La centrale indienne de tous les dangers

12 mars 2018 / Mathilde Gracia (Reporterre)

En voyage en Inde en mars 2018, Emmanuel Macron engage la vente de six réacteurs EPR au gouvernement indien. Mais le site d’implantation projeté est en zone sismique. Et le projet chasserait les populations de pêcheurs. Un documentaire, « Are Vah », raconte la lutte des paysans contre le vieux projet de cette centrale géante.

  • Actualisation - Samedi 11 mars 2018 - Lors de la visite d’Emnanuel Macron en Inde, EDF a annoncé la signature d’un accord pour la construction de six EPR dans ce pays. La signature définitive n’est cependant pas encore faite. Le projet est discuté depuis des années. Et fortement contesté sur place.

  • Article original - 7 février 2014 :

A Jaitapur, en Inde, le gouvernement veut construire la plus grande centrale nucléaire du monde. Pourtant, le site se situe à moins de dix kilomètres d’une faille sismique. De surcroît, les activités de pêche et de production agricole de près de 10.000 habitants des alentours seraient menacés par la centrale nucléaire. Dans un documentaire présenté au Festival international du film d’environnement, Sarah Irion et Micha Patault montrent la fragilité d’un projet opaque, dangereux et réalisé aux dépens des populations locales.

Are vah, le titre du film, signifie Wouah en hindi. Mais pour les habitants de la région de Jaitapur, la sonorité fait désormais allusion à la grande centrale nucléaire que l’Inde prévoit de construire dans l’Etat du Maharashtra, à environ 300 kilomètres au sud de Bombay. Le groupe français Areva prévoit de vendre six réacteurs EPR à l’Inde, totalisant une capacité électrique de près de 10.000 megawatts. La centrale serait ainsi la plus grande centrale nucléaire du monde. En 2009, Nicolas Sarkozy avait poussé à la signature d’un accord pour les deux premiers EPR.

Ce projet est l’objet du documentaire Are Vah, réalisé par Micha Patault et Sarah Irion. Respectivement photographe et journaliste Micha et Sarah ont passé quatre mois en Inde afin d’éclaircir les problèmes que pose la construction du complexe nucléaire.

Sans voix off, rythmé par les photographies et la technique du time-lapse (ultra-accéléré), le documentaire nous plonge dans une ambiance grave, au cœur du village de Sakrinate, où près de huit mille pêcheurs travaillent aux abords du site choisi pour la centrale. Leur activité pourrait être menacée par les rejets d’une eau trop chaude dans la mer (eau qui aurait servi à refroidir les réacteurs), qui détruirait la faune locale. Les normes sécuritaires les empêcheraient par ailleurs de naviguer sur leur territoire de pêche. « C’est le seul village où les habitants ne reçoivent pas de compensation », explique Sarah Irion, alors que 95 % de la population dépend de l’activité de pêche.

Le nucléaire en toute opacité

En 2011, les habitants se sont révoltés et les affrontements avec la police ont entraîné la mort d’un villageois. Depuis, les policiers n’ont plus le droit de pénétrer dans l’enceinte du village. Mais la situation reste tendue : « Le plus difficile c’était la zone des pêcheurs, raconte Sarah Irion, car c’est très surveillé. » Lors du tournage, les deux Français se sont camouflés pour ne pas se faire interpeller par la police. « Je portais un voile, raconte Sarah, on n’était pas en sûreté, on était toujours en train de regarder partout ».

Si les Français étaient inquiets, c’est que l’Inde ne semble pas tolérer les critiques à l’encontre du projet nucléaire. Le géographe américain Roger Bilham (interviewé par Skype dans le documentaire) en a fait les frais. Auteur de recherches sur la sismicité de la région de Jaitapur, il est aujourd’hui interdit de séjour sur le territoire indien. « Seuls les journalistes et les terroristes sont proscrits, j’ai donc été banni en tant que terroriste », ironise-t-il dans le documentaire. Bilham est persuadé que l’administration veut l’empêcher de faire des recherches approfondies sur la faille sismique située à une dizaine de kilomètres du site nucléaire.

Selon lui, les méthodes utilisées par le gouvernement indien pour affirmer que la faille est inactive sont datées et doivent faire l’objet de nouvelles évaluations. Un danger que dénonçaient déjà les Amis de la terre en 2011. Le risque est d’autant plus inquiétant que l’autorité de sûreté nucléaire indienne (Atomic Energy Regulatory Board) n’est pas indépendante du gouvernement. Son ancien directeur, le docteur Gopalakrishnan, affirme ainsi que le gouvernement « étouffe les choses » et s’oppose à la création d’une entité autonome.

Les Français ne veulent pas assumer la responsabilité d’un accident

Pour l’heure le projet de Jaitapur est en pleine négociation. Suite à l’accident de Bhopal en 1986, les Indiens ont inclus une clause qui élargit la responsabilité du constructeur, ce qui ennuie les Français. François Hollande n’a donc signé aucun contrat en février 2013 lors de son voyage en Inde.

Il n’empêche que l’Inde veut donner une place importante au nucléaire dans son mix énergétique. Elle produit aujourd’hui 2,5 % de son électricité grâce à l’énergie nucléaire et prévoit d’augmenter la part à 25 % d’ici à 2050.

Avec un documentaire critique, Sarah Irion n’exclut pas de figurer à son tour sur la liste des personnes indésirables en Inde. Mais la co-réalisatrice est satisfaite du travail accompli : « Je suis fière que l’on ait quand même réussi à mener une enquête, parce qu’en Inde tout est très opaque. »


• Voir le film : Are Vah




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Lire aussi : Inde et Chine se disputent l’énergie du siècle : le charbon

Source : Mathilde Gracia pour Reporterre.

Première mise en ligne le 7 février 2014.

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