ou politiques, spontanément réunis autour de la dynamique créée par le film de François Ruffin Merci patron ! » ont prévu d’occuper la place pendant trois jours minimum. Environ 200 bénévoles seraient déjà mobilisés.

En ouverture, Frédéric Lordon a donné sa lecture optimiste de la situation : « Mine de rien, il est possible qu’on soit en train de faire quelque chose ». Parmi le gros millier de militants présents, dont une forte proportion de jeunes, l’ambiance était festive : HK et les Saltimbanques, l’1consolable et La Rabia se sont succédés sur scène. Dans le même temps, des petits groupes discutaient de l’organisation et la construction de la lutte : comment se faire connaître, quelles actions mener, quelle attitude adopter si la police débarque, notamment. « C’est une création collective, la suite dépend de a bonne initiative des gens » expliquait une militante.




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Lire aussi : « La réduction du temps de travail est un des grands moyens de créer des emplois »

Source : Emilie Massemin pour Reporterre, et Baptiste Giraud pour l’appui « La nuit debout ».

Photos : © Emilie Massemin/Reporterre ; « Nuit debout » : © Marie Astier/Reporterre

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