Journal indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité ni actionnaire, financé par les dons de ses lecteurs
Recevoir la lettre d'info

Culture et idées

La tentation d’un réensauvagement autoritaire

La vision d’une Europe où la nature sauvage reprend ses droits sur d’immenses territoires décrite par Gilbert Cochet et Béatrice Kremer-Cochet dans « L’Europe réensauvagée. Vers un nouveau monde » a de quoi faire rêver. Leur projet s’inscrit cependant dans une logique très verticale, avec un rôle déterminant laissé aux capacités autoritaires des États dans la mise en place et la préservation de ce réensauvagement qui tend à reléguer l’humain au rang de spectateur.

Des bisons galopant en toute liberté dans les forêts polonaises, des vautours fauves planant au-dessus des Cévennes, des esturgeons frayant dans le Danube… Non, ce n’est pas un rêve, mais un constat factuel que dressent Gilbert Cochet et Béatrice Kremer-Cochet. Dans L’Europe réensauvagée, le couple de naturalistes français brosse un panorama positif des différentes mesures de protection et de réintroduction, et de retours spontanés de la faune sauvage européenne.

Depuis la mise en place des premiers parcs naturels à la fin du XIXe siècle et des mesures de protection d’espèces et de territoires menacés, la nature a peu à peu repris ses droits partout sur le continent. D’abord cantonnées aux sanctuaires inaccessibles aux hommes que sont les montagnes et les îles, les politiques écologiques se sont progressivement étendues aux autres milieux naturels, gagnant les forêts, les zones humides et même les littoraux, créant ainsi de vastes corridors à travers lesquels circulent les espèces. C’est grâce à de tels couloirs que les loups du parc national des Abruzzes, en Italie centrale, ont par exemple pu spontanément coloniser les Alpes suisses et françaises — et même au-delà.

Un bison dans le parc national naturel de Skole Beskids en Ukraine.

Aussi spontanées soient-elles, de telles colonisations nécessitent, en amont, un État stratège. En effet, pour que s’épanouisse à nouveau la nature, il est nécessaire que les États — les seules entités disposant d’autant de moyens — définissent pour elle le cadre spatial, temporel et politique, duquel ils se retirent ensuite. Leur credo — ou plutôt celui que défendent les auteurs — pourrait ainsi se résumer : intervenir lourdement en amont pour mieux laisser faire par la suite. Somme toute, une variante écologique de l’économie de marché, dont le mot d’ordre serait « la libre circulation des espèces ». Gilbert Cochet et Béatrice Kremer-Cochet listent un certain nombre de ces interventions : détruire des barrages inutiles pour laisser les poissons migrateurs remonter les fleuves, réintroduire des espèces disparues dans leurs aires de répartition historique, étendre et créer des parcs nationaux et des réserves de protection intégrale, etc.

De ce point de vue, L’Europe réensauvagée est tout autant un bilan des expériences passées qu’un manifeste à poursuivre et approfondir les politiques de protection et de restauration de la nature sauvage. Toutefois, à la différence de Ré-ensauvageons la France, le précédent ouvrage de Gilbert Cochet, ce nouveau livre appelle à la coordination transnationale. Aussi efficaces puissent-elles être à l’échelle locale, les mesures prises individuellement par chaque État n’aboutissent qu’à la création d’îlots fragmentés, isolés les uns des autres.

Un corridor de l’Espagne aux Carpates

Par conséquent, afin d’assurer la continuité des espaces naturels, il devient nécessaire d’unir et de coordonner les efforts à l’échelle du continent. Après tout, les espèces migratrices, qu’elles vivent sur terre, dans les eaux ou dans les airs, ignorent les frontières qu’elles traversent. Ainsi, l’un des vœux les plus chers auxquels aspirent les deux auteurs consiste à créer un « corridor C2C » transnational, allant de la Cordillère cantabrique située au nord-ouest de l’Espagne jusqu’aux Carpates et au Caucase, qui serait l’équivalent européen du Yellowstone nord-américain.

En un mot, les futures politiques écologiques doivent aller plus loin, non seulement en termes quantitatifs — étendre la superficie des aires protégées — mais aussi qualitatifs. Pour les naturalistes, il s’agit désormais de passer de la simple « présence comptable » d’une espèce, réintroduite ou spontanément revenue, à « l’abondance », voire à la « surabondance », grâce auxquelles la nature sauvage pourra enfin se passer de l’homme.

Cependant, aussi enthousiaste soit-elle, une telle conception du réensauvagement ne manque pas d’interroger. À commencer par le sous-titre de l’essai. Vers quel « nouveau monde » souhaitons-nous en effet nous diriger ? À bien des égards, celui que nous proposent les Cochet ressemble à l’ancien, car il en reproduit les fondations idéologiques, celles-là mêmes qui nous ont mené à la destruction de la biodiversité que nous connaissons aujourd’hui. Une solide critique parue sur lundimatin met en lumière et conteste tous les préjugés qui sous-tendent la démarche des auteurs. Sans aller aussi loin, on peut néanmoins opposer nombre d’arguments à cette vision du réensauvagement.

Un interventionnisme aux accents martiaux

Celle-ci repose tout d’abord sur un fort interventionnisme étatique, le même qui, un siècle plus tôt, défrichait les forêts, asséchait les zones humides et siphonnait les mers pour développer toujours plus la société moderne. Même si les acteurs et les mentalités ont changé depuis lors, le caractère autoritaire de l’État, lui, demeure. Et les Cochet appellent ouvertement à son intervention pour mettre fin aux pratiques populaires de la nature, distinguant et hiérarchisant ainsi deux types d’usage. Les bons, ceux des écologistes, véritables « héros de la restauration de la nature » doués d’une « abnégation sans limites », pour qui le plaisir réside dans la seule contemplation de la nature ; et les mauvais, ceux des « braconniers » et autres éleveurs et pêcheurs qui, par leurs activités, rendent stériles les milieux naturels.

Tout un vocabulaire guerrier irrigue L’Europe réensauvagée, jusqu’à la « reconquête » et à la « colonisation » des aires de répartition historiques des espèces sauvages, laissant alors présager le degré d’autoritarisme requis contre les ennemis des écologistes. Ce faisant, les auteurs reconduisent les arguments qu’opposaient les premiers défenseurs des forêts et des montagnes à ces mêmes populations, s’inscrivant inconsciemment dans une généalogie de l’écologie autoritaire qu’ont en partie retracée les historiens Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher dans Les Révoltes du ciel.

Le mont Svinica culmine à 2301 mètres d’altitude dans la chaîne montagneuse des Carpates.

À terme, l’Europe réensauvagée dont rêvent les deux naturalistes ressemble à une Europe… déshumanisée. Certes, comme le rappelle le philosophe Baptiste Morizot dans sa préface, opposer nature sauvage et humanité n’a pas de sens, dans la mesure où ces deux sphères appartiennent toutes deux au vivant. Pour autant, la conception de la protection de la nature défendue dans ces pages vise, in fine, la déportation de populations entières (montagnardes et littorales notamment) qui vivaient, depuis des siècles, en relation avec leur milieu naturel. Au lieu de recourir à l’État aménageur, pourquoi ne pas s’inspirer des rapports à la nature qu’entretiennent certains peuples indigènes à travers le monde, comme les Andins avec la Pachamama ou les communes zapatistes au Chiapas ? Ou, plus près de nous, les expériences de partage sensible du vivant à l’œuvre dans les Zad et autres territoires autogérés ?

Tous ces modes de vie supposent la profonde interaction des mondes humains, animaux et végétaux. Pour eux, il n’y a pas lieu de parler d’une « nature » opposée à la « culture », puisque tout appartient au vivant. Au contraire, Gilbert Cochet et Béatrice Kremer-Cochet estiment que pour la protéger, il faut systématiquement se tenir à distance de la nature et donc maintenir, sinon renforcer, une stricte séparation entre nature et culture. Leur rapport idéal au sauvage ? Similaire au plaisir qu’éprouve « un spectateur devant un bon film » ou face au « grand opéra silvatique ».

La question mérite d’être posée : veut-on le retour du sauvage pour mieux le contempler, en randonnée comme depuis son canapé ? Ou désire-t-on vivre autrement, en symbiose avec le reste du vivant ?


L’Europe réensauvagée. Vers un nouveau monde, de Gilbert Cochet et Béatrice Kremer-Cochet, éditions Actes Sud, collection « Mondes sauvages », juin 2020, 336 p., 23 €.

Recevoir gratuitement par e-mail les lettres d’info

Inscrivez-vous en moins d'une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’inscrire
Fermer Précedent Suivant

legende