Le Prix Nobel de littérature pour Svetlana Aleksievitch, l’écrivaine de Tchernobyl

10 octobre 2015 / Fabrice Nicolino

Née en 1948 en Ukraine, Svetlana Alexandrovna Aleksievitch devient la première femme de langue russe récompensée par l’académie suédoise. Son œuvre est construite autour des témoignages qu’elle a recueillis sur les terrains de guerre et de Tchernobyl. Ce prix « donne envie d’applaudir debout ».

Qui aurait pensé ? Svetlana Alexandrovna Aleksievitch n’est pas même une écrivaine au sens classique. La toute nouvelle prix Nobel de littérature 2015 n’a jamais écrit de romans, mais six récits seulement, tous tirés d’innombrables entretiens. Est-elle pour autant une journaliste ? Probablement, mais dans ce cas de génie, sans équivalent en France. Son prix est une grande nouvelle pour ses nombreux admirateurs.

Svetlana Aleksievitch en 2013.

Aleksievitch, née soviétique, est devenue biélorusse après la dislocation de l’Empire, en 1991. Elle a écrit sur la guerre, les guerres – celle de 1941-1945, celle d’Afghanistan -, puis sur la vie et la mort de « l’homme rouge », cet étrange citoyen de la défunte Union-soviétique. Dans chaque livre, un ton unique fait d’extrême respect pour les témoins rencontrés, de folle empathie, d’amour même.

L’immense chœur des survivants

Mais le texte qui s’impose plus qu’aucun autre est assurément La Supplication - Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, paru une première fois en 1998 chez Lattès (une édition de poche est disponible chez J’ai lu).

Il est simplement impossible d’oublier le choc produit par cet immense chœur des survivants retrouvés par Aleksievitch. Certains lecteurs, qui paraissent nombreux, n’ont pas réussi à terminer le livre, comme vitrifiés par son contenu. Rappelons le point de départ : le 26 avril 1986, à 1 h 23, une série d’explosions détruisent la quatrième tranche de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine. Les dirigeants soviétiques envoient immédiatement des « liquidateurs », chargés de circonscrire à tout prix la radioactivité. Ils finiront par être des centaines de milliers, luttant contre la contamination avec des moyens dérisoires, souvent sans la moindre protection.

Des « liquidateurs » de Tchernobyl.

C’est ce monde dantesque qu’Aleksievitch parvient à reconstituer en donnant la parole aux victimes. Leurs paroles, certaines fois grandioses, paraissent presque calmes, mais toutes donnent instantanément la chair de poule, qui ne disparaît plus. On y sent comme jamais la stupéfaction, le désespoir, la mort. Et cette incroyable barbarie d’une énergie qu’aucune force humaine n’est capable de maîtriser.

« On ne peut ni les étonner ni les rendre heureux »

On permettra de proposer quelques courtes citations, parmi des centaines d’autres possibles. Pour commencer : « Je réfléchis à cela. La mort tout autour oblige à penser beaucoup. J’enseigne la littérature russe à des enfants qui ne ressemblent pas à ceux qui fréquentaient ma classe, il y a dix ans. Ils vont continuellement à des enterrements... On enterre aussi des maisons et des arbres... Lorsqu’on les met en rang, s’ils restent debout quinze ou vingt minutes, ils s’évanouissent, saignent du nez. On ne peut ni les étonner ni les rendre heureux. » Pour continuer : « J’ai regardé par la fenêtre. Il m’a aperçue : “Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a un incendie à la centrale. Je serai vite de retour.” Je n’ai pas vu l’explosion. Rien que la flamme. Tout semblait luire…Tout le ciel…Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur. Et il ne revenait pas. » Enfin : « Vassenka, que faire, lui demandé-je ?
— Pars d’ici ! Pars ! Tu vas avoir un enfant.
En effet, j’étais enceinte. Mais comment pouvais-je le laisser ? Lui, il me supplie :
— Pars ! Sauve le bébé ! »

Un prix Nobel de littérature qui donne envie d’applaudir debout.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance, Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaire ni actionnaire, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et nous laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Tchernobyl : dix millions de personnes affectées par dépressions, angoisses et suicides

Source : Fabrice Nicolino pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Ville de Pripyat, au nord de Tchernobyl. © D. Markosian : One Day in the Life of Chernobyl, VOA News, photo gallery
. Portrait : Elke Wetzig, CC BY-SA 3.0
. Liquidateurs : stahlmandesign CC BY 2.0

DOSSIER    Nucléaire

THEMATIQUE    Culture et idées
22 mars 2019
EN BÉDÉ - Les Gilets jaunes au tribunal : des condamnations à la chaîne
Reportage
23 mars 2019
Gilets jaunes - « La question de la violence révèle une crise démocratique historique en France »
Entretien
23 mars 2019
Pourquoi la répression des manifestations en ce moment est-elle un scandale sanitaire ?
Une minute - Une question


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Dans les mêmes dossiers       Nucléaire



Sur les mêmes thèmes       Culture et idées





Du même auteur       Fabrice Nicolino