« La police n’a pas lieu d’exister dans un monde qui va bien »

Durée de lecture : 10 minutes

11 juin 2020 / Entretien avec Ian B.



Les mobilisations mondiales contre les violences policières après la mort de George Floyd ont conduit le gouvernement français à faire des annonces concernant la police française : « Tolérance zéro » contre le racisme et abandon de certaines méthodes d’interpellation. Pour le collectif Désarmons-les, ces mesures ne s’attaquent cependant pas au problème de fond.

Déclenchées par la mort de George Floyd aux États-Unis, les mobilisations contre les violences policières et le racisme dans la police se poursuivent. En réponse, lundi 10 juin le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a demandé une « tolérance zéro » du racisme au sein des forces de l’ordre, en précisant qu’il n’y avait « pas d’institution raciste ou de violence ciblée ». Il a aussi annoncé l’abandon de la méthode de la « prise par le cou », dite de “l’étranglement” » et l’interdiction, lors d’une interpellation d’une personne, de s’appuyer « sur sa nuque ou son cou ». Autant d’annonces qui ne s’attaquent pas au problème de fond de la police française, estime Ian B., du collectif Désarmons-les. Né en 2012, ce collectif mène un important travail de documentation, de recherche et d’information sur les armes de la police et les techniques de maintien de l’ordre. Il accompagne également les personnes blessées par la police, et les familles de personnes tuées par des membres des forces de l’ordre.

Ian B.

Reporterre — Qu’avez-vous pensé des annonces de Christophe Castaner, lundi 8 juin ?

Ian B. — Pour nous, les violences policières et le racisme sont systémiques. Donc, on n’y répondra pas par des mesurettes. Elles partent d’une méconnaissance et d’un déni du terrain. [Le ministre] continue de nier les violences policières en disant que ce n’est que l’affaire de brebis galeuses. Et quand il parle de la technique d’étranglement, on ne comprend pas : est-ce qu’il l’interdit, est-ce qu’il sanctionne lourdement les policiers qui l’emploient ? Il ne semble pas. Il n’y a aucune garantie formulée de poursuites judiciaires s’il y avait usage de cette technique.



Il n’a par ailleurs pas évoqué le plaquage ventral, mais simplement parlé de ne pas s’appuyer sur la nuque ou le cou…

C’est absurde, car le plaquage ventral, c’est le simple fait d’appuyer sur la cage thoracique d’une personne plaquée au sol sur le ventre, pas sur la nuque ou le cou. Cela indique une méconnaissance du dossier du point de vue médical. Si [le ministre] avait consulté deux ou trois experts légistes, ils lui auraient peut-être expliqué que le processus qui mène à la suffocation et à la mort n’est pas simplement le fait de s’appuyer sur le cou de la personne. C’est tout un mécanisme physiologique.

Avec le collectif, on distingue trois techniques d’immobilisation :

  • le « pliage », c’est-à-dire le fait d’asseoir dans une voiture une personne menottée dans le dos avec le buste replié sur ses genoux ;
  • la clé d’étranglement, donc étrangler une personne par derrière avec le bras ;
  • et le plaquage ventral, qui est le fait de plaquer au sol.

Et c’est dans ce plaquage ventral qu’il y a une addition de phénomènes : le poids sur le corps — d’un à trois policiers voire plus —, qui crée une pression sur les poumons et les voies respiratoires ; et, ce qui est souvent désigné comme la cause principale de la mort, la possibilité de rupture du larynx, occasionnée par la clé d’étranglement ou l’écrasement de la nuque et du cou par un genou ou tout autre moyen. Il n’est pas rare que plusieurs de ces techniques soient combinées. C’est cela qui mène à la mort : écrasement, étouffement, rupture du larynx et repli de la cage thoracique dans le cas du pliage.

La technique de maintien au sol (plaquage ventral) reste autorisée mais sans appui sur la nuque, contrairement à ce qui est fait sur cette image.

Donc, quand il y a plaquage ventral, l’étouffement ne vient pas forcément de la clé d’étranglement. Dans le cas de Cédric Chouviat, oui, mais dans d’autres cas, comme celui de Lamine Dieng, Adama Traoré ou Georges Floyd, c’est le fait de s’appuyer sur le corps et de provoquer une suffocation qui a causé la mort. Donc, soit Christophe Castaner méconnaît son sujet, soit il se fiche de nous.



Quelques heures après ces annonces, Le Parisien affirmait que le ministère envisageait de remplacer la clé d’étranglement par le pistolet à impulsion électrique. Qu’en pensez-vous ?

En 2019, cinq personnes sont mortes à la suite de tirs de Taser selon notre décompte [et une personne en 2019 plus deux personnes en 2020 à la suite de l’utilisation d’une technique d’immobilisation, toujours selon le décompte de Désarmons-les]. On va électrocuter au lieu d’asphyxier, c’est, selon l’Etat contemporain, l’alternative à la barbarie !



Donc, interdire la technique de la « prise par le cou », ou « clé d’étranglement », ne va rien changer ?

Il faut se représenter qu’une interpellation, notamment par plusieurs agents, est rarement douce. Ce n’est pas tant la technique qui est utilisée qui est importante, que l’état d’esprit dans lequel se trouve le policier quand il interpelle quelqu’un. Le plaquage ventral est une technique que beaucoup de gens subissent quand ils sont interpellés. Je l’ai moi-même subie à plusieurs reprises dans des arrestations en manifestation. Ce qui change la donne et rend cette technique dangereuse, c’est l’état d’esprit du policier quand il l’applique.

La technique de prise par le cou, dite d’étranglement, est interdite dorénavant.

S’il est face à une catégorie de population pour laquelle il sait qu’il peut aller plus loin que la normale en toute impunité, il peut dépasser ce qui est supportable par le corps humain. On l’a bien vu dans l’affaire de George Floyd, qui est resté huit minutes dans un état de souffrance et de torture, car le policier savait qu’il écrasait un Noir. Alors que dans les manifestations, quand on se fait arrêter en tant que membre de la classe moyenne blanche, aussi gauchiste soit-on, le policier sait qu’il y a une limite à ne pas dépasser. Dans les quartiers populaires, il n’y a pas les mêmes garde-fous. Donc, proscrire une technique est une déclaration d’intention qui ne sera pas suivie d’effets.



En quoi le racisme est-il selon vous systémique dans la police ?

Les institutions et la police ont une histoire. Nous en avons fait une longue analyse sur notre site. Si on considère que les premiers agents de la police moderne sont les sergents de ville à Lyon en 1848, la police a été conçue, dans un premier temps, pour contrôler les populations pauvres. C’était à la suite des révoltes des canuts lyonnais. Dès le départ, c’était biaisé, l’institution est constituée pour protéger un modèle économique, le capitalisme. C’est une suite logique des forces armées du seigneur, qui sont là pour préserver l’ordre établi.

Pour ce qui est du racisme, la République telle qu’on la connaît et la prospérité de la France se sont notamment constituées sur les conquêtes coloniales et des pillages. La police était là pour garantir que cet état des choses ne soit pas remis en question.

Et surtout, après la Seconde Guerre mondiale, il y a eu tout le processus de la guerre d’Algérie. C’est le moment où Maurice Papon a été nommé préfet de police de Paris [il a exercé en Algérie, pendant la guerre, de 1956 à 1958, puis a été préfet de police de Paris de 1958 à 1966]. À l’époque, la préfecture d’Alger — et donc la police algérienne — était sous les ordres directs de la Préfecture de police de Paris. Tous les agents de police qui ont fait leurs armes pendant la bataille d’Alger ont été rapatriés en métropole. Certains ont intégré la Préfecture de police de Paris et ont mené la lutte contre les Algériens de la métropole, par exemple via la destruction des bidonvilles, sous prétexte de lutte contre le FLN (Front de libération nationale). Une grosse partie des services de la Préfecture de police de Paris dans les années 1950 et 1960 étaient engagés quasiment intégralement dans la soumission et la domination des populations issues de l’immigration, dans l’idée de faire « la chasse au bicot ».

Un autre fait que l’on oublie souvent est qu’en mai 1967, le préfet de la Guadeloupe, Pierre Bolotte, a fait tirer sur des manifestants, dont 80 sont morts [sept selon le bilan officiel]. Juste après, il est devenu l’un des premiers préfets de Seine-Saint-Denis, c’est lui qui a mis en place la première brigade anticriminalité (BAC), un héritage colonial de la contre-insurrection.

La dernière étape pour nous est la militarisation de la police. On la situe souvent à partir des années 1990 parce qu’on pense à Charles Pasqua [alors ministre de l’Intérieur] et au Flash-Ball, mais elle a commencé dans les années 1970-1980, avec l’ouverture de nouvelles entreprises d’armement en France, comme SAE Alsetex, qui fournit presque tout l’arsenal des forces de l’ordre aujourd’hui.



Pourquoi parle-t-on des violences policières aujourd’hui ? Parce qu’il y en a plus ? Parce qu’on les voit davantage ?

Je ne pense pas que les violences dans les quartiers populaires aient augmenté. Celles dans les manifestations, en revanche, si, parce que la police s’est militarisée et qu’on a judiciarisé le maintien de l’ordre. On y a intégré des équipes de police dont l’objectif est de taper, de faire du chiffre, d’interpeller. Enfin, la police est plus violente parce que la sauvagerie économique demande que la police agisse en fonction. Le système étant de plus en plus injuste et inégalitaire, cela produit des réactions plus fortes de la part de populations paupérisées. On ne peut pas être dans un monde de croissance et s’imaginer que la violence ne va pas aller de manière croissante, c’est philosophiquement impossible. On ne peut s’attendre à ce que ça aille mieux !

Un tabassage le 1er décembre 2018, à Paris, en marge d’une manifestation des Gilets jaunes.

On équipe les forces de l’ordre avec des armes de plus en plus violentes. On est passé du gaz lacrymogène au Flash-Ball, du Flash-Ball au LBD, du LBD au lanceur multicoups de Penn Arms, qui tire six grenades en quatre secondes, à 150 mètres contre 50 pour les autres lanceurs. L’augmentation de la violence est exponentielle, mais cette violence-là, c’est le pouvoir, l’État, qui la produit.



Vous liez donc croissance de la violence et croissance économique. Faut-il faire décroître la police ?

Notre collectif pense que la police ne peut pas être réformée et que l’institution policière n’a pas lieu d’exister dans un monde qui va bien. Les conflits de voisinage, de la vie de tous les jours au niveau local, ne devraient pas être pris en charge par les forces de l’ordre mais par les gens eux-mêmes. Mais on vit dans un système de déresponsabilisation absolue. Tout est délégué, jusqu’à notre propre sécurité. On est tous des étrangers les uns aux autres, et quand il y a le moindre conflit, on appelle le 17. C’est à remettre en question.

De la même manière, le problème est qu’on a peur de nos propres jeunes. Et une société qui a peur de ses enfants est extrêmement malade. Le seul moyen de réformer les choses n’est pas de réformer la police pour un meilleur contact entre la police et la population, mais de remettre en question l’existence de la police pour un grand nombre de missions d’ordre public.

C’est utopique, on est d’accord. Mais, quand je vois la décision du conseil municipal de Minneapolis, qui parle de démantèlement de la police, même je ne sais pas ce que cela veut dire pour eux, je trouve cela philosophiquement et politiquement extrêmement intéressant. Une institution pose cette question dans le débat public alors que, jusqu’à présent, c’était inconcevable de remettre en question l’institution policière.

  • Propos recueillis par Marie Astier




Lire aussi : Dans les quartiers populaires, les violences policières se poursuivent durant le confinement

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : la brigade anticriminalité (BAC) en action à Nantes (Loire-Atlantique) en août 2019 lors d’une manifestation à la mémoire de Steve Maia Caniço, un mois après sa mort dans la Loire à la suite d’une charge policière. © Jean-François Monier/AFP
. plaquage ventral et étranglement : captures d’une vidéo de France24

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