« Le climat ? Bien sûr qu’on y pense. » Paroles d’habitants sur le changement climatique

Durée de lecture : 5 minutes

27 juin 2015 / Emilie Massemin (Reporterre)

Tous les mercredis, l’Association d’éducation populaire Charonne-Réunion organise des animations pour les familles. Reporterre a profité de l’occasion pour causer changement climatique avec les habitants de ce quartier populaire et métissé du XXe arrondissement de Paris. Point de discours scientifiques compliqués, mais une conscience aiguë du problème et un sentiment d’impuissance.


Sous ce joli rayon de soleil de juin, difficile de se préoccuper de dérèglement climatique. Mais pour Leïla, qui bavarde près de la fontaine de la place de la Réunion avec Karina, animatrice à l’AEPCR (Association d’éducation populaire Charonne Réunion), c’est une réalité qu’elle observe chaque année en Algérie, son pays d’origine. « Les producteurs augmentent les prix, parce qu’il n’a pas plu cet hiver et que les fortes pluies actuelles vont abîmer les récoltes, rapporte-t-elle surveillant du coin de l’œil son fils Anis. Mais les gens ne font pas attention, ils sont habitués à ces manigances avant le Ramadan. »

Leïla et Karina

Antoine, technicien en montage et dépannage de climatiseurs, considère le changement climatique comme « un problème déjà connu de tout le monde ». « Moi je suis du Sénégal, les gens souffrent énormément, la mer gagne les terres et les maisons s’écroulent », raconte-t-il. Le cycle des saisons est également bouleversé : « Il fait de plus en plus chaud. Par exemple, à Dakar, avant on ne dépassait pas les 26°C. Maintenant, on monte jusqu’à 40°C, c’est énorme. »

Antoine Tavares

« En Côte d’Ivoire, les inondations ont fait plein de morts »

Un peu plus loin, Fatou, assistante maternelle, distribue gobelets de grenadine et quatre-quart aux enfants. La Côte d’Ivoire, son pays d’origine, est également touché, observe-t-elle. « Normalement, en août, c’est la saison des pluies. Et moi j’étais là-bas, il faisait 44°C, il n’y a pas eu de pluie, ça faisait peur à tout le monde. Puis quand on a eu les pluies, il y a eu des inondations et plein de morts. »

Fatou ne sait pas trop comment agir, alors elle commence par faire le tri. Pour elle, le lien entre climat et déchets est évident parce que « quand on jette certains trucs qui ne peuvent pas se détruire dans la nature, ou qui vont se détruire dans cent ou deux cents ans, on sait que ça va forcément nous péter à la gueule un jour ! ».

Fatou Pierozzi

« On assiste à du terrorisme urbain »

Arrive Ghislaine, en robe orange et bleue. « Mais qu’elle est belle ! », s’exclame-t-elle en embrassant Fatou. Sans emploi suite à un licenciement économique, cette quinquagénaire bavarde et chaleureuse s’attaque à l’aménagement du quartier, symbole à ses yeux d’un système émetteur de gaz à effet de serre. « Je trouve qu’on assiste à du terrorisme urbain. Il y a plus d’immeubles qui poussent que de jardins. On a beaucoup de voitures polluantes. C’est la surenchère. »

Mais « en tant que personne individuelle, je ne peux rien faire, parce qu’il y a les lobbies, estime-t-elle. Ce qui fait la différence dans cette affaire, c’est celui qui a le pognon. » Elle envisage de se remettre à la politique ou espère gagner à l’Euromillion, pour « changer le quartier » : « Pourquoi ne pas faire un champ avec du foin, de l’orge ? Pour moi, quand un retraité sort, il faut qu’il puisse aller dans le jardin, se rincer avec l’eau fraîche d’une fontaine et cueillir un petit coquelicot. »

Ghislaine Happy

Protéger la planète pour ses enfants

Assise sur un banc, Anna, intermittente du spectacle, prend le soleil. Sa prise de conscience du changement climatique est liée à la naissance de son fils, Milo, aujourd’hui âgé de quatre ans. Pour ne pas lui laisser une planète polluée, elle s’est mise à acheter bio et en vrac pour limiter les déchets, et s’astreint au tri sélectif. « Mais je ne suis pas obnubilée par ça non plus, sourit-elle. Mon fils, je continue à lui mettre des couches, alors que je sais bien que c’est extrêmement polluant. »

A côté d’elle, Sonia, pointe les contradictions de la politique française en matière de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre. « La France est assez engagée malgré les capotages sur la circulation alternée pendant les pics de pollution. Il y a le projet du Grand Paris, dont la visée est d’avoir moins de voitures. Mais il y a des choses pour lesquelles c’est un peu incohérent, j’ai cru comprendre, pour le gaz de schiste par exemple, relève l’éducatrice. Ce qui est intéressant c’est qu’au niveau des établissements scolaires, ils essaient de sensibiliser les enfants dès le plus jeune âge. Du coup, mon fils arrive en disant qu’il faut faire le tri. »

Chaque mercredi après-midi place de la Réunion, l’AEPCR organise des animations pour les familles.

« Personne ne respecte »

Peu à peu, la place se vide. Un groupe d’ados reste à chahuter autour d’un banc public. Mamadou, 14 ans, est au courant des problèmes de pollution. « Personne ne respecte, juge-t-il. Il y a plein de voitures qui polluent avec leurs pots d’échappement. Alors qu’il y en a moins, par exemple, qui fonctionnent à l’électricité. » Par contre, aucun n’a entendu parler de changement climatique. « On ne sait pas s’il va faire plus chaud dans les prochaines années, seul Dieu le sait », tranche Bakari, 13 ans.

Assis à l’ombre d’un arbre, André, préparateur de commandes en fruits et légumes, regarde les derniers enfants partir. Il est sceptique quant à la lutte contre le changement climatique : « Le dernier mot revient aux politiques. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Manifester, c’est tout ! » Sans compter que c’est un sujet « très complexe », juge-t-il. « Les émission de gaz à effet de serre viennent de plusieurs endroits, les usines, les voitures. Or, l’essence fait rentrer beaucoup d’argent à l’État. Les usines font travailler les gens. Il faut y aller mollo, mollo... »

André Louvouezo

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Lire aussi : Les agriculteurs et le changement climatique : « On en entend parler, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? »

Source et photos : Emilie Massemin pour Reporterre

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