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Énergie

La panne en Espagne peut nous faire repenser les systèmes électriques

Deux jours après la coupure d'électricité qui a paralysé l'Espagne et le Portugal, sa cause restait inconnue.

La panne électrique de lundi 28 avril a plongé la péninsule ibérique dans le désarroi. Pour certains chercheurs et ingénieurs, cet épisode doit ouvrir une réflexion collective sur les réseaux et sur notre rapport à l’électricité.

Quinze gigawatts (GW), l’équivalent de 60 % de la demande en électricité du pays, évaporés en 5 secondes. L’Espagne a connu un effondrement sans précédent de son réseau électrique, lundi 28 avril, qui s’est propagé au Portugal voisin. Mardi après-midi, la cause de cet événement restait inconnue, même si l’hypothèse d’un « incident de cybersécurité » a été écartée par le directeur des opérations du gestionnaire du réseau électrique espagnol, Eduardo Prieto. La justice a annoncé l’ouverture d’une enquête sur un éventuel sabotage informatique et le Premier ministre, Pedro Sanchez, celle d’une commission d’enquête.

Au-delà des causes, l’ampleur de la mégapanne questionne le modèle du réseau de transport d’électricité d’envergure nationale piloté par un opérateur unique — RTE en France, REE en Espagne —, majoritaire en Europe et présenté comme une évidence.

« Plus le réseau est étendu et interconnecté, plus il est difficile d’isoler le problème »

Cette architecture est la plupart du temps très performante. « Un blackout affectant une large partie du territoire est une situation rarissime », a rappelé RTE dans un communiqué, mardi 29 avril, dans lequel il ne recense que six précédents : en France en 1978 et 1987, en Italie en 2003, en Allemagne en 2006 et dans les Balkans en 2024. Mais une défaillance locale peut y entraîner des dégâts en cascade.

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Sans présager des causes de l’événement de lundi, Jonathan Coignard, chercheur au CNRS et auteur d’une thèse sur l’autoconsommation électrique, donne un exemple du type d’incident qui peut se produire sur ces réseaux très étendus : « Lorsque une ligne est coupée pour quelque raison que ce soit, le courant qu’elle transportait est dévié sur une autre. Mais les lignes ont une capacité de charge maximale et des limites en tension. Si ces dernières sont dépassées, des systèmes de protection s’activent et les coupent pour éviter qu’elles soient endommagées. Le courant est alors de nouveau dévié, avec un risque que ce phénomène de surcharge s’étende et que les lignes sautent les unes après les autres. »

La force de ces infrastructures peut alors se muer en faiblesse. « Un grand réseau permet de mutualiser des moyens de production et de réduire les temps de coupure localement par rapport à une somme de petits réseaux. Mais plus le réseau s’étend et plus il gagne en complexité et devient vulnérable à des événements conjoncturels à même de conduire à un effondrement en cascade de tout le système », poursuit le chercheur.

Un modèle « percuté par la crise environnementale »

La vulnérabilité de ce modèle de réseau va croissant, alerte l’historienne de l’architecture et des techniques Fanny Lopez : « Ce modèle, renforcé tout au long du XXe siècle, est percuté par la crise environnementale et climatique. Par exemple, les canicules et les sécheresses affectent les centrales nucléaires et les barrages hydroélectriques ».

Les lignes, pour la plupart tirées dans les années 1970, sont vieillissantes. « Aux États-Unis, de nombreux départs de feu sont liés à l’obsolescence de certaines lignes qui claquent », rapporte-t-elle. Enfin, cette architecture a vu sa pertinence remise en question par l’essor des énergies renouvelables, qui se sont d’abord déployées de manière diffuse — du moins dans les années 2000-2010 —, bouleversant un système pensé et conçu pour de grosses unités de production.

« Les grands corps d’État et les industriels ont gagné »

Des choix politiques sont aussi en cause. « C’est la crise de l’idéal infrastructurel moderne, hérité de l’après-guerre », dit Fanny Lopez. Car ce modèle de réseau n’a rien de naturel. « Quand l’électricité s’est développée dans les années 1900-1930, de nombreux modèles coexistaient. L’électricité était une compétence communale, il y avait des établissements publics de distribution gérés par les collectivités ».

Cette diversité ne s’est effacée qu’à partir de 1946, avec le choix de la nationalisation et la création d’EDF. Le centralisme s’est ensuite renforcé en France avec le développement massif du nucléaire dans les années 1970. « Les grands corps d’État et les industriels ont gagné et les pouvoirs locaux de l’électricité n’ont cessé de perdre du terrain », résume Fanny Lopez.

Le blackout en Espagne signifie-t-il qu’il faut renverser la table et troquer ces grands réseaux nationaux et extrêmement complexes pour des réseaux plus petits, gérés localement, moins interconnectés ? Sur ce point, la prudence est de mise. « Les problèmes, les vulnérabilités et les bugs, ça arrive à tous les systèmes techniques », dit Fanny Lopez, qui rapporte néanmoins qu’aux États-Unis comme en Europe, des réflexions ont existé sur le fait que de micro-réseaux partiellement interconnectés pouvaient être des outils de résilience en cas de catastrophe.

« Municipalisme électrique »

Mais pour la chercheuse, il est urgent de déconstruire un certain nombre de mythes — « par exemple, que seul un modèle très centralisé est à même d’assurer l’égalité d’accès aux ressources entre les habitants » —, urgent aussi que le modèle de réseau électrique soit discuté collectivement. « On pourrait débattre de la possibilité d’un service public de l’électricité plus sobre, territorialisé, qui reposerait sur une diversité infrastructurelle. Essayer de réfléchir à ce que serait un municipalisme électrique », espère-t-elle.

Dans cette perspective, elle codirige le projet InfraFuturs, financé par l’Ademe, sur des scénarios utopiques de transformation des infrastructures en Centre-Bretagne et dans le Briançonnais (Hautes-Alpes), dans une optique de distribution électrique décentralisée. Pour l’heure, on en est loin : seuls 5 % du territoire échappent au monopole d’Enedis sur le réseau. « Et dans leurs perspectives pour 2050, dit la chercheuse, les opérateurs de transport et de distribution visent clairement un renforcement du réseau en mode smart grid » [réseau intelligent].

« On pourrait discuter collectivement de ce qu’on coupe en premier »

Pour Jonathan Coignard, le blackout en Espagne doit aussi nous amener à réfléchir à notre rapport à l’électricité. Le chercheur s’interroge sur la possibilité d’un réseau où les coupures d’électricité n’aboutiraient pas à une précarisation de la population, mais seraient compréhensibles et acceptables. Cela permettrait de fonctionner avec un réseau plus sobre, délesté de certains surdimensionnements et redondances destinées à assurer une fourniture d’électricité en continu dans un système avec de plus en plus de sources de production intermittentes.

« Ne pourrait-on pas se réapproprier ces enjeux et envisager les choses autrement ? Dans certains territoires des États-Unis, il y a plus de coupures électriques et ce n’est pas si dramatique, poursuit-il. Il y a davantage d’argent liquide, mais pas de volets électriques… On pourrait discuter collectivement de ce qu’on coupe en premier, de comment on s’organise en cas de délestage. » En somme, « sortir des réflexions technosolutionnistes d’experts sur l’architecture physique des réseaux et réfléchir collectivement à nos usages, à nos façons de faire société et à comment retrouver notre puissance d’agir sur le réseau électrique ».

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