La belle rencontre d’un migrant et d’une ferme pédagogique

Durée de lecture : 5 minutes

3 mars 2017 / Saliou Diallo, Marie-Paule Lecoq et Yann-Gaël Largillet (Silence)

Saliou a 20 ans. Arrivé en France depuis la Guinée-Conakry, il attend une réponse à sa demande d’asile. Depuis sa rencontre avec l’équipe de l’association l’Arbre à poule, une ferme pédagogique et agroécologique de Villers-Saint-Paul, dans l’Oise, Saliou a redonné un sens à ses journées.

  • Villers-Saint-Paul (Oise), reportage

Saliou a 20 ans et est demandeur d’asile en France. En 2014, il quitte son pays, la Guinée-Conakry, avec son frère aîné. « Au décès de mes parents, on a eu un problème avec mes oncles, c’était très compliqué, mon frère et moi avons dû quitter le pays », explique le jeune homme.

Le chemin vers une terre d’accueil durera deux ans à travers le Sénégal, la Mauritanie, le Maroc et sa « forêt refuge », l’Espagne puis enfin la France. La débrouille pour gagner sa croûte, l’angoisse d’être « attrapé », la méfiance dans les rencontres, la violence musclée des mots comme des coups marqueront leur itinérance. Après 3 mois et demi dans un centre de rétention de la presqu’île de Melilla, enclave espagnole au Maroc, et une année à Madrid à vivre de petits boulots, Saliou arrive seul à Beauvais, ville dans laquelle il pourra laisser ses empreintes et faire sa demande d’asile en avril 2016. « À Paris, le 115 ne répond pas, il y a trop de monde, explique Saliou. J’ai suivi un monsieur qui rentrait à Amiens. Au soir, le 115 est venu me chercher, j’ai pu manger, dormir quelques nuits à la Croix-Rouge ou à la Passerelle avant qu’on me dise d’aller à Beauvais commencer les procédures. »

Creil, terminus du RER D dans l’Oise, est une « mosaïque de cultures » et la destination de Saliou en avril 2016. Le Centre d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada) de la ville lui propose un logement. L’arrivée au Cada déclenche chez Saliou un sentiment paradoxal : le soulagement d’avoir un toit, mais aussi l’expérience d’un ennui infini dans une période d’attente sans date butoir. Cette entrée marque le point de départ d’un quotidien marqué par l’attente d’une réponse favorable à sa demande lui permettant de travailler, lui ouvrant les portes pour libérer son esprit des soucis et être acteur de sa vie. Avec Oumar, son voisin et ami du Cada, ils combattent l’attente interminable et leur impossibilité de travailler ou d’étudier en inventant des objectifs au quotidien : « Comme on a nos cartes de bus, on va faire un tour plutôt que de rester au lit à parler au plafond. »

Être dans « l’agir » et non plus seulement dans « l’attente de » 

Échanges pour une Terre solidaire est une association de l’Oise qui travaille à la réappropriation d’une alimentation saine et écoresponsable, à travers notamment le contrat local santé de Creil. Marie-Paule Lecoq, chargée de mission de l’association, met en réseau d’acteurs de la nutrition dont le Cada fait partie. À la fin de l’été 2016, l’association organise une marche santé vers une ferme pédagogique en agroécologie, l’association L’Arbre à poule. La participation de Saliou à cette marche marque le point de départ d’une rencontre aux solidarités plurielles, à la croisée de l’environnement et du social. Cette journée était l’occasion pour le jeune homme de découvrir un lieu voisin de son lieu de vie, mêlant convivialité, travail de la terre, soin des animaux, échanges et mixité.

Ni une, ni deux, des connexions se tissent ! Le projet d’enrichir ses journées d’une utilité nouvelle, d’une progression quotidienne, d’être dans « l’agir » et non plus seulement dans « l’attente de » se concrétise par un échange avec les producteurs quelques semaines plus tard. Ces derniers lui proposent de l’accueillir comme bénévole quand il le souhaite sous couvert de France bénévolat, en échange d’une « formation de terrain » et du partage d’un « déjeuner convivial 100 % biologique » chaque jour. « J’apprends à faire des jus de pommes, je découvre les buttes de permaculture, ça m’encourage à travailler », explique Saliou. Il ajoute que son sommeil est meilleur depuis qu’il passe ses journées à la ferme : « Je suis content de dormir et je sais pourquoi je dors, parce que je suis fatigué. Dans l’attente de la réponse de l’Ofpra [l’Office français de protection des réfugiés et apatrides] et sans occuper mes journées, je n’arrivais pas à dormir. »

Patrick et Magali accueillent Saliou à l’association L’Arbre à poule de Villers-Saint-Paul depuis le début du mois de novembre 2016. « Saliou nous permet de voyager et d’échanger sur nos cultures, nos modes de vie, nos valeurs humaines et nos empreintes écologiques respectives », confient-ils. Les échanges sur les temps collectifs sont conviviaux et permettent d’enrichir les connaissances des uns et des autres, de « nous poser les questions sur notre surconsommation d’énergie et de matières premières, dont certaines proviennent de pays d’Afrique ».

Ferme pédagogique, l’Arbre à poule s’inspire de la permaculture

Ces moments d’échange avec Saliou font partie du mode de vie adopté à L’Arbre à poule, s’inspirant des principes de la permaculture : « Partager équitablement et prendre soin des hommes. » La démarche d’insertion sociale des personnes en demande d’asile à Creil via le bénévolat leur « tient à cœur » : « Si l’occasion se présente, nous n’hésiterons pas à renouveler l’expérience pour enrichir notre quotidien et nos échanges autour des diverses cultures et techniques agricoles traditionnelles d’autres pays. » Ils ajoutent que « Saliou est demandeur de nouvelles expériences et volontaire pour découvrir notre façon particulière de vivre ». Cette expérience humaine conforte Magali et Patrick dans leurs convictions et dans la poursuite d’actions d’échanges et de découvertes « autour des valeurs universelles de la production de notre bien commun le plus précieux qu’est l’alimentation ».


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Source et photo de Une : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.
. photo de la ferme : Le Parisien

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