« Le Covid ne doit pas étouffer nos luttes » : à Paris, des activistes écolos ont occupé une place

Durée de lecture : 8 minutes

28 septembre 2020 / Alexandre-Reza Kokabi et NnoMan (Reporterre)



Samedi 26 septembre, répondant à l’appel des collectifs Youth for Climate, Extinction Rebellion et Désobéissance écolo Paris, des militants climatiques ont occupé la place Saint-Marthe et les rues attenantes. Ils ont tenu à rappeler que la crise sanitaire n’avait pas mis en pause le changement climatique.

  • Paris, reportage

C’était une matinée grise et fraîche, « un temps à se serrer les coudes autour d’une barricade », s’amusait Rémy [*], tout juste 18 ans et militant à Youth for Climate. Les artistes, les restaurateurs et les commerçants de la rue Saint-Marthe, dans le 10e arrondissement de Paris, venaient d’ouvrir leurs établissements aux façades colorées. Peu avant 11 heures, ils ont vu des dizaines d’activistes surgir dans le quartier, répartis en plusieurs équipes pour ériger des amoncellements de morceaux de bois, de palettes, de barrières, de pneus et de canapés.

Une fois les barricades montées, les militants ont couvert les caméras de surveillance et ornementé la rue de tags, de banderoles, de drapeaux et d’autocollants. « Ceux qui rêvent sans agir cultivent le cauchemar », « Anticapitalistes ou rien », « La Terre est une zad », « Croissance verte, croyance vaine », pouvait-on lire. Zoé, étudiante en géographie sociale, s’appliquait à peindre une pancarte : « On n’entre pas dans un monde nouveau sans effraction. » C’est ainsi qu’a débuté un « camp climat », organisé le temps d’un week-end à l’initiative de Youth for Climate, Extinction Rebellion et Désobéissance écolo, dans le cadre d’un week-end international de mobilisation de la jeunesse pour le climat.

« L’enjeu, pour nous, était de réunir des habitants de la ville et des environs pour réfléchir aux conditions de vies futures que l’on veut voir germer, et les construire ensemble, a expliqué Clara, étudiante en sciences humaines. Ces préoccupations devraient être prioritaires pour nos dirigeants, mais ils passent leur temps à s’enliser dans le monde d’avant. Le monde d’après viendra donc de la rue ! »

Les gels hydroalcooliques sont passés de main en main. Tout au long de la journée, les activistes ont respecté les précautions sanitaires liées à la pandémie de Covid-19. « Occuper un lieu en extérieur, c’était le mieux avec ce virus qui circule, a estimé Api, activiste à Extinction Rebellion. Il était difficilement envisageable d’entrer dans un bâtiment, où les mesures de distanciation sont plus compliquées à appliquer. »

Comme lui, tous les activistes portaient le masque, et ceux qui y dérogeaient ont été rappelés à l’ordre. « Mais si nous ne prenons pas le Covid à la légère, il ne doit pas non plus étouffer nos combats, poursuit Api. Plus que jamais, nous devons faire pression pour que la lutte contre le changement climatique soit prise à bras le corps, parce qu’en parallèle, on voit les glaciers des Alpes s’effondrer et les températures estivales s’envoler. Ne pas mettre des bâtons dans les roues des pollueurs, ça revient à assister à notre suicide collectif sans broncher. »

Pour Xavier Capet, directeur de recherche au CNRS, qui est intervenu lors d’une conférence, c’est une évidence : « Les manifestations du changement climatique se font ressentir avec une intensité de plus en plus forte. Si les mobilisations se mettent en pause pendant Covid-19, on risque de perdre un temps précieux pour conserver un monde à peu près vivable. Pendant ce temps-là, les lobbys comme celui de l’aérien ne s’arrêtent pas. »

Théâtre de l’occupation, la rue Saint-Marthe n’a pas été choisie au hasard : « Les habitants du quartier sont en lutte contre la gentrification, nous souhaitions mettre en avant les pressions qu’ils subissent », a assuré Youssef, qui précise que les activistes ont organisé l’occupation avec l’aide de certains riverains.

« Il y a vingt ans, le quartier était en état d’insalubrité, mais depuis les opérations de rénovation et de montée en gamme qui ont été entreprises, on cherche à mettre dehors les précaires », a expliqué Christophe, un habitant, à Reporterre. Hausses de loyers, non-renouvellements de baux... La société immobilière de Normandie (SIN), propriétaire privée d’une grande partie des lots de l’ancienne cité ouvrière des rues Sainte-Marthe et Moinon pousse, selon les collectifs du quartier, pour que les locataires partent. « Le quartier perd son âme, de nombreux locaux sont vides », a déploré Christophe dans un soupir, qui voyait d’un bon oeil « le fait que les jeunes aient pensé à notre quartier pour se mobiliser ».

Annie, une autre riveraine, « ne juge pas les motivations » des activistes, mais s’est sentie « dépossédée » de la rue qu’elle habite. « S’ils voulaient vraiment nous aider, ils n’avaient pas à taguer les murs et à empêcher les petits commerçants de travailler. Ça donne l’impression que notre lutte leur a juste servi de prétexte pour s’installer là ». A ses côtés, le gérant du bar-restaurant Dixième Degré, acquiesçait : « J’aurais mieux fait de ne pas ouvrir aujourd’hui ».

Sur le camp, malgré quelques dissensions, notamment sur la question des tags, l’ambiance était plutôt festive et la présence policière très discrète - deux policiers en civil, en tenue de motards, près d’un point de blocage. L’occupation a brassé des centaines de personnes, activistes, photographes ou simples promeneurs. Diffusé depuis une enceinte, le hit de l’été Bande organisée, avec le rappeur marseillais Jul, a retenti sur la place. Les participants ont partagé des denrées à prix libre, glanées dans les supermarchés des alentours. Un atelier d’écriture a été animé par l’artiste L’Arbre qui pousse.

Plusieurs conférences ont ponctué la journée. Dilnur Reyhan, présidente de l’institut Ouïghour d’Europe, a mis en lumière le génocide de son peuple en Chine,. Le chercheur Malcom Ferdinand a participé à une discussion sur l’écologie décoloniale. La politologue Fatima Ouassak est intervenue sur l’écologie dans les quartiers populaires et l’océanographe Xavier Capet a expliqué combien les velléités d’expansion du secteur aérien mettaient en danger la lutte contre le changement climatique. Le cheminot Anasse Kazib, venu parler de la dynamique du mouvement ouvrier, a crié dans le mégaphone : « Le climat ne se détruit partout seul, il est détruit par le capitalisme et les dégénérescences qu’il provoque. Et les premières victimes, ce sont les prolétaires ». Il a été applaudi à tout rompre.

Thomas Piketty : « Les mobilisations des jeunes pour le climat font partie des perspectives les plus prometteuses pour changer les rapports de force sur la question du modèle économique et du capitalisme »

Dans la rue Jean et Marie Moinon, l’économiste Thomas Piketty avait ouvert le bal en début d’après-midi, devant une centaine de personnes assises sur les pavés. « Il n’est pas possible de continuer à organiser la mondialisation de la façon dont on le fait, a-t-il notamment déclaré au micro. Il ne peut plus y avoir de libre circulation des biens, des services et des capitaux sans taxe carbone, sans transparence financière et fiscale, sans imposition commune sur les multinationales et les ménages à haut revenus et capital » « Les mobilisations des jeunes pour le climat font partie des perspectives les plus prometteuses pour changer les rapports de force sur la question du modèle économique, du modèle de développement, du capitalisme, a-t-il ensuite confié à Reporterre, ajoutant aussi que ses trois filles étaient présentes, « donc forcément je suis assez sensibilisé à tout ça ».

Après le célèbre économiste, Charlotte et Tom, du collectif Vietnam dioxine, se sont fait les porte-voix des trois millions de personnes qui souffrent de maladies graves, de cancers et de handicaps suite aux épandages de défoliants et d’herbicides, en particulier l’Agent orange, pendant la guerre du Vietnam. « Des familles entières souffrent encore des effets de cette guerre chimique, a expliqué Charlotte. Les Vietnamiens réclament justice pour leurs terres, pour leurs corps, et pour la reconnaissance du crime d’écocide. » « En France, a-t-elle continué, une victime de l’Agent orange, Tran To Nga, se bat pour exiger une aide sociale et médicale pour les populations les plus touchées, et a assigné 26 multinationales de l’industrie agro-chimique états-uniennes, dont Monsanto  ». Le procès de ces compagnies se tiendra au tribunal d’Evry le lundi 12 octobre 2020.

Hocine Yahiaoui : « Nous sommes dans une lutte planétaire et se battre contre le gaz de schiste en Algérie, c’est aussi se battre contre les dérèglements du climat en France, en Australie ou aux Etats-Unis. »

Hocine Yahiaoui, président de l’association des amis de la nappe phréatique de l’Albien, a prononcé un plaidoyer vibrant contre les menaces qui pèsent sur la plus grande source d’eau douce au monde, qui s’étend principalement en Algérie, Libye et Tunisie. « Ce trésor est mis en péril par un projet d’exploitation du gaz de schiste par les géants pétroliers, qui n’ont que faire des populations locale et des écosystèmes, a-t-il regretté. L’eau douce sera polluée, les gens ne pourront plus pratiquer l’agriculture, dont ils dépendent directement, et devront migrer. Nous sommes dans une lutte planétaire et se battre contre le gaz de schiste en Algérie, c’est aussi se battre contre les dérèglements du climat en France, en Australie ou aux Etats-Unis. »

A la tombée de la nuit, les premières gouttes de pluie sont tombées. Vers 20 heures, il ne restait plus qu’une petite centaine d’activistes rue Saint-Marthe. Certains se réchauffaient autour d’un brasero. Dimanche matin, le gros des barricades ont été retirées par les services municipaux. Des bâches, des chaises et des canapés ont été réinstallés par quelques dizaines de militants, vers midi. Ils ont notamment cherché des solutions pour renforcer la solidarité et l’entraide envers les collectifs et associations en lutte contre la gentrification du quartier. Ils ont finalement décidé de participer activement à l’occupation d’un local, qui appartient à la société immobilière de Normandie, « pour y implanter une résistance de long terme » et « pour lutter contre les processus de marchandisation ».





[*À la demande des activistes et de certains habitants, leurs prénoms ont été changés.


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Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © NnoMan/Reporterre

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