La préservation de l’eau, grande oubliée des élections municipales à La Réunion
Cindy Barbe Robert (à gauche) et Orlane Puveland (à droite), respectivement tête de liste (sans étiquette mais soutenue par Les Écologistes) et colistière pour les élections municipales 2026 dans la commune de Salazie, à La Réunion. - © Ophélie Vinot / Hans Lucas / Reporterre
Cindy Barbe Robert (à gauche) et Orlane Puveland (à droite), respectivement tête de liste (sans étiquette mais soutenue par Les Écologistes) et colistière pour les élections municipales 2026 dans la commune de Salazie, à La Réunion. - © Ophélie Vinot / Hans Lucas / Reporterre
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Municipales — À La Réunion, l’accès à l’eau demeure inégalitaire alors que les nappes phréatiques ont de plus en plus de mal à se remplir. Cet enjeu vital rencontre pourtant peu d’écho chez les candidats aux élections municipales.
Saint-André et Salazie (La Réunion), reportage
Dans la cuisine extérieure de sa maison, Marc [*] ouvre le robinet : l’eau coule à plein régime. Le père de famille lance, rigolard : « Depuis le début de la période électorale, ils ont augmenté la pression, c’est top ! » Rien à voir avec son quotidien.
Avec sa femme et ses deux enfants, ils habitent au Champ Borne, un quartier de Saint-André, ville de 58 000 habitants à l’est de La Réunion. Depuis plusieurs années, cette commune souffre de problèmes d’accès à l’eau. Cela s’explique, entre autres, par un effondrement de la qualité de certains services liés à l’eau depuis 2010 selon un récent rapport de la Chambre régionale des comptes.
Marc raconte, résigné : « Parfois, on se lave avec un filet d’eau pendant un mois. » Les coupures d’eau sont fréquentes : plusieurs par mois, généralement de 16 heures à 5 heures le lendemain. Durant ces épisodes, le couple remplit de grandes marmites et des bidons en avance.
Samia, leur fille de 6 ans, pointe du doigt la grande bassine dans la douche : « Le matin, on la remplit, et le soir, quand il y a la coupure, tout le monde se lave avec. Après, on fait la lessive. »
« Tout le monde sait qu’il ne faut jamais boire l’eau du robinet à Saint-André ! »
L’autre problème est la qualité de l’eau. « Tout le monde sait qu’il ne faut jamais boire l’eau du robinet à Saint-André ! » lance Marie, la mère de famille. En 2024, l’Office de l’eau Réunion a relevé une forte présence de pesticides tels que l’atrazine (interdit depuis 2003) et le glyphosate dans la rivière Saint-Jean qui traverse Saint-André et dans un des forages de la ville.
Comme beaucoup d’autres foyers, Marc et Marie ont un abonnement à une société de distribution d’eau en bonbonne. Le père calcule, la mine défaite : « C’est 100 euros par mois, en plus de la facture d’eau. »
Jean Bastien, un Saint-Andréen de 58 ans, se rappelle très bien du dernier épisode de sécheresse qui a frappé sa commune fin 2024 : trois mois de crise, des coupures incessantes et des files d’attente interminables pour acheter quelques packs d’eau au supermarché. La Sécurité civile avait même déployé en urgence une station de dessalement de l’eau de mer. Selon l’Office de l’eau, le mois de janvier 2025 a été le plus sec jamais enregistré.
L’avenir inquiète Jean : « On ne fait que construire, parler de sécurité, mais l’eau, c’est vital. On sent le changement climatique tous les jours. Comment vont faire nos jeunes ? »
Il a regardé le débat télévisé entre les huit candidats à la mairie de Saint-André, mais aucun ne l’a convaincu. Il secoue la tête de dépit : « Ce ne sont que des questions d’argent, des magouilles. » Il a déjà pris sa décision, il n’ira pas voter le 15 mars prochain.
L’eau a pris une place importante lors du débat télévisé des municipales sur Réunion la 1re. La majorité des candidats ont préconisé plus de forages et de réservoirs sans jamais qualifier l’eau de ressource à préserver. À deux reprises, le « dérèglement climatique » a été mentionné sans jamais être suivi de mesures écologiques.
Jusqu’à 50 % de pertes
L’autre problème souligné durant ce débat est les fuites d’eau. Julien Lallemand, militant au sein de l’association Sillages, un réseau qui travaille sur l’accès à l’eau, l’hygiène et l’assainissement à La Réunion, fait un constat alarmant : « Le réseau d’eau réunionnais, ce sont 7 000 kilomètres de tuyaux — de quoi faire Réunion-Italie — percés de trous. » Par conséquent, le rendement régional en eau — la proportion d’eau acheminée non perdu en route — est faible : 61 %. Selon une technique de calcul plus récente et précise, ce rendement baisserait même à 50 % selon l’ingénieur : « Une goutte d’eau sur deux captée n’arrive pas jusqu’au robinet. »
Il précise que ce constat n’est pas homogène. L’eau fuit encore plus dans les communes de l’Est. Bon nombre de candidats promettent qu’une fois élus, ils répareront ces fuites. Pourtant, depuis la loi NOTRe (2015), cette compétence de l’eau ne revient pas à la mairie, mais à l’intercommunalité dont les délégués sont élus par les conseils municipaux des communes membres. De plus, le pilotage du budget dédié à l’eau est départemental et non municipal. « Les élus ne sont pas assez bien formés. Beaucoup de candidats ne savent pas exactement quels leviers d’actions ils auront », analyse Julien Lallemand.
Pour pallier ce manque, l’Alliance régionale pour une transition climatique et sociale équitable et résiliente en eau (Artère) qui rassemble des associations environnementales, des agriculteurs et des chercheurs tente d’interpeller les candidats aux élections municipales. Christophe Barbarini, membre du collectif, explique : « Depuis juin 2025, nous avons proposé à chacun d’entre eux une rencontre pour les informer sur leurs responsabilités et leur apporter une expertise scientifique et légale. » Sur les 124 listes réunionnaises, le collectif n’a rencontré qu’une dizaine de têtes de listes, tous bords confondus. « C’est très peu, s’alarme-t-il. Il y a une forme d’inertie dans la transmission d’information. »
Cindy Barbe-Robert est l’une des rares à avoir répondu à leur sollicitation et la seule d’une commune de l’Est. La candidate sans étiquette soutenue par Les Écologistes se présente à Salazie, chapelet de villages au cœur du cirque montagneux du même nom, abritant au total un peu plus de 7 000 habitants.
Une irrigation qui fait polémique
En observant les remparts verdoyants du cirque d’où s’écoulent des cascades de plusieurs centaines de mètres, difficile d’imaginer que, là aussi, les coupures d’eau sont récurrentes et la qualité de l’eau souvent dégradée. « Depuis le “basculement”, les Salaziens sont privés de leur eau », déplore-t-elle.
Elle fait référence à l’ILO (Irrigation littoral ouest). Cet ouvrage hydraulique à plus de 900 millions d’euros débuté en 1983 capte l’eau de la rivière du Mât et de la rivière des Fleurs Jaunes dans Salazie. Cette eau passe sous la montagne pour être distribuée à l’Ouest pour l’irrigation agricole.
« On a été dépouillés de ce trésor, sans compensation ! » se scandalise la candidate. L’ingénieur Julien Lallemand tempère : « Scientifiquement, il est difficile d’affirmer que le basculement a asséché Salazie. Les ressources utilisées pour l’Ouest ne sont pas les mêmes que celles utilisées dans l’Est pour l’eau potable. »
Selon lui, l’inégalité réside plutôt dans le fait que l’Ouest bénéficie d’infrastructures importantes — tuyauterie en meilleur état, unités de stockage notamment — alors que l’Est est défavorisé, et donc plus exposé au dérèglement climatique.
« Le résultat d’un choix de développement économique basé sur le tourisme »
Christophe Barbarini abonde dans son sens : « Cette différence Est/Ouest est le résultat d’un choix de développement économique basé sur le tourisme. » Tandis que l’ouest de l’île est touristique et urbanisée, l’est, plus rural, a du mal à se développer.
Face à son champ de chouchous — légume local et fierté de Salazie — Marie-Ange Morin est à court de solutions. Ce légume, appelé « christophine » en Hexagone, demande beaucoup d’eau « et on n’en a plus », dit l’agricultrice de 73 ans.
Cette Salazienne de naissance a vu le climat se dérègler : « Autrefois, on passait Noël et Nouvel An sous la pluie. » Depuis cinquante ans, elle n’utilise que l’eau de pluie pour arroser ses 3 hectares. Autrefois, cela suffisait, mais cette année encore, le ciel reste désespérément sec, en pleine saison des pluies.
« On ne peut rien faire à part attendre », soupire-t-elle. Pour survivre, avec son mari, ils se sont diversifiés, ont troqué les chouchous pour les bananiers, un peu moins consommateurs d’eau. Dans son champ, certains pieds de bananes sont à terre. Elle explique : « Le sol est trop sec, en un coup de vent ils tombent. »
Selon Météo-France, la température à La Réunion devrait augmenter de 3 °C d’ici 2050. « Cela correspond à 15 à 17 % de pluie en moins », explique Christophe Barbarini. Le militant s’inquiète aussi de l’équilibre social de La Réunion : « Le Giec l’a dit : si on continue dans des logiques postcoloniales, avec les grandes disparités sociales qu’on a et la violence des phénomènes qui arrivent, le risque n’est pas seulement la destruction de l’environnement mais aussi du lien social. » Et Cindy Barbe-Robert d’ajouter : « Il ne faut pas l’oublier : dans l’Est, nous ne sommes pas des habitants de seconde zone. »
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