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Reportage — Pollutions

Le casse-tête du recyclage des bateaux abandonnés

Alors que des milliers d’épaves sont abandonnées sur les côtes françaises, une grande action de nettoyage a lieu depuis 2021 dans le Morbihan. Si les plages sont plus propres, les matières composites des bateaux rendent le recyclage plus difficile.

Île aux Moines (Morbihan), reportage

Dans le port du Gored, sur l’île aux Moines, l’anse aux eaux transparentes a retrouvé ses allures de carte postale. L’an passé, la petite plage de l’ouest de l’île était encore encombrée d’une dizaine d’embarcations, de planches, dériveurs, catamarans abandonnés par des particuliers. Une pollution visuelle, mais pas seulement, puisqu’en se désagrégeant sur la côte, le plastique et la fibre de verre finissent généralement à la mer.

« La Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) nous a demandé de nettoyer cet endroit afin de renouveler nos places de mouillage. Nous savions qu’il y avait beaucoup de bateaux délaissés sur l’île. Nous en avons profité pour généraliser l’opération », raconte l’élu municipal chargé de la mer, Jacques Bathiat.

Sur le port du Gored, où l’anse a été nettoyée, quelques bateaux ont été déposés par des propriétaires. © Théophile Trossat/Reporterre

Depuis l’an passé, l’île aux Moines organise en effet une grande action de nettoyage, une première pour le caillou aux 330 habitants, qui en accueille jusqu’à 5 000 en été. En ce début mai, tous les bateaux abandonnés ou hors d’usage sont en train d’être réunis. Sur l’ancien site de la station d’épuration, transformé en cimetière improvisé, une cinquantaine attendent leur heure, de la simple planche jusqu’au voilier de plusieurs mètres. À l’automne, ils seront environ 150 à quitter l’île sur un vraquier, après la saison touristique. Destination : le continent et un chantier de déconstruction agréé. « Restera ensuite à être vigilant sur les embarcations qui s’installent sur la grève hors saison. Nous les ferons enlever systématiquement », avertit l’élu.

Jacques Bathiat, élu à la mer, sur l’ancien site de la station d’épuration où sont stockées les épaves en attendant leur évacuation de l’île. © Théophile Trossat/Reporterre

Des milliers d’épaves sur nos côtes

Combien de bateaux croulent dans une vasière ou végètent au fond d’un jardin ? Le nombre exact est difficile à obtenir, car personne ne les recense vraiment. D’après la base de données mise à disposition par le Service hydrographique et océanographique de la Marine (Shom), environ 4 700 épaves dorment sur les fonds marins au large des côtes françaises, dont une bonne partie près du littoral. Alors que la plaisance s’est démocratisée dans les années 1960-1970, le polyester a fait son apparition et jusqu’ici, il n’existait pas de filière organisée de prise en charge de ces déchets. Chaque propriétaire devait accomplir la démarche de son côté, contacter et payer un chantier pour se débarrasser de son bateau.

Depuis 2019, les choses ont changé. Avec la mise en place de la responsabilité élargie du producteur (REP), cette déconstruction est à présent gratuite pour les propriétaires. Le coût est assumé par l’écocontribution payée à l’achat d’un bateau et l’adhésion d’une centaine d’entreprises nautiques à l’Aper [1]. Agréée par le ministère de la Transition écologique, elle est devenue l’éco-organisme chargé d’organiser la déconstruction de navires de plaisance, immatriculés en France.

Sur le terrain du chantier naval du Guip, la mairie a entreposé quelques épaves avant leur évacuation. © Théophile Trossat/Reporterre

Fin mars, 4 441 bateaux avaient été traités depuis 2019 sur tout le territoire français. En majorité les demandes sont venues de particuliers, mais il y a aussi eu des opérations plus globales, organisées par des collectivités, comme celle de l’île aux Moines.

Dans ce cas-là, il faut souvent retrouver en amont les propriétaires. Ainsi sur l’île du golfe, l’an passé, toutes les embarcations gênantes ont été notifiées d’un autocollant jaune rappelant l’interdiction de stationner sur l’espace public. Puis, sans nouvelles des propriétaires, la DDTM a procédé à des déchéances de propriété. Se sont ensuite ajoutées celles qui verdissaient dans les jardins, une quarantaine environ. Même si certains ont du mal à se séparer de leur vieille coque. « Ils pensent toujours qu’ils pourront un jour la remettre à flot », souligne David Fournier, chargé de gestion du domaine maritime dans le Morbihan pour la DDTM. Un bateau a souvent une histoire de famille derrière lui. Difficile de le traiter comme un vulgaire déchet.

Cet autocollant jaune rappelle l’interdiction de stationner sur l’espace public. © Théophile Trossat/Reporterre

« Le recyclage reste toujours un sujet compliqué »

Si la filière de nettoyage se met peu à peu en place, elle vient pourtant buter contre celle du traitement des déchets, encore balbutiante sur les matériaux composites. « Les bateaux de plaisance construits dans les années 1980 représentent une cible privilégiée, car ils ont un effet important sur le paysage et l’environnement. Leur particularité, c’est le composite, différents matériaux associés avec de la résine, fibre de verre ou de carbone par exemple, et difficiles à déstructurer », poursuit David Fournier, à la DDTM.

Une épave sur l’ancien site de la station d’épuration où sont stockées les épaves en attendant leur évacuation de l’île. © Théophile Trossat/Reporterre

À Montoir-de-Bretagne, en Loire-Atlantique, Romi recyclage fait partie d’un des vingt-six centres de déconstructions agréés par l’Aper pour déconstruire la plaisance. Didier Monnier, son directeur général, confirme : « C’est sûr, nous traitons davantage de bateaux depuis 2019, mais le recyclage reste toujours un sujet compliqué. »

Après avoir procédé aux vérifications de sécurité, notamment sur les réservoirs à essence ou sur les fusées de détresse, le navire est mis en pièces. Les matières présentes peuvent alors être réemployées, recyclées ou valorisées pour produire de l’énergie. Si ces solutions ne sont pas possibles, il faut s’en débarrasser. « Ça dépend des zones. En Bretagne, il y a très peu d’incinérateurs. Nous avons donc recours à l’enfouissement. »

Vue sur un mouillage dans le golfe du Morbihan. © Théophile Trossat/Reporterre

Joint par Reporterre, le délégué général de l’Aper, Guillaume Arnauld des Lions, confirme, en apportant des chiffres : « On sait très bien valoriser les métaux présents sur les équipements de pont ou le moteur. L’aluminium par exemple est recyclé à 100 % avec une valeur économique. » Pour le bois, présent à l’intérieur, le recyclage est également important. « La moitié est broyée pour faire des panneaux d’aggloméré ; le reste, de moindre qualité, part en valorisation énergétique dans des cimenteries ou des centrales. » Le plus problématique est le composite des coques et des ponts, qui représente environ la moitié du poids du bateau, 60 % est envoyé à brûler dans des centrales et 40 % éliminé, par incinération ou enfouissement [2].

Tout l’enjeu est là : trouver des solutions pour recycler cette matière hétérogène. « Les choses avancent. On sait à présent, grâce à différents procédés, séparer la fibre et la résine, c’est faisable techniquement, mais ça coûte trop cher. » Reste la rentabilité : « Nous n’avons pas encore le modèle économique. »

Il existe également des matériaux plus écologiques, fibres végétales, résine biosourcée. Le recul manque sur leurs propriétés mécaniques et leur résistance dans le temps. Leur utilisation demeure expérimentale. « L’industrie nautique a son rôle à jouer certes, admet Guillaume Arnauld des Lions, par ailleurs délégué général adjoint de la fédération des industries nautiques (FIN). Mais elle est très dépendante des fournisseurs de matières premières. À eux de développer leur recherche et développement, de proposer des produits plus intéressants. » Pour preuve, aujourd’hui la majeure partie des bateaux de plaisance, environ 90 % selon l’Aper, sont toujours construits en composite fibre de verre et résine polyester.


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