La solidarité, vaccin et remède contre la pandémie

Durée de lecture : 7 minutes

14 avril 2020 / Jacques Tassin



L’ampleur pris par la pandémie de Covid-19 résulte du manque de solidarités sociale, nationale et internationale, explique l’auteur de cette tribune. Ce spécialiste de l’écologie des invasions biologiques nous enjoint d’opérer la « révolution mentale » de la solidarité.

Jacques Tassin est écologue au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), et auteur de la Grande Invasion : qui a peur des espèces invasives ? (éditions Odile Jacob, 2014). Son dernier livre s’intitule Pour une écologie du sensible, éditions Odile Jacob, 2020.


« J’ai subi, comme les autres, l’insolidarité des masses, l’égoïsme obligatoire ; et je reste déchiré, comme les meilleurs des autres, de cette guerre interne de l’homme avec lui-même où se reflète la guerre universelle. » Ainsi s’exprime le père Jude, personnage-clef de Rémi des rauches, l’un des premiers romans de Maurice Genevoix, appelé à être panthéonisé le 11 novembre prochain.

L’insolidarité sociale, cette « insolidarité des masses » que tance Genevoix, se paie au prix fort, comme l’illustre la pandémie actuelle de Covid-19. Il faut certes se méfier de tout diagnostic trop précoce. Mais il faut aussi se départir des analyses monochromes et des effets de loupe faisant fi de la complexité de cette crise sanitaire.

Il apparaît donc judicieux de tirer parti des cadres de pensée établis en des temps plus sereins pour appréhender un phénomène aussi complexe que cette crise multiple. La propagation virale du Covid-19 au sein du genre humain entre dans le registre de l’écologie des invasions biologiques. Cette discipline, née au cours des années 1980, est attentive à la manière dont des organismes jusqu’alors confinés à des espaces restreints se propagent d’un bout à l’autre de la planète, avec des effets parfois désastreux sur l’environnement ou la santé humaine. Cette même discipline nous convie, pour toute invasion biologique, à distinguer trois groupes de facteurs en cause, successivement prédisposants, aggravants, puis précipitants. Et permet notamment de relever d’éventuels éléments récurrents opérant au long de cette chaîne de causalité.

L’insolidarité et son contre-pendant, la solidarité, communes à chacun de ces trois groupes de facteurs 

Or, il est patent que s’agissant de cette pandémie virale du Covid-19, l’insolidarité et son contre-pendant, la solidarité, demeurent communes à chacun de ces trois groupes de facteurs. Il n’est pas exagéré de considérer qu’elles y occupent même une position centrale.

Facteur déclenchant du Covid-19 : des populations chinoises abandonnées à la pauvreté
Comme cela s’est produit avec Ebola, au Soudan du Sud et au Congo, et avec le Sras, en Chine, les facteurs ayant prédisposé à cette crise sanitaire procèdent d’une mise en contact préalable de populations démunies avec des animaux sauvages porteurs de coronavirus. Peu importe qu’il s’agisse de chauves-souris ou de pangolins. L’essentiel est ici de considérer qu’une telle promiscuité résulte d’une précarité humaine qu’il est temps de ne plus considérer comme dommage collatéral du fonctionnement de la part la plus nantie de l’humanité. Certaines populations, économiquement et socialement laissées pour compte, n’ont en effet d’autre recours que de tenter de survivre dans des contrées forestières reculées, au risque de confrontations pathogéniques inédites, entre humains et animaux. Les étals de marchés pourvoyeurs de viande de brousse et dépourvus de contrôle sanitaire font le reste.

Facteurs aggravants : les déplacements inconsidérés de population d’un continent à l’autre, la désaffection mondiale des services de santé
Tout serait resté cantonné à un simple foyer viral, voué à s’éteindre de lui-même, si ne s’y étaient adjoints des facteurs aggravants, permettant à une timide épidémie locale de prendre l’ampleur d’une pandémie dévastatrice. L’exacerbation, au-delà de toute raison, des mouvements de personnes d’un continent à l’autre, a offert une autoroute à la progression du virus. La désaffection des services médicaux par les structures étatiques, à l’instar des États-Unis, rognant les budgets des agences de santé, ou d’États démissionnaires s’en remettant aux bons soins des ONG — comme cela peut se rencontrer sur le continent africain —, a également joué un rôle considérable. C’est au contraire par un regain de solidarité sanitaire internationale que l’on pourra venir à bout de cette épidémie, dont les centres de diffusion d’une seconde vague se situeront dans les pays les plus démunis. Si vaccin il y a, il ne pourra être efficace que s’il est accessible à tous les pays, et en même temps. Cette réalité virale, en nous ramenant à notre vulnérabilité commune, révèle l’interdépendance planétaire de nos capacités de parade.

Facteur précipitant : la relative léthargie de l’Occident, quand la vague virale prenait son essor en Asie
La pandémie n’aurait pas été aussi rapide et ravageuse si elle n’avait été servie par des facteurs précipitants, avant tout représentés par une relative léthargie quand la vague virale paraissait lointaine, vouée même à ne jamais déferler sur les rivages d’un Occident se pensant à l’abri et convaincu que les épidémies, affres du Moyen Âge, ne pouvaient plus l’atteindre.

La solidarité aura été efficiente ; au contraire, l’insolidarité se sera révélée ravageuse

Heureusement, dans la prise en charge des malades, ces derniers jours révèlent une solidarité transsociale et transnationale dont on peut espérer que jamais elle ne s’éteigne. Les populations manifestent un fort esprit de coopération. Le consentement prédominant au confinement, le soutien inconditionnel au personnel de santé, la multiplication des petits actes de solidarité assurés de voisin à voisin en sont autant d’illustrations. Au plan européen, la création envisagée d’un fonds de solidarité est également une bonne nouvelle.

Peut-être est-ce aussi par le prisme de l’écologie des invasions qu’il s’agit d’entrevoir les parades à venir pour nous prémunir de nouvelles pandémies. Et donc de penser la solidarité à diverses échelles, des plus locales, où il paraît judicieux de valoriser l’entraide, notamment auprès des personnes en difficulté, aux plus globales.

Sur le plan strictement médical et à l’échelon international, la divulgation rapide des résultats de la recherche scientifique sur le Covid-19, la coopération des instances de santé, le lancement des essais européen Discovery et mondial Solidarity, qui visent à comparer des traitements médicaux (dont celui utilisant l’hydroxychloroquine), révèlent aujourd’hui leurs atouts.

L’urgence et la gravité de la situation agissent, certes, comme des catalyseurs qui, lorsque la vague virale se sera retirée, s’évanouiront de concert. Mais nous pourrons nous souvenir combien cette solidarité aura été efficiente et combien, au contraire, l’insolidarité se sera révélée ravageuse, au point de se retourner contre nous, et au risque de nous menacer à nouveau à l’avenir.

C’est peut-être un virus qui nous conduira à opérer cette révolution mentale que nous n’avons jamais faite à l’échelle mondiale. Mais il ne s’agirait pas de recouvrir la clameur des pauvres sous la clameur de la Terre, comme l’indispensable transition écologique pourrait nous y inciter, en occultant toute prise en compte des populations dans la défense du vert. Abandonner des êtres humains à eux-mêmes représente — nous le savions déjà avec le terrorisme, qui frappe lui aussi au hasard des rencontres, à l’image de la récente attaque au couteau de Romans-sur-Isère — une menace pour chacun d’entre nous. Plus nous découvrons que nous sommes physiquement solidaires les uns des autres — comme le Covid-19 nous le révèle —, plus nous réalisons que cette solidarité physique nous impose une solidarité humaine active.

Laissons à Genevoix, lieutenant mutilé ayant survécu à une épidémie de diphtérie, puis à la terrible grippe espagnole, le mot de la fin. Dans les Routes de l’aventure, il prônait le droit le plus essentiel :

Le droit de respirer, de contempler et d’admirer ; le droit de se sentir, vivant, participer à l’universelle vie ; sans pour autant, bien au contraire, attenter aux droits d’autrui, sans risquer ces jalouses concurrences, ces empiètements hargneux qui débouchent inévitablement sur la bagarre ou sur la guerre. »

Peut-être nous dirait-il aujourd’hui, sourire semi-ironique aux lèvres, pourquoi nous sommes désormais « en guerre ».





Lire aussi : « Le coronavirus nous fait comprendre que la vulnérabilité d’autrui dépend de la nôtre »

Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. chapô : Un médecin examine un exilé malade du Covid-19 dans un centre de soin de la Sécurité civile à Saint-Aignan-Grandieu (Loire-Atlantique), le 9 avril 2020. © Loïc Venance/AFP

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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