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Pêche

La pêche « s’améliore » sans enrayer le déclin des poissons

56 % des poissons pêchés en France ont été exploités de manière durable, selon le nouveau bilan de l’Ifremer. La surpêche reste cependant importante, et risque de provoquer un effondrement de certaines populations.

328 000 tonnes, soit l’équivalent d’un troupeau de 55 000 éléphants d’Afrique : voilà la quantité de poissons qui a été débarquée, en 2020, dans les ports de l’Hexagone. Dans un rapport publié le 21 février, l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) dresse un bilan de l’état de la pêche française. Avec une bonne nouvelle : en 2021, selon ce document, 56 % des volumes de poissons prélevés ont été issus de populations en bon état ou en cours de reconstitution, contre 15 % il y a vingt ans. La situation de nos camarades à écailles reste cependant préoccupante : la surpêche touche encore 11 % des populations. Plus grave encore : 10 % sont classées comme « effondrées ».

Les coquilles Saint-Jacques de la Manche, les merlus du golfe de Gascogne, les églefins de la mer celtique et les merlans de la mer du Nord font partie des populations les mieux portantes. Surtout dans l’océan Atlantique : selon la Commission européenne, citée par l’Ifremer, la biomasse des stocks de poissons aurait augmenté de 35 % entre 2003 et 2019 dans les eaux européennes. Cette amélioration est due à une combinaison de différents facteurs, explique Alain Biseau, chercheur à l’Ifremer chargé de la présentation de ce bilan.

« Depuis vingt ans, nous avons amélioré nos connaissances des espèces. Les décisions de gestion, notamment en termes de quotas de pêche, sont également plus en ligne avec les recommandations scientifiques que celles de l’époque. » Les pêcheurs, enfin, ont « amélioré leurs pratiques » : « Ils respectent mieux les quotas qui leur sont attribués et ont amélioré la sélectivité de leurs engins. »

« Poursuivre les efforts »

Le chercheur reconnaît cependant que « tout n’est pas encore parfait » : « Il faut poursuivre les efforts », insiste-t-il. Le pourcentage de populations « effondrées » (c’est-à-dire celles dont la reproduction est trop faible pour permettre le renouvellement de la population) a considérablement augmenté, passant de 3 % en 2019 à 10 % en 2020.

Cette augmentation spectaculaire est due à la dégradation des populations de sardines du golfe de Gascogne. « Elles se trouvent dans une situation très délicate, explique Alain Biseau. On commence à observer un phénomène de ralentissement de leur croissance. Les conditions environnementales font que la disponibilité en phytoplancton semble limitée pour des raisons probablement liées à la pollution et au réchauffement climatique. »

Pixabay/CC/dimitrisvetsikas1969

Le statut des stocks en Méditerranée peut également donner des sueurs froides : pas un gramme des 20 000 tonnes de poissons prélevés dans cette région en 2020 ne provenait de populations en bon état. 33 % provenaient de stocks reconstituables ou en cours de reconstitution, et 6 % de stocks surpêchés, dégradés ou effondrés (c’est le cas, par exemple, du merlu). Aucune donnée n’est disponible pour le reste des espèces méditerranéennes débarquées dans les ports français en 2020.

Parmi les espèces les plus mal en point, l’on retrouve également la sole du golfe de Gascogne, le chinchard atlantique, ainsi que le cabillaud de la mer du Nord et de la mer Celtique. Ce dernier, très apprécié des consommateurs français, est victime de la surpêche et de conditions environnementales de plus en plus hostiles, notamment en raison du réchauffement de l’eau.

« Nous n’y sommes pas »

Quoique « importants », les résultats optimistes présentés dans ce rapport doivent être pris avec des pincettes, selon Thibault Josse, directeur de l’association Pleine mer. L’un des indicateurs utilisés pour classifier l’état des populations de poissons (le « RMD », pour « rendement maximal durable ») ne prend en effet pas en compte tous les facteurs pouvant avoir une influence sur leur santé, comme les interactions avec d’autres espèces ou le changement climatique. « Nous ne sommes pas dans une approche écosystémique de l’analyse de la gestion des pêches, mais monospécifique », explique-t-il.

D’autre part, si l’on observe « une vraie diminution de la surpêche » en France et en Europe, les données manquent pour un grand nombre d’espèces exploitées. L’état de 24 % d’entre elles n’a ainsi pas fait l’objet d’une évaluation en 2021. Elles peuvent pourtant être elles aussi impactées par la pêche. Le spécialiste de l’industrie halieutique regrette également que la majorité des quotas de pêche soient accaparés par la pêche industrielle, au détriment des pêcheurs artisanaux. Enfin, poursuit-il, le niveau d’exploitation d’une espèce peut être classé comme « durable » en dépit des conséquences globales des techniques utilisées pour la pêcher sur les écosystèmes.

Pêche artisanale à Quiberon, en Bretagne. Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/F Lamiot

Selon le WWF, les Français consommeraient chaque année 35 kg de poisson, dont 24 importés. Afin de ne pas se nourrir de poissons dont les stocks sont surexploités, Thibault Josse recommande de se tourner vers la vente directe auprès de producteurs artisanaux : « Cela nécessite beaucoup d’organisation de la part du pêcheur, et réduit l’effort de pêche entre 10 et 30 %. » L’action individuelle est cependant insuffisante.

La politique européenne d’attribution des quotas de pêche devrait également, selon lui, être révisée. « Généralement, les propositions de la Commission européenne ne respectent pas l’avis des scientifiques. Les ministres renégocient ensuite l’avis de la Commission afin de plaire aux pêcheurs en leur donnant encore plus de quotas ; c’est l’inverse qu’il faudrait faire. » Ces tentatives de séduction de l’industrie halieutique se font au détriment de la biodiversité marine, regrette-t-il. En 2013, l’Union européenne s’était donné pour objectif d’exploiter l’ensemble des stocks de poissons à un niveau durable en 2020. Malgré une légère embellie, « clairement, nous n’y sommes pas ».

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