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Sélection culturelle

Lanceurs d’alerte, écoféminisme, baleines dans le désert... Notre sélection culturelle

Suivre l’actualité écologiste, c’est aussi s’intéresser à la culture. Dans cette nouvelle sélection de Reporterre : des lanceurs d’alerte, l’écoféminisme, un guide pour agir ou encore une baleine des mers mortes.

BD

Lanceurs d’alerte

« Un héros, c’est celui qui fait ce qu’il peut. Les autres ne le font pas », écrit Irène Frachon, la pneumologue à l’origine de l’affaire du Mediator, en préface de la bande dessinée Lanceurs d’alerte. Celle-ci retrace l’histoire de neuf hommes et femmes qui ont révélé des abus, souvent au risque de perdre leur travail, leurs amis, leur santé, etc. On retrouve Karim, ouvrier licencié après avoir mis à jour le scandale des supposés déversements illégaux d’acide d’ArcelorMittal à Florange. Ou Mauricio, qui a alerté sur la mise à mort de vaches gestantes dans son abattoir de Limoges. En plus de ces témoignages, le livre donne de nombreux conseils : comment préserver son anonymat et collecter des preuves, qui contacter ou quelle défense adopter. Il est ainsi pensé comme un « guide pratique » à l’usage de futurs lanceurs d’alerte.

Lanceurs d’alerte, de Flore Talamon (autrice) et Bruno Loth (dessinateur), aux éditions Delcourt, octobre 2021, 200 p., 24,95 euros.

La baleine blanche des mers mortes

C’est un monde en ruine devenu un désert. Un monde où les mers et les océans ont disparu, anéantis par la pollution. Dans cet univers apocalyptique, les âmes des animaux marins viennent hanter les derniers êtres humains. Seuls les musiciens de l’opéra Garnier réussissent à les apaiser grâce à leurs mélopées. Cette bande dessinée aussi cruelle que poétique suit le parcours de deux voyageurs, Bengale et Chrysoora, qui tentent de survivre en échappant aux spectres et aux cauchemars du passé. Un récit bouleversant servi par un dessin hypnotisant.

La baleine blanche des mers mortes, d’Aurélie Wellenstein (autrice) et Olivier Boiscommun (dessinateur), aux éditions Drakoo, septembre 2021, 64 p., 15,90 euros.

Resisters

Vous n’avez rien compris à l’écoféminisme ? Alors lisez ce roman graphique. Écrit par Jeanne Burgart Goutal, l’une des spécialistes françaises de la question, et illustré par Aurore Chapon, il synthétise parfaitement les débats autour du sujet. L’histoire se passe en 2030, dans une dystopie pas si éloignée de notre réalité. Pandémie, surveillance de masse, crise migratoire, épuisement des ressources : sept personnages tentent de survivre dans un monde étouffant et angoissant. Tous sont en proie aux questionnements de notre époque. Comment lutter contre le système patriarcal et ses inégalités ? Comment élever des enfants dans un monde qui part à la dérive ? Comment concilier ses obligations professionnelles et ses convictions politiques personnelles ? Comment réinventer l’amour et notre rapport au vivant ? Comment populariser le discours postcolonial ? Les textes qui accompagnent les très beaux dessins sont parfois un peu touffus pour ce genre littéraire. Mais ils ont l’avantage d’être pédagogiques. Surtout, ils apportent une lueur d’espoir pour celles et ceux qui cherchent leur voie pour résister.

Resisters, de Jeanne Burgart Goutal (autrice) et Aurore Chapon (dessinatrice), aux éditions Tana, octobre 2021, 208 p., 22 euros.

LIVRES

Notre colère sur vos murs

Cela fait deux ans que les collages féministes sont apparus sur les murs de la capitale. Des œuvres aussi éphémères que puissantes, pour imprimer dans l’espace public le nom des victimes de féminicides — 100 en 2021. Depuis, ce mouvement s’est élargi géographiquement et politiquement. Les colleur·euses dénoncent toutes les formes de violence et systèmes de domination ; sexisme, racisme, homophobie, transphobie, grossophobie, pédocriminalité... Ce bel ouvrage collectif n’est pas qu’un simple et émouvant catalogue photographique. Il livre une analyse sur l’histoire du mouvement et sur la répression dont il a été victime. Les témoignages émeuvent parfois jusqu’aux larmes et rappellent que les violences quotidiennes et répétées sont encore la norme dans notre société. Mais ces lignes racontent aussi les liens de solidarité noués entre les colleur·euses et surtout le sentiment jubilatoire de réinvestir temporairement les rues. Un sublime manifeste d’une nouvelle génération de courageu·ses militant·es.

Notre colère sur vos murs, de Collages Féminicides Paris, aux éditions Denoël, octobre 2021, 224 p., 24,90 euros.

Le ministère des contes publics

« LaDettePubliqueC’estMal. » À l’évidence, tout tient dans cette formule. Un ordre, des intérêts, un verrouillage. L’écrivaine Sandra Lucbert s’attelle à le défaire dans un petit livre truculent où elle démonte un à un les préceptes néolibéraux pour mieux en révéler la platitude et la bassesse. Le défi est de taille : Sandra Lucbert fait entrer la littérature par effraction dans le champ de l’économie. Elle désosse le langage des libéraux, elle dépèce l’apparence proprette des technocrates et fait voler en éclats leurs mythes fondateurs. « Le pouvoir politique a été retiré par celui des experts serruriers, écrit-elle, des experts du verrou dogmatique, parfaits desservants des marchés. » Le charme est rompu, le roi mis à nu. Et l’opération de déshabillage est habile, subtile... voire jouissive. Les puissants sont décrits comme « des ectoplasmes » à l’inconsistance crasse, « incolores, mous, creux, invertébrés ». « Tout en rondeur et sans aspérité », ils appliquent leur programme inique, ferment les maternités et les services publics. « C’est ainsi, nous n’avons pas le choix », disent-ils, hypnotiques. En réalité, ils se foutent de nous. Sandra Lucbert brise la fable et nous donne des armes pour mieux leur résister.

Le ministère des contes publics, de Sandra Lucbert, aux éditions Verdier, septembre 2021, 144 p., 7 euros.

Le Guide pour agir, à Paris et villes voisines

Astérya, l’association qui met en relation public et associations, vient de publier la seconde édition du Guide pour agir. Plus de 600 adresses d’associations ou de collectifs, sur Paris et sa périphérie, y sont proposées, ainsi que des réflexions, conseils et lieux ressources pour devenir créateur d’un bar associatif, d’une coopérative, etc. Car ce livre clair et coloré, réalisé par une vingtaine de bénévoles, n’est pas seulement un répertoire d’associations, mais une invitation à « reprendre le pouvoir sur notre manière de faire société », est-il précisé en introduction.

Parmi les six thématiques d’engagement déployées, 72 pages sont désormais consacrées à l’action pour l’écologie et le vivant. On y trouvera des lieux pour mieux comprendre le réchauffement climatique, ou proposer des ateliers, pour s’impliquer dans la désobéissance civile, la valorisation des alternatives, la préservation des océans, trouver à jardiner, etc. Un index permet de découvrir les collectifs par villes et arrondissements, mais on pourra aussi feuilleter le guide pour le plaisir, et se laisser séduire par des propositions inattendues, comme celles promouvant la pédagogie critique (apprendre à transgresser), l’expérimentation de l’écoféminisme ou la recherche de travail à plusieurs.

Le Guide pour agir, à Paris et villes voisines, sur le site d’Astérya ou sur Dream Act. Un prix libre est proposé.

Les Manchots de Mandela, et autres récits océaniques

Vous vous sentez plombé par l’actualité noirâtre, le « à quoi bon » aspire votre énergie ? Lisez donc Les Manchots de Mandela. L’auteur, David Grémillet, est aussi passionnant océanographe que fin conteur — un François Sarano des oiseaux de mer, en quelque sorte. En huit chapitres, qui sont autant d’expéditions consacrées au cormoran, au puffin, au « roi des mers » (le mergule) et à bien d’autres, ce globe-trotteur scientifique fait découvrir le monde marin, sa « furieuse beauté » et les diverses cultures de ses attendrissantes bêtes à plumes : habitat, sociabilité, stratégies de pêche, et même éthique — ah, si seulement le cormoran pouvait organiser des stages à l’intention de l’industrie de la pêche...

En plus d’avoir l’amour du vivant chevillé aux guibolles (de l’Arctique à l’Afrique du Sud, en passant par l’Inde et la Méditerranée), ce détective ornithologique ne manque pas d’humour — même quand il manque de finir en plat de résistance d’un ours blanc. Qu’il nous raconte la métamorphose des territoires groenlandais des mergules en « véritables salons où l’on cause » ou les routines de pêche des cormorans des îles Chausey, on le suit volontiers, d’autant plus que son regard embrasse beaucoup de choses : les découvertes scientifiques qui ont permis de mieux comprendre la migration des oiseaux, la manière dont ces êtres affrontent le réchauffement climatique, ses fameux effets « cascade », ainsi qu’Homo sapiens, qui reste le pire de leurs ennemis, surtout quand il est riche — demandez donc aux manchots du Cap, une espèce née il y a 60 millions d’années...

Les Manchots de Mandela, et autres récits océaniques, de David Grémillet, avec cartes et photos en noir et blanc, aux éditions Actes Sud, collection Mondes sauvages, 240 p., 21 euros.

James Graham Ballard et le cauchemar consumériste

D’où viennent les romans invraisemblables de James Graham Ballard, le célèbre romancier britannique dit J. G. Ballard (1930-2009) ? Ces histoires de mass-media devenus si envahissants qu’ils détraquent l’esprit des individus (La Foire aux atrocités, 1969), de passion perverse pour les voitures (Crash !, 1973) ou de régression barbare des gens de grande richesse dans des « Immeubles de Grande Hauteur » (I.G.H., 1975) ? Ce bref essai de l’écrivain Thierry Paquot nous le donne à comprendre.

La violence sourde de l’univers consumériste qu’il a tant dépeinte, J. G. est tombé dedans quand il était petit. Fils d’un couple d’expatriés privilégiés, il a « vécu quinze ans à Shanghai sans jamais apprendre un mot de chinois », au milieu d’une société européenne soudée autour du bridge et de l’adultère, du Coca-Cola et de la radio, totalement indifférente aux souffrances du peuple chinois, racontait-il à la fin de sa vie dans La Vie et rien d’autre. Cette enfance border-line fera de lui, avant même la naissance de la décroissance, un puissant démystificateur de notre monde « développé » : ses premiers livres dénonceront la gravité de ses destructions écologiques (Le Monde englouti, 1962 ; Sécheresse, 1964) ; les suivants le laminage de nos « paysages intérieurs » (La Trilogie du béton, notamment). Une lecture qui donne sérieusement envie de sortir du cadre.

James Graham Ballard et le cauchemar consumériste, de Thierry Paquot, aux éditions Le Passager clandestin, collection Les précurseurs de la décroissance, 128 p., 10 euros.

REVUE

Brasero

Connaissez-vous cet apéritif à base de feuilles de coca dont les Français se régalèrent pendant plus de trente ans, entre 1863 et 1916, avant qu’il soit interdit à la vente par une loi sanitaire (tout autant que disciplinaire : les déserteurs et étrangers en situation irrégulière en firent aussi les frais) ? Son nom, son histoire, sa triste descendance (Coca-Cola), vous apprendrez tout dans Brasero, dernier-né des éditions L’Échappée, une revue attisée par le souffle des passions émancipatrices.

Une quinzaine de récits historiques vivants et bien documentés, dont plusieurs à la croisée de l’art et du politique, un long entretien avec l’essayiste et poète Annie Le Brun, qui a fait de la défense du sensible un de ses chevaux de bataille, des critiques de livres... Brasero dessine une « contre-histoire » des plus vivifiantes, avec des angles de vue originaux. Elle nous invite, par exemple, à reconsidérer l’histoire du progrès à partir de l’expression « On n’arrête pas le progrès », d’abord portée par les tenants d’une République démocratique et sociale après la révolution de 1848, puis récupérée par les conservateurs, propagandistes du seul progrès économique. Ou nous incite à redécouvrir, avec Tolstoï et les courageux marins de Kronstadt, que, non, toute la gauche n’a pas été productiviste.

Enfin, plusieurs portraits, d’oubliées de l’histoire entre autres, apportent à cette élégante revue illustrée un fort parfum d’humanité. Qu’il s’agisse de la Péruvienne Flora Tristan, initiatrice en 1844 d’un Tour de France pour encourager l’émancipation des ouvriers et des femmes, ou encore de l’institutrice Anna Mahé, défenseure d’une pédagogie fondée sur le libre examen et animatrice des Causeries populaires, toutes ces têtes brûlées émeuvent autant qu’elles interpellent sur la puissance de transformation des engagements désintéressés. Bref, une revue extra qui veut « souffler sur les braises de l’histoire pour raviver les utopies ». Vu le climat, on aimerait même bien qu’elle passe vite à une publication trimestrielle.

Brasero, aux éditions L’Échappée, 184 p., 22 euros, publication annuelle.

À voir

Akeji, le souffle de la montagne

Amateurs de films lents et contemplatifs, ce documentaire est pour vous. Peintre japonais renommé, Akeji vit en quasi autarcie avec sa femme Asako dans une cabane au toit d’herbe perdue dans la vallée d’Himuro. Les cinéastes Corentin Leconte et Mélanie Schaan ont vécu quatre saisons auprès de ce couple qui sait « pleinement habiter la terre ». Férus de poésie et fins connaisseurs de la spiritualité shintoïste, tous deux cohabitent avec les animaux, les plantes et les esprits (« kamis ») qui peuplent la forêt où ils ont élu domicile. Ce respect pour les éléments se traduit dans les œuvres énigmatiques d’Akeji, qui ne travaille qu’avec des pigments élaborés à partir des fruits de la nature (fleurs d’été, oignons, mues de cigales ou baies de « sakaki »). Plus qu’une simple introduction à l’œuvre de l’artiste, ce documentaire dessine le portrait d’un autre rapport au monde. Le vivant n’y est plus qu’un simple paysage. Sous la caméra de ces deux cinéastes, il devient un personnage à part entière, façonnant les êtres humains autant qu’il est façonné par eux.



Akeji, le souffle de la montagne, de Corentin Leconte et Mélanie Schaan, le 7 décembre à 23 h 30 sur France 2, puis disponible sur le site de la chaîne.

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