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La grève dans les centrales nucléaires révèle... la surcapacité nucléaire du pays

26 mai 2016 / Barnabé Binctin (Reporterre)



La grève a été votée dans les 19 centrales du pays, selon la CGT mercredi soir, pour des raisons autant internes que liées à la loi travail. Aucune coupure d’électricité n’est à craindre, car le parc nucléaire est largement en excédent. Mais le manque à gagner pour EDF pourrait s’élever à un million d’euros par jour et par réacteur.

Après le rail, les ports et les raffineries, le nucléaire entre dans la partie. Ce jeudi 26 mai, les centrales ont rejoint le mouvement de blocage général qui touche la France. Sur les 19 sites français, tous sont concernés, selon la CGT. Depuis mercredi soir 21 h, les centrales peuvent donc connaître des baisses de charge (c’est-à-dire une diminution de leur puissance), voire l’arrêt de leurs réacteurs.

C’est le cas notamment à Nogent-sur-Seine (Aube), qui a lancé le mouvement dès mardi, avec la grève votée par les salariés. Sur ses deux tranches de 1.300 MW, l’une est d’ores et déjà à l’arrêt en raison d’un problème technique. L’autre devrait connaître une « baisse de charge, avec l’idée de l’arrêter totalement », selon Arnaud Pacot, secrétaire général CGT-Énergie dans l’Aube.

Mercredi, sous l’égide de ce même syndicat, des assemblées générales se sont tenues sur tous les sites nucléaires. Et le mouvement s’est largement renforcé puisque tous ont voté le blocage. Il s’inscrit dans la lutte contre la loi El Khomri, mais pas seulement : « C’est un conflit à la fois interne et externe. Cela fait plusieurs mois qu’à l’intérieur d’EDF, nous organisons des actions contre la réorganisation du groupe. Hinkley Point, les incertitudes sur l’avenir économique de nos activités, etc. C’est cette somme d’inquiétudes, à laquelle s’ajoute la conjoncture de la loi travail, qui a poussé les salariés à user de leur droit d’intervention sur leur outil de travail », dit à Reporterre Laurent Langlard, porte-parole de la fédération CGT Mines-Énergie (FNME). 

« Surcapacité chronique en matière de nucléaire » 

Conséquences : plusieurs baisses de charge prévues et une diminution concrète de la production des centrales françaises. « Il paraît que Mme Royal veut rapporter le nucléaire à 50 %, donc on va lui donner une idée de ce que ça représente », poursuit Laurent Langlard. « Notre but n’est pas de faire tomber le réseau, mais on passe au cran supérieur », a confirmé son camarade Arnaud Pacot. Car, si l’annonce peut alimenter certains fantasmes, l’impact concret sur le réseau électrique pourrait s’avérer minime. Le directeur de l’Autorité de sûreté nucléaire, Pierre-Franck Chevet a indiqué lors d’une audition parlementaire mercredi 25 mai que les conditions du droit de grève dans ce secteur sont « encadrées, avec des effectifs minimaux et des règles normales de fonctionnement ». Ajoutant : « A ce stade, ce n’est pas un sujet qui m’inquiète. »

De surcroît, « la France est en situation de surcapacité chronique en matière de nucléaire, donc il y a de la marge avant un black-out électrique », relativise Guillaume Blavette, du collectif Stop EPR, ni Penly ni ailleurs. À l’heure où nous écrivions ces lignes, la production nucléaire ne représentait ainsi guère plus de 40 GW, sur une capacité totale installée de 63 GW (voir le suivi sur la journée du mercredi 25 mai sur le site de RTE (Réseau de transport d’électricité)). « Les barrages et les capacités hydroélectriques sont là pour suppléer, sans compter que des importations sont toujours possibles. Le risque en matière d’approvisionnement est donc assez faible », explique Guillaume Blavette.

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Une ligne à haute tension près de Salles-Lavalette, en Charente.

Le risque est d’autant plus maîtrisé que ce genre d’action est plus fréquent qu’on ne le pense. « Cela arrive fréquemment dans le cadre des conflits internes, précise Laurent Langlard. Au moment de la loi de transition énergétique, 20 tranches sur les 58 au total avaient été mises à l’arrêt pour contester la remise en cause du tarif agent. » Des systèmes de sécurité existent par ailleurs, à la disposition d’EDF et de RTE, pour limiter la baisse de charge en cas de besoin. « On n’arrête pas n’importe comment un réacteur, il faut respecter des “rampes” de baisse progressive pour éviter des chocs qui sont très dangereux pour les installations. Tout cela prend du temps », confirme Monique Sené, physicienne nucléaire. Des procédures qu’il ne faut donc pas confondre avec les « arrêts automatiques ».

« L’appel est reconductible, ce sont les salariés qui en décident en AG »

Si le risque de coupure d’électricité est donc quasiment nul, la coupe dans les recettes de l’exploitant pourrait, elle, être beaucoup plus significative : 1 million d’euro par jour par réacteur, voilà le manque à gagner selon les propres chiffres d’EDF. Le mouvement peut-il durer ? « L’appel est reconductible, ce sont les salariés qui en décident en AG », renvoie Laurent Langlard, qui rappelle également la soumission des agents du nucléaire à la réquisition préfectorale, en derniers recours.

Les autres mouvements de blocage pourraient influencer la suite des événements. « Un réacteurs sans gasoil, c’est un peu comme une voiture sans frein, rappelle utilement Guillaume Blavette. Or, si les diesels de secours finissaient par n’être plus alimentés, une perte d’électricité deviendrait catastrophique… »

Autre enjeu oublié, les sous-traitants du nucléaire : Gilles Reynaud, élu CGT et président-fondateur de Ma Zone contrôlée, défenseur des conditions de travail dans les installations nucléaires, confie à Reporterre son espoir de voir la CGT élargir le mouvement, dans le secteur même du nucléaire : « Il faut profiter de ce mouvement pour y inviter les sous-traitants. Ils représentent plus de 80 % de l’activité dans le nucléaire… »




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Lire aussi : Nuit debout et les ouvriers : la convergence est hésitante

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos :
. chapô : la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine (Aube). Ses salariés ont lancé le mouvement de grève dès le mardi soir. Wikimedia (François GOGLINS/CC-BY-SA-3.0)
. ligne : Wikimedia (JLPC/CC-BY-SA-3.0)

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