« La honte » : Shein ouvre à Paris son premier magasin
La militante Patricia de Schotten avec d'autres manifestants lors de l'ouverture de Shein au BHV Marais, à Paris, le 5 novembre 2025. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
La militante Patricia de Schotten avec d'autres manifestants lors de l'ouverture de Shein au BHV Marais, à Paris, le 5 novembre 2025. - © NnoMan Cadoret/Reporterre
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« Pas de Shein au BHV », « Shein = écocide »... De nombreux manifestants ont dénoncé l’ouverture du magasin du géant chinois de la fast-fashion à Paris, jugée « provocatrice » au regard des destructions sociales et environnementales.
Paris, reportage
Rue de Rivoli, deux mondes se font face. D’un côté, le BHV, orné de grands drapeaux noirs frappés du logo « Shein », d’où s’étire une longue file de clients serrés les uns contre les autres, téléphone à la main. De l’autre, à une quinzaine de mètres, l’Hôtel de Ville et ses petites bannières vert pâle accrochées aux lampadaires, proclamant « Accord de Paris pour le climat ». En dessous, des manifestantes et manifestants scandent leur indignation, tandis que des policiers marchent entre les deux camps, surveillant la scène.
Mercredi 5 novembre, le géant chinois du e-commerce et de la fast-fashion a inauguré sa première boutique physique permanente au monde, installée au BHV Marais. Dès la matinée, des élus, militants écologistes et associations — parmi eux L’Après et le Parti socialiste de Paris — se sont rassemblés pour dénoncer une ouverture jugée « provocatrice » au cœur de la capitale de la mode.
À 11 heures, un rassemblement s’est tenu devant le BHV, où journalistes et photographes se pressaient autour des orateurs tandis que des tracts et des pancartes rouges « Pas de Shein au BHV » étaient distribués aux passants. La pétition portée par Emmanuel Grégoire, premier adjoint à la maire de Paris, avait dépassé les 80 000 signatures en octobre. À 13 heures, les portes s’ouvrent enfin : les premiers clients entrent dans le magasin, sous l’objectif des caméras massées sur le trottoir.
« Le gouvernement devient complice »
Dans la file, on entend parler anglais, arabe, espagnol, français. Beaucoup de touristes, quelques curieux, mais aussi des clientes modestes, attirées par « le rapport qualité-prix ». Deux femmes de ménage racontent avoir vu l’annonce sur TikTok : elles voulaient simplement voir « de leurs propres yeux ». Marie-Rose, venue d’Afrique du Sud avec sa fille, qui se targue d’associer des colliers de marques de luxe à ses robes Shein, sourit : « Si on a l’air de 1 million de dollars dans une robe à 8 euros, pourquoi en dépenser 400 ? »
Un peu plus tôt dans la matinée, la contestation s’était déjà fait entendre. David Belliard, adjoint écologiste à la mairie de Paris, dénonçait la complaisance du gouvernement face à une marque « qui met en danger notre avenir ». Il appelait à son interdiction, estimant que « si le gouvernement n’agit pas, alors il devient complice ». Autour de lui, les banderoles se mêlaient aux micros : la colère politique rejoignait la colère citoyenne.
Le long de la file d’attente, Patricia de Schotten attire les regards. Sur son t-shirt blanc, deux mots écrits au marqueur : « La honte. » Un peu plus tôt, elle avait été escortée hors du magasin après avoir interpellé Frédéric Merlin, le propriétaire du BHV.
La tension ne faiblit pas. En début d’après-midi, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé l’ouverture d’une procédure de suspension de la plateforme Shein en France, le temps de vérifier la conformité de ses contenus. Le ministère de l’Économie a précisé que l’entreprise devra « démontrer aux pouvoirs publics » le respect des lois françaises. En réponse, Shein a suspendu temporairement la vente de produits par ses vendeurs tiers.
Les critiques fusent depuis des semaines : conditions de travail indignes en Chine, émissions de CO₂ massives, plagiat de créateurs, vente de poupées pédopornographiques et d’armes. Le 4 novembre, les Galeries Lafayette et la Société des grands magasins (SGM) ont annoncé la fin de leur partenariat, évoquant de « profonds désaccords » liés à la présence de Shein.
Pour David Zenouda, représentant des artisans et commerçants parisiens, cette décision met en péril « le savoir-faire et les valeurs de la capitale ». Il redoute que l’image de Paris soit durablement ternie : « C’est dangereux pour Paris et pour notre image. »
En fin d’après-midi, les slogans s’atténuent, mais la file ne se raccourcit pas. À l’intérieur, les clients continuent de défiler. Mathilde Pousseo, du collectif Éthique sur l’étiquette, observe la scène : « Il est peut-être temps d’arrêter de faire croire aux gens que la consommation est un moyen d’existence, et de revenir à des liens plus profonds et plus durables. »