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« La fonction de président est complètement dépassée »

18 mars 2016 / Entretien avec Vincent Beillard



Participation, collégialité et transparence sont les trois piliers sur lesquels repose l’action de l’équipe municipale de Saillans, dans la Drôme. Son maire, Vincent Beillard, parle à Reporterre du renouveau de la démocratie.

Vincent Beillard est un maire pas tout à fait comme les autres. Sans le bac et avec un BEP pour seul diplôme, cet animateur de 43 ans a été élu en mars 2014 à la tête d’une liste citoyenne, à Saillans, dans la Drôme. L’équipe pratique une réelle démocratie. Et le maire continue de travailler comme veilleur de nuit dans une maison d’accueil d’adultes polyhandicapés.


Reporterre – L’innovation de Saillans se déroule depuis deux ans : comment la présentez-vous ?

Vincent Beillard –  Il y a deux piliers forts de la gouvernance : la participation et la collégialité, qui reposent sur un troisième pilier, indispensable : la transparence. On a été élus par des citoyens pour gérer une commune pendant six ans, c’est donc tout à fait leur droit de savoir ce qu’il se passe, à tout moment, dans leur commune, au niveau du budget, des décisions, de la gestion quotidienne. Cela passe par un site Internet, en plus d’un bulletin municipal qui paraît tous les deux mois et demi. On a par ailleurs multiplié le nombre de panneaux d’affichage dans le village.

La transparence est ce qui permet ensuite la participation : par des méthodes actives d’éducation populaire, on permet aux personnes de co-construire. Tous les projets émanent des Saillansons. Nous, en tant que municipalité, devons faire face aux lois et aux normes et gérer la mairie au quotidien. Mais l’ensemble des actions naissent dans les commissions participatives et sont élaborées avec les habitants. Et ce sont souvent eux qui mènent les projets ensuite.

Cela va de pair avec la gouvernance : on voulait en finir avec la prise de pouvoir d’un seul homme, le maire, avec quelques adjoints. On fonctionne en binômes d’élus, justement pour ne pas prendre de décision seul. Dans une vraie mairie (sic), il y a souvent une sorte de réunion – je ne sais même plus comment ça s’appelle – qui précède le conseil municipal, durant laquelle tout est décidé et ensuite les gens votent… Nous, toutes les semaines, on débat de tous les projets. Et c’est ouvert au public.


Pensez-vous que l’expérience de Saillans soit reproductible ?

On est persuadés que les 36.000 communes en France peuvent agir autrement et apporter de la participation citoyenne. On ne dit pas pour autant que notre modèle est « reproductible », on se l’interdit, même. Car les contextes sont différents. Les méthodes de réunion publique peuvent se reproduire, mais ce qu’il s’y dit et s’y fait reste propre à chaque territoire. On se considère plutôt dans l’essaimage, on témoigne. Mais c’est à chacun de s’approprier l’expérience de Saillans. Et d’inventer d’autres choses, d’autres manières de faire.

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Vincent Beillard dans la salle du conseil municipal de Saillans.

Cela peut-il fonctionner à plus grande échelle ?

Pourquoi cela marche-t-il dans un village de 1.200 habitants ? Parce qu’il y a une question d’identité, de territoire. Cette identité, on peut la retrouver dans des quartiers, dans des villes. On échange beaucoup avec Grenoble et ses élus, par exemple. Et ils inventent leur propre modèle, il me semble.


Comptez-vous porter ce message dans la perspective des échéances nationales de 2017 ?

Attention, nous sommes simplement un groupe de citoyens qui s’est mobilisé sur l’enjeu de la gestion de sa commune. Mais nous ne sommes pas férus des questions du niveau national. Pour l’instant, ce qui nous intéresse, c’est de monter en compétence.


C’est-à-dire ?

Reprendre notre pouvoir d’agir en tant que citoyen, ce pouvoir qu’on a perdu ou, plutôt, qu’on nous a confisqué. Il faut se le réapproprier. Comme c’est nouveau, ce n’est pas toujours évident, beaucoup de sujets paraissent techniques et nous dépassent. Mais le discours du « Vous n’êtes pas des techniciens ni des professionnels, donc ne vous inquiétez pas, on s’en occupe pour vous », on ne l’accepte plus.

Le « pouvoir d’agir », c’est de dire qu’on est chacun responsable. Et pour se mettre en mouvement dans cette idée, il faut aborder tous les sujets en mettant du débat. Car ce sont justement ces débats, citoyens et populaires, qui permettent de monter en compétence, c’est-à-dire d’acquérir des connaissances nouvelles, des points de vue différents, et d’avancer sans être clivant.


Vous dites ne pas vous intéresser directement à l’enjeu national de 2017, mais Saillans est tout de même fortement impliqué dans les rencontres de mouvements citoyens qui ont lieu depuis le début de l’année 2016

Oui, c’est dans la continuité des rencontres intitulées Curieuses démocraties que notre conseil des sages avait organisées en septembre, à Saillans. L’idée est de profiter de l’écho national de notre expérience pour apporter du débat sur la démocratie locale. Puisqu’on a pris la mairie en mettant au point une autre gouvernance et une autre manière de faire, on s’est dit qu’il ne fallait pas en rester là.


Ces rencontres ne s’intéressent-elles pas aussi à l’échéance présidentielle de 2017 ?

Comme celle du maire, la fonction de président, dans le système actuel, est complètement dépassée. Le fait qu’un seul homme incarne une sorte de grand maître du pays me semble hors de propos. Avec les nouvelles technologies et les nouvelles manières de gouverner, il y a un grand changement à opérer. La présidentielle pose donc un problème. Est-ce qu’un groupe citoyen doit se mobiliser pour y aller ? Ou ce collectif citoyen doit-il appeler à ne plus voter ? Cela se discute au sein du mouvement des primaires citoyennes.

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La mairie de Saillans.

Ne pas voter à la présidentielle, est-ce une possibilité sérieuse ?

On peut se mobiliser, le jour des élections, de manière visible, sans pour autant aller voter. Je pense que les législatives sont beaucoup plus intéressantes, notamment en termes de territoires et de proximité avec les citoyens. C’est beaucoup plus difficile avec la présidentielle. Et puis ce qui pêche toujours dans la campagne présidentielle, c’est ce fameux candidat qui doit incarner les collectifs divers. La présidentielle présente surtout un intérêt de visibilité, car je doute qu’il puisse se passer quelque chose de concret en 2017 à ce sujet. C’est un peu court, quoique…


Où en est-on des primaires citoyennes ?

Nous avançons mais voulons bien prendre le temps de discuter. À la réunion de Vogüe, début mars, une quarantaine de mouvements se sont retrouvés pour voir s’il y a un « commun » à faire ensemble. Mais il reste de gros sujets à débattre. Outre la question de la présidentielle ou du rapport au vote, il y a celle de la structure : est-ce qu’on devient un parti ? Ceux qui y sont favorables avancent deux arguments : cela protégerait le collectif du risque de se faire récupérer et offrirait une possibilité de financement importante, avec la défiscalisation des dons, notamment.

Pour d’autres, dont je suis, il est hors de question de partir sur une forme de parti politique puisque c’est exactement ce qu’on dénonce.


Pourquoi faudrait-il aujourd’hui boycotter les partis politiques ?

L’appareil est complètement dépassé. Il y a de nombreuses dérives – et je crois que cette notion de dérive est importante. Les partis sont trop fermés sur eux-mêmes et pas assez ouverts à la différence. Il y a un vrai problème d’ego, qui nous a mené dans l’impasse dans laquelle on voit tous les jours ces batailles de petites phrases des uns et des autres dans les médias. La personnification joue encore à plein.

Donc s’identifier à un parti, non merci. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas s’identifier à des valeurs, mais partagées, communes et assez ouvertes pour qu’elles permettent de construire avec ce qu’on appelle traditionnellement des « oppositions ».

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Vincent Beillard.

On pourrait donc faire de la politique sans partis politiques…

Je n’ai pas de réponse ! (rires) Nous, à Saillans, à notre échelle, on fait de la politique sans parti. C’est d’abord une question de méthode : être en responsabilité sans ego, être à l’écoute et partager avec l’ensemble de la population, débattre des sujets pour construire ensemble le monde de demain avec le plus grand nombre.

« Ecologiste, c’est une étiquette qui divise »


Vous présenteriez-vous comme un responsable écologiste ?

Non, non. D’ailleurs, je n’ai jamais adhéré à EELV ou aux Verts. Le seul mouvement qui m’ait vraiment parlé à un moment, c’était celui de Pierre Rabhi lorsqu’il s’est présenté en 2002 ; cela s’appelait l’« insurrection des consciences ».

L’écologie, pour moi, au-delà de vouloir sauver la planète, c’est une réflexion sur la façon d’être et d’agir autrement. La communication non-violente, le débat, l’écoute, l’empathie, la recherche de consensus ou de compromis. Mais c’est une étiquette qui divise. Chez nous, on a un élu chasseur. Si on se dit « écologiste », il va nous reprocher d’être contre la chasse. Mais est-on contre la chasse ? Je ne suis pas sûr. On est contre certaines pratiques, mais pas forcément contre la chasse en tant que telle. Or, pour les chasseurs, les écologistes sont contre la chasse.

Lorsqu’on a élaboré la gouvernance, on a été très vigilants sur le sens des mots et tous les fantasmes qu’il peut y avoir derrière. Mais aujourd’hui, le terme « écologiste » met des barrières.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin




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Lire aussi : À Saillans, les habitants réinventent la démocratie

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : © Lucas Mascarello/Reporterre
. sauf chapô : Palais de l’Elysée en février 2015 (© Lorène Lavocat/Reporterre)

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