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Le discret pouvoir des mots sur notre vision du monde

13 juin 2017 / Élisabeth Schneiter (Reporterre)



Dans son livre « Les Mots piégés de la politique », le sociolinguiste Philippe Blanchet démontre, à travers l’analyse de certains syntagmes, comment le pouvoir politique étend son emprise par la diffusion subreptice de mots et d’expressions contenant des sens implicites.

« Le pouvoir est une question de langue, de discours, de vocabulaire » et Philippe Blanchet, professeur de sociolinguistique, montre plus précisément dans son livre, Les Mots piégés de la politique, que le pouvoir « s’exerce en diffusant, si possible subrepticement, des sens implicites, des préjugés tapis dans certains mots, qu’on fait avaler aux citoyens, comme un comprimé noyé dans de la mie de pain ». Ainsi, les citoyens adhèrent à un ordre qui leur est défavorable, et acceptent d’être dominés.

Philippe Blanchet scrute et approfondit certains syntagmes dangereux, mots-valises qui servent à faire passer des idées sans que ceux qui les reprennent en soient conscients. Il analyse quelques-unes des mystifications du langage, mots porteurs de l’endoctrinement discret d’une idéologie sournoise. Chercheur engagé qui combat la discrimination sous toutes ses formes, il choisit donc d’analyser des mots porteurs « d’une certaine identité politique et nationale française », comme « Je suis Charlie », « laïcité », « radicalisation », « communautarisme », « incivilités » (au pluriel).

Il pointe, à juste titre, le flou du slogan créé en réaction à l’horreur de l’attentat contre les journalistes de Charlie. Et les enfumages qui ont suivi, notamment dans l’allocution de François Hollande, qui assimile Charlie à « la République », à « la démocratie ». Et il fait remarquer que deux de ces mots, République et républicain, n’incluent pas nécessairement, contrairement à la doxa prêchée, l’idée de démocratie et de droits humains. La République chinoise, par exemple, est loin d’être démocratique et de respecter les droits de l’homme. Blanchet dénonce aussi avec justesse, la position moralisante de l’État français, dont les actes ne sont pas toujours conformes aux exigences morales affichées.

Comment l’industrie chimique s’est approprié le mot « agriculture » 

Dommage que l’auteur de ce livre n’analyse pas aussi les sens cachés des mots (nationalisme, autoritarisme, uniformisation…) qu’il utilise lui-même dans sa conclusion pour qualifier l’État français, et caricaturer l’impuissante défense d’une « certaine idée de la France ». Il serait utile de montrer et d’interroger l’évolution de ces concepts, à l’origine neutres ou positifs, devenus péjoratifs.

Il est salutaire de pointer l’insidieux pouvoir des mots. Espérons que Philippe Blanchet tourne une prochaine fois sa lorgnette vers l’emprise capitaliste sur la société. Ce sont les mots « croissance », « emploi », « développement », « progrès » qu’il faut scruter, pour montrer comment ils ont été imposés comme des évidences. Et comment l’industrie chimique s’est approprié le mot « agriculture », par exemple.

Heureusement, le livre se termine par un bonus, un éclairage du mot « équité », apparu pour soutenir une mesure qui en contredit le sens : « corriger une inégalité, donner plus à ceux qui ont moins » ! Or le nouveau « principe d’équité du temps de parole » donne, en fait, davantage de temps de parole aux grands partis, les plus forts, qu’aux plus petits partis et mouvements politiques. Ce qui permettra aux plus forts « d’assener de façon encore plus massive leur vocabulaire manipulateur ».


  • Les Mots piégés de la politique, de Philippe Blanchet, éditions Textuel, mai 2017, 96 p., 12,90 €.



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Lire aussi : Stéphanie Bonnefille : « On en a plein de mots sur l’écologie, mais on n’a pas le récit »

Source : Élisabeth Schneiter pour Reporterre

Photo :
. chapô : l’Institut du monde arabe, en janvier 2015, à Paris. Flickr (Pierre LANNES/CC BY-SA 2.0)

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