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Stéphanie Bonnefille : « On en a plein de mots sur l’écologie, mais on n’a pas le récit »

19 novembre 2016 / Entretien avec Stéphanie Bonnefille



Comment parler de la crise écologique en se faisant entendre ? Aux Etats-Unis comme en France, les mots de l’environnement induisent des représentations biaisées ou démotivantes. Nos sociétés manquent d’un récit à même de les mettre en mouvement.

Stéphanie Bonnefille est enseignante-chercheuse en linguistique au département d’anglais de l’université Bordeaux-Montaigne. Ses recherches portent notamment sur la construction des discours politiques sur l’environnement. Elle est l’auteur d’un livre d’entretiens avec Noël Mamère, Les Mots verts. Pour un langage de l’écologie politique.



Reporterre — En tant qu’universitaire, qu’est-ce qui vous intéresse dans les discours politiques portant sur le réchauffement climatique et l’écologie ?

Stéphanie Bonnefille — Le domaine de recherche dans lequel s’inscrivent mes travaux de recherche est celui de la linguistique cognitive, élaborée à Berkeley par George Lakoff et son équipe. Le postulat de départ est que la métaphore n’est pas qu’affaire de poésie et de littérature. Plus qu’une figure de style, c’est une figure de pensée, qui donne accès à certains fonctionnements de la cognition. J’aime pratiquer une linguistique branchée sur le monde, voir comment le sens se construit. Donc, j’applique cette théorie en l’associant à des outils de rhétorique, afin de m’interroger sur les systèmes de représentation qui sont activés dans le discours.

J’ai grandi près de Font-Romeu, dans les Pyrénées-Orientales, proche de la nature, que j’ai prise pour acquise. C’est bien plus tard, dans une vie citadine, que j’ai mesuré l’ampleur des dégâts et que je me suis dit qu’avec ce métier, je pouvais peut-être ajouter ma contribution en réorientant mes travaux dans la direction de la crise climatique, des énergies et des processus d’écoblanchiment.

Étant linguiste et angliciste de formation, le premier travail a consisté à analyser les huit discours sur l’état de l’Union de G. W. Bush, en me focalisant sur les passages portant sur l’environnement. Je me suis aperçue que, dans ces discours, le thème de l’environnement était la porte d’entrée pour aborder la politique énergétique. J’ai vu à quel point le premier thème était instrumentalisé pour servir le second.


Comment les questions environnementales ont-elles été traitées durant la récente campagne présidentielle aux États-Unis ?

Elles ont été absentes du premier débat entre les candidats Trump et Clinton. Sauf lorsque Hillary Clinton a évoqué rapidement la création de « green jobs », salvateurs pour le pays, et l’expansion du photovoltaïque. Mais, rappelons que la fracturation hydraulique ne l’a jamais inquiétée, et qu’elle ne s’est pas opposée non plus à la création de l’oléoduc XL Keystone.

Quant à Trump, il a lancé sur une chaîne télévisée américaine en août dernier : « Je ne suis pas un grand croyant du changement climatique induit par l’homme. » Au sujet de la hausse des températures, il a ajouté : « It goes up, it goes down », « ça monte, ça descend ». Autrement dit, « c’est comme ça » ! Celui qui candidate au poste le plus puissant de la planète affirme au fil de sa campagne que le changement climatique est un « hoax » inventé par les Chinois, c’est-à-dire une intox, une conspiration. Il appartient à la catégorie des climatosceptiques. Voilà un mot à bannir : au-delà de ce qu’il évoque, c’est en réalité un abus de langage, car ces hommes savent, ils mentent et optent pour le négationnisme. Appelons-les donc par leur nom : des « climatomenteurs », qui agitent le spectre de la conspiration pour rallier les citoyens à leur cause, celle des industries fossiles et des lobbys pétroliers.

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Le mode de vie étasunien est indissociable de la voiture individuelle.

D’ailleurs, voyant la cause pour l’environnement se déliter par le biais de Trump, 375 scientifiques membres du National Academy of Sciences se sont récemment adressés aux candidats à la présidentielle dans une lettre ouverte, pour rappeler que le réchauffement n’est pas une intox.


Auparavant, vous aviez analysé les discours d’Obama, notamment au sujet de la marée noire dans le golfe du Mexique en 2010. Qu’y aviez-vous remarqué ?

D’abord, le contexte. Quand on touche au pétrole aux États-Unis, on touche à quelque chose de tabou. Tabou parce que totem : la consommation d’énergie de ce pays se répartit en 40 % de pétrole, 23 % de gaz, 23 % de charbon, soit presque 90 % d’énergies fossiles. Les villes américaines ont été construites alors que la voiture existait déjà, ou presque. Et le pays est 15 fois plus grand que le nôtre. Les Américains prennent l’avion comme nous, Français, prenons le train. Enfin, le lobby pétrolier est extrêmement puissant aux États-Unis, et n’oublions pas qu’Obama a été le candidat le plus financé par British Petroleum pour sa campagne présidentielle.

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L’incendie de la plateforme Deepwater Horizon, en 2010.

Quand la plateforme Deepwater Horizon a explosé le 20 avril 2010, il n’y a pas eu de discours officiel adressé à la nation, mais des sortes de bribes médiatiques. Les habitants du golfe se disent : « Mais qu’est-ce qu’il fait ? Le pétrole se répand [plus de 3 millions de barils avant que la fuite ne soit colmatée, au bout de trois mois] ; on ne sait plus quoi faire pour l’éliminer ; le tourisme est mort et la pêche à la crevette aussi ; on n’a jamais vécu pareil drame, et il fait de petits discours çà et là ! » Finalement, Obama s’est adressé à la nation depuis le Bureau ovale le 15 juin, expliquant que c’était la pire catastrophe environnementale de l’histoire du pays, qu’il fallait mettre l’accent sur les énergies propres et que, pour l’heure, l’administration avait un « plan de bataille » : tout nettoyer. Ça s’appelait le « cleanup operation ». Le site web alors mis en place afin de tenir les citoyens informés sur l’opération de nettoyage affirmait, dans une transparence douteuse, que tout était sous contrôle.


Le même tabou joue-t-il au sujet de la fracturation hydraulique et des forages non conventionnels ?

Sous Bush le fils, on s’inquiétait beaucoup de la dépendance énergétique du pays, car le pétrole était importé du Moyen-Orient. Est arrivé le 11 Septembre : les discours présidentiels se sont colorés de l’idée que, en matière d’énergie, les États-Unis dépendent d’un méchant qui leur veut du mal. Donc, la dépendance énergétique était synonyme d’insécurité sur le sol américain.

Quelques années plus tard, Obama a expliqué qu’avec la fracturation hydraulique et les forages non conventionnels, les États-Unis allaient accéder à l’indépendance énergétique. Qui plus est, ils seraient exportateurs de pétrole. Voilà donc un nouvel eldorado dans un pays frappé par la récession.

Cette dichotomie, entre les notions de « dépendance » dans le discours de G. W. Bush, et d’« indépendance » chez Obama, est très intéressante, parce que ces mots renvoient à des représentations et à des scénarios qui sont complètement différents. Si le premier est anxiogène, le deuxième est porteur d’espoir, de sécurité énergétique… et de dollars. Cela dit, en France, nous avons connu cette dichotomie après le premier puis le deuxième choc pétrolier : sous Pompidou puis Valéry Giscard d’Estaing, il fallait se défaire du pétrole pour accéder à cette fameuse indépendance énergétique. D’où le nucléaire civil.

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Opération de fracturation hydraulique dans le Dakota du Nord, en 2011.

Aujourd’hui, les reportages sur la fracturation hydraulique, par exemple dans le Dakota du Nord, montrent qu’il s’agit d’une deuxième ruée vers l’or, au sens littéral. Des gens, des hommes généralement, partent avec rien pour se faire une fortune, prêts à s’entasser dans des maisons mobiles pour exploiter ce pétrole, nettoyant leurs camions-citernes à la sauvette dans des rivières pour gagner du temps et être encore plus rentables. Comme lorsqu’ils partaient vers l’ouest des États-Unis avec leur carriole et leur tente. C’est la réactivation du mythe des pionniers du milieu du XIXe siècle.


Avec Noël Mamère, vous analysez les différentes manières dont le personnel politique et médiatique raconte la crise environnementale. Quelles sont-elles ?

Il y a le catastrophisme, qui n’est pas du tout vendeur. C’est une des raisons pour lesquelles le documentaire de Nicolas Hulot, Le Syndrome du Titanic, n’a pas marché. Il faisait trop peur. Et puis, les gens n’ont pas envie de se sentir coupables. D’ailleurs, Nicolas Hulot a changé sa tactique de communication depuis. On l’a vu lors de sa campagne « Osons », juste avant la COP21, où il se met en scène dans un clip humoristique.

Il y a le récit guerrier : on personnifie le climat ou le réchauffement, on donne corps et âme à ce phénomène, qui devient une personne contre qui se battre. Pourquoi pas, puisque les tropes [Emploi d’un mot ou d’une expression dans un sens figuré, NDLR] servent à rendre tangible quelque chose qui l’est difficilement, à frapper les esprits. Mais, pourquoi tout le temps mobiliser la pensée et le raisonnement par l’image de la guerre ? C’est quelque chose contre quoi je m’élève. Car, à partir du moment où vous activez le cadre de connaissance de la guerre, vous activez aussi des mécanismes de représentation, de catégorisation, de raisonnement guerriers. Et, alors là, c’est fichu : comment pouvez-vous faire machine arrière dans l’esprit des gens ? Impossible. Et je pense que cela peut conduire à faire la guerre dans les faits, même si on pourra me rappeler que les activistes Greenpeace se revendiquent ecowarriors [guerriers de l’écologie]. Pourquoi ne peut-on pas porter un discours pacifiste et laisser la guerre, la vraie, là où elle est ?

Comme la sauce ne prend pas, ou mal, avec les nombreuses tonalités déjà essayées, le récit spirituel a récemment été testé aussi : certains experts en communication, spin doctors et storytellers, se disent que parler au cœur plutôt qu’à la raison, faire raisonner cette spiritualité perdue en quelque sorte, ça peut fonctionner. Pensons à Nicolas Hulot, qui avait rassemblé plusieurs chefs d’État en juillet 2015, en vue de la COP21, autour d’un cycle de conférences intitulé le Sommet des consciences. Qu’en penser ?


Une autre image que l’on rencontre souvent est celle de l’« écologie punitive », qui serait faite d’interdictions et d’austérité. Vous écrivez par exemple que le terme « décroissance » évoque pour beaucoup de gens une société « où le plaisir (la jouissance) n’aurait pas sa place ou, pire, serait interdit ».

Le mot « décroissance » fait peur et certains partisans de ce slogan ont du mal à entendre ce point, d’ailleurs, qu’ils interprètent comme un refus de changer les choses ou une preuve de candeur. Ce n’est pas le bon mot pour traduire l’idée qu’il porte, les gens ne sont pas prêts. Donc, sur le plan des représentations, c’est de l’ordre de la bourde.

Les gens ne comprennent pas très bien de quoi il s’agit. Et en général, de la même façon que l’on préférera « propre » à « sale », on aimera davantage « croissance » à « décroissance ». Sur le plan conceptuel, « plus », c’est « mieux » ; croître, c’est mieux. Si je vous dis que vous allez rapetisser, que votre maison, votre voiture, votre niveau de vie vont rapetisser, vous n’allez pas vouloir vivre dans ce monde de lilliputiens !

Et pourtant, le concept de « less is more » (moins est plus), « small is beautiful » (le petit est beau), ça marche ! Car, tant qu’on a du plus et du joli, finalement, ça va. C’est une question de représentations : « Plus, c’est mieux. » Mais, si l’on peut parvenir à avoir plus avec moins, joli avec petit, alors d’accord. Et maintenant, on vante les « légumes moches » et les « dumb phones », et c’est accepté. C’est pour cela que j’ai beaucoup apprécié L’Âge des Low Tech, de Philippe Bihouix, qui fait appel à la raison et non aux émotions, au changement et non à la frustration, pour nous inviter à renverser la vapeur. Savoir mettre en mots, c’est crucial pour ne pas effrayer les cibles. Et travailler la communication n’est pas forcément vendre son âme au diable, on le sait depuis Aristote !


Comment reconstruire une image positive de l’écologie ?

Aujourd’hui, on en a plein de mots sur l’écologie, qui sont comme des photos, mais on n’a pas le film. Voilà ce qui manque, ce fameux récit. Je ne suis pas la seule à le dire, mais je le dis de mon point de vue de linguiste. Il faut qu’on invente, mais on est dans un vide total, saisis par la peur et par ce que nous vendent les médias comme à la fois urgence climatique et en même temps statu quo dans les faits.

Il existe un jeu pour enfants très à la mode aux États-Unis en ce moment : vous lancez neuf dés, qui ont un dessin sur chaque face et, selon la face sur laquelle ils tombent, vous devez imaginer une histoire. Pour l’écologie, c’est pareil : on a les dés et leurs faces, mais on peine à trouver la juxtaposition de ces faces entre elles, la syntaxe à faire partager, celle qui active des représentations qui mènent à une prise de conscience, à une acceptation, à des actes.

Une solution serait de rassembler des acteurs de divers horizons, qui partagent cette même préoccupation pour la crise climatique, afin d’élaborer ce récit. Il me semble important de partir du "bas", des militants et associations qui agissent sur le terrain mais qui n’ont pas forcément le temps ou l’envie de mettre tout cela en forme. Donner une configuration, une syntaxe, un poids en termes de communication à ces investissements multiples et travailler à faire émerger un récit audible, comme le fait déjà Alternatiba par exemple, c’est ce vers quoi j’ai envie de me diriger.

- Propos recueillis par Baptiste Giraud




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Lire aussi : Sarkozy, de l’écologisme d’Etat à l’injure productiviste

Source : Baptiste Giraud pour Reporterre

Dessin : © Félix Blondel/Reporterre

Photos :
. fracturation : Wikimedia (Joshua Doubek/CC BY-SA 3.0)

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