Le Modern Express est le symptôme dangereux du gigantisme maritime

2 février 2016 / par Marie Astier (Reporterre)



Le cargo roulier Modern Express est remorqué vers Bilbao, en Espagne. Une issue sûre, pour ce bateau en perdition depuis une semaine. Mais l’événement souligne les dangers d’un transport maritime assuré par des géants de plus en plus gros.

En dérive depuis sept jours au large des côtes landaises, le Modern Express semble sorti d’affaire. Le navire est actuellement remorqué pour être éloigné du littoral puis emmené à Bilbao en Espagne. La préfecture maritime de l’Atlantique se félicite du « succès » de l’opération, tout en rappelant que les câbles de remorquage peuvent lâcher à tout moment.

Les risques de pollution environnementale restent limitées, le vaisseau ne transportant « que » une cargaison de bois et d’engins de travaux publics, tandis que les soutes du navire contiendraient quelques centaines de tonnes de fioul pour son moteur.

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Des hommes ont été déposés par hélicoptère sur le bateau pour accrocher un câble permettant le remorquage

Alors, tout va bien ? Pas tout à fait. « C’est un événement de mauvaise augure » estime Jacky Bonnemains, président de l’association Robin des Bois, spécialiste du suivi des aventures de ces grands cargos à travers le monde. « Le big one arrivera, ce n’est qu’une question de temps. On a mis sept jours à pouvoir le remorquer, et c’est un bateau de taille moyenne, il fait 164 mètres de long. Que se passera-t-il le jour où ce sera un très grand navire ? Ils peuvent aller jusqu’à 396 mètres et transporter plus de 20.000 conteneurs. »

Géants des mers

« Le volume de marchandises transportées au niveau mondial augmente », confirme Sophie Bahé, directrice de Vigipol, un organisme fondé par des communes du littoral breton après le naufrage du pétrolier Amoco Cadix en 1978. « Il y a de plus en plus de marchandises sur des bateaux de plus en plus gros. C’est vrai qu’au niveau européen , après le naufrage de l’Erika on a pris des mesures de sécurité. Mais statistiquement, si le trafic augmente, le risque augmente. »

Ces dernières années, le transport maritime connaît un phénomène appelé le « gigantisme » : les nouveaux cargos sont de plus en plus gros. « Il est plus économique de transporter 20.000 conteneurs sur un seul bateau avec 20 hommes d’équipage que sur trois bateaux qui en demandent 70 », commente Jacky Bonnemains.

Parmi ces géants des mers, des porte-containeurs (23 % d’entre eux), des vraquiers (navires transportant des marchandises solides en vrac, 31 %), de nombreux pétroliers et chimiquiers (30 % de ces immenses navires) (source : EMSA), et également quelques paquebots pouvant contenir des milliers de passagers. De quoi faire planer le spectre d’un naufrage, ou de nouvelles catastrophes écologiques sur les côtes atlantiques, telles que celles provoquées par les naufrages de l’Amoco Cadix (1978) et plus récemment de l’Erika (1999) et du Prestige (2002).

Un catastrophisme tempéré par Frédéric Moncany de Saint-Aignan. Président du Cluster maritime français, il représente les acteurs de l’économie maritime : « Il faut toujours pondérer l’augmentation du trafic maritime. Le nombre d’accidents et de pollutions maritimes est en baisse constante alors que le trafic augmente. La qualité moyenne de la flotte mondiale s’est largement accrue après les catastrophes de l’Amoco Cadix, du Prestige et de l’Erika. »

« Au sortir de la deuxième guerre mondiale, on transportait 500 millions de tonnes par la mer chaque année, poursuit-il. L’année dernière, on a atteint les 10 milliards de tonnes et les projections pour 2025 donnent 16 milliards. Dans le même temps, les gens de ma génération, quand ils étaient jeunes, ne pouvaient pas aller sur une plage sans revenir bardés de mazout. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. »

La sécurité des navires n’est pas pour autant parfaite. Par exemple, le Modern Express n’est pas équipé d’un dispositif de remorquage d’urgence, car il n’est obligatoire que pour quelques navires de plus de 20.000 tonnes. « Ce dispositif ne coûte pourtant pas cher, et si le navire l’avait eu, la prise de remorque aurait été facilitée », note Sophie Bahé. Son organisme Vigipol demande donc la généralisation de cet équipement.

Des moyens de sécurité plus ou moins à la hauteur

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Plus de peur que de mal pour le Modern Express, en route pour Bilbao

Face à cette nouvelle donne, Robin des Bois estime que les services de sécurité maritimes ne sont plus adaptés. Quatre remorqueurs, les Abeilles, sont répartis le long des côtes françaises à Cherbourg, Brest, Toulon et Boulogne-sur-mer. « Mais il en manque un dans le Golfe de Gascogne », regrette Jacky Bonnemains. Il y en avait bien un, basé à la Rochelle, jusqu’en 2011. Mais l’Abeille Languedoc a été envoyée patrouiller en mer du Nord et dans la Manche, quand les Anglais ont décidé de ne pas renouveler le contrat avec le remorqueur Anglian Monarch pour des raisons budgétaires.

Pas assez de remorqueurs, donc, et pas assez puissants pour les cargos de très grande taille. « C’est une hantise des autorités, d’avoir à s’occuper d’un navire de 300 mètres de long avec 8.000 personnes à bord », assure le président de l’association écolo.

« Les navires géants amènent de nouveaux risques, confirme Sophie Bahé. Tant que ça marche, c’est formidable. Mais le jour où se produit l’accident, cela prend de telles proportions que les solutions ne sont pas adaptées. » Selon elle, la vigilance des autorités pourrait s’être relâchée : « Nous sommes en période de restriction budgétaire, et il n’y a pas eu d’accident depuis longtemps, donc on pense que le risque est moins présent, mais il est toujours là. »

Autre complication à venir, les parcs éoliens offshore prévus le long de la façade atlantique. « Les préfectures maritimes de Brest et Cherbourg sont assez inquiètes d’un risque de collision », assure Jacky Bonnemain.

« De plus en plus gros et puissants »

Au Cluster maritime français, l’inquiétude n’est pas partagée. « Il faudra tirer les leçons de l’accident du Modern Express, admet Frédéric Moncany de Saint-Aignan. Mais on a bien vu que les moyens nécessaires et suffisants ont été dépêchés sur place. » Des moyens adaptés aux immenses vaisseaux ? « Les navires de sauvetages sont aussi de plus en plus gros et puissants », assure-t-il.

Pour preuve, il cite l’exercice pratiqué en 2013 par la préfecture maritime de l’Atlantique. L’Abeille Bourbon avait alors remorqué le Marco Polo, l’un des plus grand porte-containeurs au monde, long de 396 mètres de long soit quatre terrains de football. L’opération avait été un succès.

« Les conditions étaient idéales, sur une mer d’huile, cela s’est bien passé. Mais le jour où ce sera une véritable opération, il y a de grandes chances pour que les conditions ne soient pas les mêmes », avertit de son côté Sophie Bahé. « L’État français aura-t-il les moyens de faire face ? Il vaut mieux ne pas avoir d’occasion de vérifier... »




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Lire aussi : Le cargo à voile est-il l’avenir du transport de marchandises ?

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marine nationale

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