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Quotidien

Faut-il équiper tous nos logements de moustiquaires ?

Pour se protéger de l’inconfort et des maladies causées par le moustique tigre, l’installation de moustiquaires va devenir indispensable. Les bailleurs et architectes sont encore loin de penser à les intégrer dès la construction.

Il est l’ennemi public n° 1 aux tropiques. Va-t-il aussi le devenir en Europe ? Le moustique véhicule désormais des maladies tropicales jusque sous nos latitudes. Cet été, au moins 340 personnes ont attrapé le chikungunya, la dengue ou le virus du Nil sur le territoire métropolitain. Des chiffres record.

Et ce n’est que le début : « L’Europe entre dans une nouvelle phase, où une transmission plus longue, plus répandue et plus intense des maladies transmises par les moustiques devient la nouvelle norme », selon Pamela Rendi-Wagner, directrice du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC).

Hausse des températures, allongement des saisons d’été, hivers plus doux et régimes pluviométriques modifiés… Toutes les conditions sont réunies pour créer un environnement favorable à ces épidémies, alerte l’ECDC dans un rapport publié le 20 août.

Aérer la nuit grâce aux moustiquaires

 
Comment se prémunir face à une possible contamination ? Mettre du répulsif quand on sort, se couvrir… Mais pour se protéger chez soi, le mieux est encore d’empêcher l’insecte d’y pénétrer. L’installation de moustiquaires semble indispensable, surtout en période de canicule où le besoin d’aérer devient nécessaire la nuit. Les magasins de bricolage proposent désormais toute une artillerie de dispositifs pour obturer les ouvertures du logement : moustiquaires avec cadre, auto-agrippantes, magnétiques, sur rail… Les prix sont plutôt accessibles, à partir de quelques dizaines d’euros.

Olivier Briet, expert en entomologie médicale à l’ECDC, confirme que « du point de vue de la santé publique, dans les zones à haut risque, l’installation de moustiquaires aux fenêtres et aux portes est une bonne mesure qui réduit le risque », parallèlement à d’autres actions comme la lutte contre les eaux stagnantes et l’utilisation de répulsifs. « Au-delà du risque sanitaire, la présence [du moustique] génère un mal-être croissant », estime pour sa part Simon Davies, vice-président de la Fondation AIA, qui mène un travail de prospective urbaine sur la relation entre architecture, santé et environnement. Il évoque des « piqûres répétées, perturbation du sommeil, stress chronique… et une tendance à se barricader chez soi pendant les beaux jours avec d’autres conséquences néfastes sur la santé physique et mentale ».

Le hic : les dispositifs à installer soi-même sont parfois difficiles à poser, inadaptés, souvent peu durables. Petit florilège de désagréments vécus : les picots des bandes agrippantes finissent en poussière de microplastiques sous l’effet des UV ; les fixations magnétiques se décollent lors des fortes chaleurs ; les moustiquaires de porte constituées de plusieurs lames se repositionnent mal à chaque passage… Or le moustique s’empressera de franchir tout espace, même infime, à la première occasion. Seule alternative : faire appel à un installateur professionnel, pour un coût beaucoup plus élevé.

Des volets roulants avec moustiquaire intégrée

« Les moustiquaires les plus efficaces sont celles qui sont intégrées au moment de la construction, estime Guillaume Lacour, entomologiste médical et responsable scientifique à Altopictus, une entreprise spécialisée dans la lutte contre le moustique tigre. L’ensemble est alors réfléchi avec des systèmes hermétiques et durables normalement. » Julie Cardi, autrice d’une thèse en urbanisme publiée en 2022 sur la conception des espaces bâtis et la prolifération d’Aedes albopictus — nom scientifique du moustique tigre — dans les Bouches-du-Rhône, abonde en ce sens : « C’est mieux quand l’installation est faite à l’origine, et par un professionnel. Les cadres qu’on met par-dessus les fenêtres sont un peu fragiles, parfois pas très bien adaptés. »

Lors de son travail de recherche, elle a relevé une seule expérimentation réalisée par un bailleur social, en Provence. Il avait intégré dès le départ des moustiquaires dans les huisseries « parce qu’il avait un peu d’argent pour investir là dedans ».

Globalement, que ce soit dans les programmes neufs ou de réhabilitation, le sujet semble loin des préoccupations des promoteurs et constructeurs immobiliers. Même en outre-mer, où les maladies tropicales sont fréquentes, la pose de moustiquaires n’est pas anticipée, comme l’a constaté Guillaume Lacour, qui a vécu en Guyane : « Là-bas aussi, des ajouts de moustiquaires, pas toujours très solides, sont réalisés sur du bâti existant qui n’est pas adapté. Très vite, on observe des trous, des passages. »

Hausse des températures, allongement des saisons d’été, hivers plus doux et régimes pluviométriques modifiés… sont favorables au développement du moustique tigre. Flickr / CC BY-NC-ND 2.0 / budak

Depuis une dizaine d’années, les fabricants de volets roulants proposent des produits avec moustiquaire intégrée. « Ils représentent moins de 30 % du marché de la moustiquaire aujourd’hui, et leur installation reste marginale dans le neuf », évalue Sabine Mariton, dirigeante de la société du même nom qui vend des moustiquaires depuis soixante-quinze ans dans les Bouches-du-Rhône. « La moustiquaire reste un produit accessoire, d’autant plus dans un contexte de crise du marché immobilier et de flambée des prix de la construction ces dernières années. Les gens vont plutôt l’installer dans un second temps. »

Pourquoi l’architecte ne le propose pas dès le départ ?

Dans les résidences haut de gamme, le sujet passe aussi à la trappe, déplore la cheffe d’entreprise, qui voit les demandes d’équipement pour les grandes fenêtres et baies coulissantes — très à la mode — augmenter. « Beaucoup de clients nous contactent pour rajouter des moustiquaires à leurs ouvertures et se demandent pourquoi l’architecte ne leur a pas proposé de l’intégrer dès le départ », explique-t-elle à Reporterre. Selon elle, cette installation en première monte aurait un double avantage : être moins onéreuse et plus esthétique, « par exemple en cachant le dispositif dans un galandage ».

Quand on interroge la Fédération française du bâtiment (FFB) pour savoir si elle a émis des recommandations auprès des professionnels afin qu’ils prennent mieux en compte cette problématique lors de la conception et la construction des bâtiments, elle répond : « Malheureusement, ce n’est pas un sujet que nous traitons à ce jour. »

« Ce n’est pas vraiment un sujet qui nous touche »

Même réaction de la part des bailleurs sociaux que nous avons contactés : Paris Habitat répond qu’« il ne s’agit pas vraiment d’un sujet particulier qui nous touche ». L’organisme explique qu’il n’a été sollicité ni par l’Autorité régionale de santé (ARS) ni par les locataires sur cet aspect. CDC Habitat, qui se présente comme « un acteur majeur de l’habitat en France », n’a pas souhaité donné suite à notre sollicitation sur ce sujet. La plupart des professionnels se disent toutefois vigilants sur les possibles zones d’eau stagnante lors de la conception et l’entretien du bâti. Une façon d’éviter la trop forte prolifération d’insectes piqueurs.

« Il y a très peu d’échanges finalement entre le monde du moustique et les constructeurs et les promoteurs », constate Guillaume Lacour. Simon Davies, de la Fondation AIA, confirme : « À ce stade, je n’ai pas connaissance d’expérimentations ciblées sur cette problématique, ni de réflexions croisées entre architectes, urbanistes et professionnels de santé spécifiquement sur le moustique tigre. »

Il se veut toutefois optimiste, et pense que cela pourrait évoluer, notamment dans les zones les plus sensibles, « avec l’intégration de prescriptions spécifiques dans les documents d’urbanisme, allant effectivement jusqu’à la moustiquaire prescrite en sus des vitrages et protections solaires lorsque l’enjeu est fort ».

Faut-il aller jusqu’à rendre les moustiquaires obligatoires sur le bâti neuf ? Aux États-Unis, certains États, comme la Californie, imposent l’installation de moustiquaires aux portes et fenêtres, dit Olivier Briet de l’ECDC. Mais il faudrait sans doute une épidémie de grande ampleur pour inciter les pouvoirs publics français ou européens à aller dans cette direction.


Des chiffres record
Selon le dernier décompte de Santé publique France en date du 2 septembre, au moins 301 personnes ont attrapé sur le territoire métropolitain le chikungunya et 19 la dengue via le moustique tigre. Deux cas de chikungunya ont même été répertoriés pour la première fois en Alsace, « un événement exceptionnel à cette latitude », juge l’ECDC.

Le virus du Nil occidental, transmis par Culex, notre moustique commun, progresse lui aussi en Europe. Vingt personnes ont subi une transmission dite « autochtone » en France. Pour la première fois, deux cas ont été détectés en Île-de-France

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