Culture du manioc : la crise agricole oubliée des pouvoirs publics
En Guyane, un manioc mort sur pied, noirci par la maladie, dans l’abattis de Denis Laprière. - © Enzo Dubesset / Reporterre
En Guyane, un manioc mort sur pied, noirci par la maladie, dans l’abattis de Denis Laprière. - © Enzo Dubesset / Reporterre
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Les champs de manioc, une racine fort consommée par les populations autochtones guyanaises, sont décimés depuis quatre ans par un champignon. À Camopi, en Amazonie française, les habitants tentent difficilement de s’adapter.
Camopi (Guyane), reportage
Pour l’œil profane, rien ne laisse deviner le layon prenant forme sur la berge de l’Oyapock, au milieu d’une végétation dense et à moitié immergée. Au moment d’accoster, le vrombissement de la pirogue, seul moyen de transport dans cette région reculée du sud-est de la Guyane, s’efface derrière le bruissement sourd de la forêt. Après quelques minutes de marche au rythme du chant perçant des paypayos, ces « oiseaux sentinelles » sonnant l’alarme au premier bruit suspect, la canopée s’entrouvre soudain sur un patchwork de cultures.
Dans cet abattis, Denis Laprière cultive patates douces, bananes, ananas et piments selon des techniques agroforestières transmises depuis des générations. Et bien sûr du manioc, tubercule incontournable des repas amérindiens qui se déguste sous forme de galette (la cassave), de farine (le couac) où de boisson fermentée (le cachiri).
Une culture décimée
Cette année, la récolte sera plus maigre que prévue. « Vois comment les tiges ont commencé à noircir. Je les ai plantées en novembre et dès février, la maladie a commencé à tout détruire », raconte le chef coutumier des Wayãpi, un des deux peuples autochtones résidant à Camopi. Depuis au moins quatre ans, un champignon décime les parcelles de manioc de cette vaste commune amazonienne frontalière du Brésil où résident 2 500 habitants. Les agriculteurs de Camopi tentent de s’adapter pour préserver cette culture qui revêt, en plus, une dimension spirituelle, tandis que l’État, lui, se fait plutôt discret.
Le pathogène, originaire d’Asie du Sud-Est, a été officiellement identifié par ses services en juillet 2024. L’Anses, l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, a alors commandé un rapport dans la foulée. Il a conclu en janvier 2025 que « l’éradication » du ceratobasidium theobromae n’était pas « atteignable », en raison de la propagation avancée de la maladie.
Bien qu’ils ne soient pas tous scientifiquement vérifiés, de très nombreux signalements concordants en décrivent les symptômes jusque dans les hameaux forestiers les plus isolés. L’Amapa, État brésilien situé en face de l’Oyapock où vit une importante population autochtone, est aussi touché.
À l’échelle de la Guyane, en 2018, le manioc était la première production agricole, présente sur 44 % des terres et trois quarts des exploitations. Très présente chez les Amérindiens, elle est tout aussi centrale pour les peuples bushinengués, les descendants d’esclaves ayant fui les plantations.
Crise alimentaire
« Sur le littoral, quand le couac devient trop cher, il est facile d’acheter autre chose mais dans les villages où il n’y a pas d’alternatives, on est face à une véritable crise alimentaire. On nous parle déjà de familles qui sautent des repas », alerte Antoine Chourrot, ingénieur agronome pour la Fredon — la Fédération régionale de lutte et de défense contre les organismes nuisibles.
Cette association, financée par les pouvoirs publics pour assurer la biosurveillance du territoire, vient d’être missionnée avec le Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) pour cartographier la maladie et ses conséquences. Son potentiel de contamination des autres végétaux par exemple. Selon lui, la situation est particulièrement inquiétante à Trois-Sauts, un ensemble de villages situés à l’extrême sud de la Guyane où résident 700 personnes.
« On nous parle déjà de familles qui sautent des repas »
Sans épicerie, les habitants vivent à une journée de pirogue du bourg de Camopi ou plutôt de sa ville sœur brésilienne où les prix sont plus accessibles. Il faut en compter une autre pour rallier Saint-Georges de l’Oyapock, la « grande » ville de la région et ses 4 700 habitants. Pour beaucoup, le prix du carburant, 3 euros le litre, et l’absence de revenus, hors aides sociales, les coupe du monde.
En septembre dernier, alors qu’une sécheresse historique aggravait la situation, une pirogue convoyant 3,6 tonnes d’aide alimentaire a même dû y être envoyée en urgence par la préfecture. Depuis, la collectivité territoriale de Guyane (CTG) a aussi annoncé avoir envoyé des colis alimentaires, sans toutefois pallier les manques.
Diversifier les cultures
Les agriculteurs de Camopi tentent de s’adapter en ouvrant de nouveaux abattis afin d’y tester de nouvelles variétés de manioc, parmi la quarantaine que compte leur catalogue. Le tout en respectant les mesures diffusées dans la campagne de prévention des autorités.
« Cette année, j’ai trouvé une nouvelle variété qui résiste bien et j’ai bon espoir de pouvoir la récolter à la saison sèche [à partir de juillet] », témoigne Denis Laprière, en montrant fièrement ses plants de 3 mètres. Leur vigueur surprend, comparée à sa parcelle malade.
D’autres essayent de réduire leur dépendance en privilégiant d’autres tubercules comme le dachine ou l’igname. À quelques centaines de mètres de l’aérodrome miniature de Camopi, reliant le village à Cayenne, le projet Liane animé par des jeunes du village en insertion sociale est depuis 2019 un lieu d’expérimentation pour promouvoir cette diversification. Sur 1,5 hectare, ils cultivent des légumes sous serres à côté d’une parcelle arboricole et d’une pépinière.
C’est aussi sur ces terres qu’en mars dernier, le Cirad et la Fredon ont installé une chambre thermique capable de produire des boutures de manioc saines. « Les tiges sont totalement isolées. On les surveille tous les jours pour ensuite les donner aux habitants », explique Fernando Yakali, un des jeunes encadrants.
Quatre chambres similaires ont été installées ailleurs en Guyane, dans le cadre d’un projet financé par la collectivité territoriale. Bien que salué par les habitants, cela reste expérimental et les capacités de production infimes par rapport aux besoins.
« Le manioc est au cœur de notre spiritualité »
Enfin, s’il est techniquement possible de remplacer le manioc par d’autres cultures, impossible pour les 15 000 Amérindiens de Guyane d’abandonner le tubercule. « Ce n’est pas juste un aliment. Le manioc est au cœur de notre spiritualité. Lorsque nous buvons le cachiri par exemple, c’est un moment de sociabilité où nous prenons les décisions collectives importantes », explique Siméon Monerville, chef coutumier Teko, l’autre peuple autochtone du Haut Oyapock.
La maladie pousse aussi certains habitants, démoralisés, à abandonner leur abattis, autre marqueur culturel fort du monde autochtone. Ce nouveau fléau met ainsi un peu plus à mal les modes de vie traditionnels déjà en recul. Les anthropologues spécialisés estiment que la moitié de la nourriture consommée au bourg de Camopi est encore autoproduite. Ce chiffre grimpe à 75 % à Trois Sauts, mais la concurrence des régimes alimentaires occidentaux est croissante.
Dans cette crise, les réponses des pouvoirs publics apparaissent bien légères aux yeux des Camopiens qui ont vue sur la rive brésilienne où des boutures présentées comme saines et plus résistantes ont été massivement distribuées par le gouvernement. « En face, les autochtones sont reconnus avec un statut juridique propre. Cela leur donne des leviers d’action et des moyens financiers. En Guyane, on doit se battre pour être écouté », grince une source municipale.
Pour les services de l’État, cette différence de traitement n’est pas le symptôme d’un manque de moyens dédiés par le ministère de l’Agriculture aux autochtones de Guyane mais traduit au contraire une volonté d’éviter « un remède pire que le mal ».
« En envoyant massivement des boutures saines cultivées sur le littoral, nous n’aurions pas pu respecter la diversité des variétés et leurs usages par les populations. Il y aurait eu, à terme, une perte génétique », défend Patrice Poncet, directeur de la DEAAF de Guyane — la direction de l’Environnement, de l’Agriculture, de l’Alimentation et de la Forêt. Il insiste sur le temps nécessaire à la recherche pour bien répondre à cette nouvelle maladie.
Coopération transfrontalière
Quid des moyens alloués à la biosurveillance en Guyane — trois postes de terrain pour un territoire vaste comme la Nouvelle Aquitaine, ce qui est jugé insuffisant en interne ? « Cela n’aurait pas changé fondamentalement la donne. Il est illusoire de penser qu’on peut surveiller un territoire aussi vaste avec des frontières poreuses où transitent d’importants flux illégaux », répond Patrice Poncet.
D’autant qu’avant cette crise, le manioc, non considéré comme une culture à risque, n’était pas surveillé. Pour cette raison, les premières anomalies signalées dès 2022 ont été mises sur le compte des fortes pluies des années précédentes. L’État devrait toutefois renforcer ses capacités, courant 2025, avec un poste supplémentaire à la Fredon, dédié à la maladie du manioc.
Surtout, sa stratégie s’axe désormais autour d’un potentiel projet de coopération avec le Brésil. En gestation, il pourrait voir le jour d’ici le deuxième trimestre de l’année, avec des financements pluriannuels à la clé.
Dans ce cadre, 25 acteurs des deux pays se sont réunis à Bélem fin mars. Les peuples autochtones guyanais y étaient bien représentés mais via le Grand conseil coutumier, une institution consultative dans laquelle ne se reconnaissent pas tous les autochtones.
En attendant, à Camopi, après quatre années de crise, les informations qui arrivent jusqu’aux abattis continuent d’être parcellaires. Et on se demande à l’image de ce jeune Wayãpi si au fond les pouvoirs publics n’exigent pas des autochtones un sacrifice supplémentaire, à savoir, tout simplement, « se passer du manioc ».
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