Grande distribution : « Il y a une opacité totale sur les prix »
Supermarché Carrefour à Perpignan (Pyrénées-Orientales), le 3 janvier 2025. - © JC Milhet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Supermarché Carrefour à Perpignan (Pyrénées-Orientales), le 3 janvier 2025. - © JC Milhet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Alors que les négociations commerciales entre grands distributeurs et fournisseurs viennent de se terminer, Karine Jacquemart, de l’association Foodwatch, dénonce un système opaque qui réserve les aliments sains aux plus favorisés.
Après quatre mois de pourparlers, distributeurs et fournisseurs ont bouclé leurs traditionnelles négociations commerciales le 1er mars. C’est lors de ce rendez-vous annuel que Carrefour, Auchan, E.Leclerc et consorts signent leurs contrats avec Coca-Cola, Nestlé, Lactalis, mais aussi avec des petits producteurs. Ces accords sont cruciaux : d’eux dépendront les prix affichés dans les supermarchés tout au long de l’année. « L’atterrissage montre une quasi-stabilité [des prix], qui sera bénéfique aux consommateurs après les années d’inflation que nous avons connues », a déclaré le 2 mars à l’AFP Layla Rahhou, la déléguée générale de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD).
Est-ce la fin de l’inflation dans les rayons ? Karine Jacquemart, directrice générale de l’association de consommateurs Foodwatch, doute que le résultat de ces tractations puisse avoir un effet positif pour les consommateurs et pour les petits agriculteurs. Dans Les Dangers de notre alimentation, l’ouvrage qu’elle publie le 5 mars, elle dénonce les dérives et conséquences du système agroalimentaire sur nos vies.
Reporterre — La grande distribution annonce une « quasi-stabilité » des prix après la clôture des négociations avec ses fournisseurs. N’est-ce pas une bonne nouvelle ?
Karine Jacquemart — Une « quasi-stabilité », je ne sais pas ce que ça signifie ! Il y a souvent beaucoup d’écart entre ce que disent les distributeurs sur leurs marges et la réalité. Des prix vont-ils baisser ? Ou parle-t-on simplement d’une inflation qui ralentirait ? Pour moi, ces déclarations sont un écran de fumée.
Notre système est dominé par cinq enseignes de la grande distribution [E.Leclerc, Carrefour, Intermarché, Auchan et Coopérative U] qui contrôlent 80 % du marché et par les 70 géants de l’industrie agroalimentaire. Or, quand quelques-uns contrôlent une aussi grosse partie du marché, c’est un système verrouillé, le contraire de la démocratie.
Au plus fort de l’inflation, en novembre 2023, Foodwatch dénonçait l’opacité totale sur la construction des prix, et montrait qu’il y avait bel et bien des profiteurs de l’inflation, tant du côté de l’industrie que de la grande distribution, qui ont tendance d’ailleurs à se renvoyer la balle.
Les grands distributeurs affirment que leurs marges sont très faibles, de 2 à 4 % au global sur leurs magasins. Pourquoi faut-il, selon vous, relativiser ces chiffres ?
Cet argument cache des déséquilibres entre les rayons. La distribution fait du profit sur de gros volumes, mais surtout sur certains rayons. Ainsi, en 2023, grâce au peu de chiffres disponibles via l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires (OFPM) [1], Familles rurales révélait que les bénéfices du rayon fruits et légumes (+247 millions d’euros après impôts) avaient permis en 2021 de couvrir les pertes du rayon boulangerie et pâtisserie (-65 millions).
La grande distribution organise de toutes pièces un marché à deux vitesses, avec une tendance — je ne systématise pas — à faire des marges plus importantes sur les produits plus sains que ceux de moins bonne qualité. Autrement dit, ce système n’accorde le droit à une alimentation saine, digne, choisie et durable qu’à ceux qui en ont les moyens.
« Il y a bel et bien des profiteurs de l’inflation »
L’enquête que Foodwatch a publiée sur le sucre en janvier dernier le montre. Nous avons étudié la présence de sucre dans plus de 400 produits issus de 12 catégories. D’abord, on constate que l’offre alimentaire est en général trop sucrée. Ensuite, on s’aperçoit que dans ces catégories, sans exception, les produits les moins chers sont plus sucrés que ceux les plus chers. C’est une preuve de plus d’un marché à deux vitesses où ceux qui ont un pouvoir d’achat limité subissent la double peine. C’est inacceptable. Il faut remettre le droit à une alimentation saine pour toutes et tous au centre de l’équation.
Dans ce système, les petits producteurs et productrices sont également victimes. Pourtant, les lois Egalim 1 et 2 ont été adoptées pour mieux les rémunérer. Alors pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ?
Ces lois avaient pour but de garantir aux agriculteurs le prix réel de production comme base et de leur assurer un revenu digne. Ceci grâce à un mécanisme de transparence du prix des matières premières achetées par les fournisseurs. Mais pour passer sous les radars d’Egalim, les grands distributeurs ont trouvé la parade : ils délocalisent les négociations hors de France.
E.Leclerc a une centrale d’achat à Bruxelles, Carrefour a lancé la sienne à Madrid en 2022 afin de négocier pour six pays dont la France, etc. Selon un rapport parlementaire de mars 2024, près de la moitié des volumes vendus par la grande distribution en France serait négociée par des centrales d’achat situées à l’étranger.
Et quand, en 2023, la France a adopté une troisième loi Egalim pour empêcher cela, le lobby européen de la grande distribution, Eurocommerce, a porté plainte. Il accuse la France d’enfreindre les règles européennes sur la libre circulation des biens au sein du marché unique.
Le système actuel continue de mettre des millions d’agriculteurs et agricultrices sur le bord de la route. Quasiment un sur cinq vit sous le seuil de pauvreté, selon l’Insee. À l’autre bout de la chaîne, un Français sur trois, selon une estimation récente, n’a pas les moyens d’une alimentation saine en quantité suffisante pour manger trois repas par jour.
Que préconisez-vous pour rétablir un équilibre et permettre à tous et à toutes un accès aux aliments sains ?
Pour avoir des prix à la fois justes pour les producteurs et abordables pour les consommateurs, il faut plus de transparence sur les marges par rayon et par produit. Nous le demandons depuis notre étude de novembre 2023. Plus d’un an après, on attend toujours des réponses. Aucun acteur n’a pris pour le moment d’engagement là-dessus.
On poursuit donc notre campagne et la pétition pour exiger de l’État qu’il joue son rôle en encadrant mieux ces marges, car on parle de santé publique et de droit fondamental. On demande aussi à ce que le mandat de l’OFPM soit élargi et que ses moyens soient renforcés.
La grande distribution a une fâcheuse tendance à faire porter la responsabilité sur les consommateurs. Son discours, c’est : « Ah, mais c’est pas notre faute, ce sont les consommateurs qui veulent des produits peu chers. Nous sommes donc leurs alliés en leur proposant des petits prix. » C’est totalement faux ! Les gens n’ont jamais voulu de la malbouffe. Les citoyens, qui ne sont pas que des consommateurs, veulent pouvoir accéder à une alimentation saine et choisie.
Ils ne veulent pas d’une alimentation pas chère qu’ils vont en réalité payer trois fois : une première fois en passant à la caisse ; une deuxième fois via l’argent public qui soutient cette industrie ; une troisième fois en raison des coûts cachés que ce système alimentaire fait peser sur la santé — la malbouffe engendre beaucoup de maladies chroniques — et sur l’environnement.