Le forum sur la biologie de synthèse a été envahi par les chimpanzés du futur

16 mai 2013 / John Kaltenbrunner (Pièces et main d’œuvre)



Fin avril, un « forum » sur la biologie de synthèse, organisé par les partisans de celle-ci, visait à préparer l’esprit de jeunes lycéens à cette technologie. L’intervention des chimpanzés du futur a fait dévier la discussion.

À tous ceux qui ne se trouvaient pas au pseudo-forum de la biologie de synthèse, au CNAM le 25 avril 2013 (c’est-à-dire tout le monde) et à tous ceux que l’interruption de la retransmission sur Internet, ordonnée par les organisateurs, a privé de l’événement (c’est-à-dire personne), nous offrons la transcription des principales interventions, précédée d’une analyse sur le vif de cette opération d’acceptabilité.

Merci au service cinématographique des Chimpanzés du futur pour son enregistrement. Ne manquez pas bientôt notre film sur cet affrontement entre l’humanité supérieure et les primates arriérés – prochainement sur vos écrans !

(Pour ceux qui ont manqué les épisodes précédents, voir « Les chimpanzés du futur au pseudo-forum de la Biologie de synthèse ».)

Jeudi 25 avril 2013, une bande de chimpanzés du futur perturbe le Forum de l’Acceptabilité de Synthèse dans les locaux du CNAM à Paris. Banderole, tracts, slogans, déclaration lue au micro, l’opération de manipulation d’opinion tourne court. Dépassés, les organisateurs mobilisent en dernier recours les lycéens présents pour sauver leur pseudo-débat : des jeunes sont appelés à prendre le micro, à poser des questions et à distribuer la parole.

Ce conflit trouble les jeunes : le « bon débat » auquel ils avaient été préparés s’effondrant, ils hésitent entre la défense de l’ordre techno-démocratique en échec et la tentation d’intervenir de façon plus autonome, avec leurs mots, exprimant leurs doutes sur le projet nécrotechnologique que ce pseudo-forum cherche à leur faire avaler.

Un chimpanzé clame : « Nos masques servent à dire que ce forum est une mascarade ; et maintenant la mascarade est finie. Vous, dans cette salle, rentrez chez vous. Informez-vous par vous-mêmes ; parlez avec vos proches, vos voisins, vos amis ».

Une lycéenne lève le bras et crie : « Nous on est obligés, désolée ! C’est notre prof ! » Le chimpanzé lui répond : « Eh bien c’est le moment de vous réveiller. » La lycéenne s’adresse alors à la salle : « Réveillez-vous ! »

Dès le plus jeune âge

Ces lycéens – une classe du lycée Bergson de Paris et une du lycée Maurice Genevoix de Montrouge - ne sont pas venus d’eux-mêmes au CNAM, ils y ont été amenés par l’association « L’Arbre des Connaissances – Association pour la Promotion de la Science et de la Recherche », dans le cadre de son programme « Jouer à débattre ».

Qu’est-ce que cet « Arbre des Connaissances » ? Une association créée en 2004 pour ’« initier les jeunes aux métiers de la recherche » et lutter contre leur rejet des filières d’études scientifiques. Son fondateur, voyez comme les choses sont harmonieuses, est le professeur Ali Saib, actuel coordinateur de l’Observatoire de la biologie de synthèse et organisateur du pseudo-forum. Promu recteur par la ministre de la Recherche et de l’enseignement supérieur Geneviève Furioso, Ali Saib applique les injonctions de sa hiérarchie pour « désamorcer les craintes de l’opinion », en mettant en scène les lycéens enrôlés par sa propre association. Ce qui s’appelle optimiser les ressources.

« Jouer à débattre », qui prétend « mettre en valeur le rôle des sciences comme vecteur de formation à la participation citoyenne », choisit ses sujets avec soin. En 2011-12, pour sa première année, le programme a fait plancher des lycéens sur l’Homme augmenté. Cette année, sur la biologie de synthèse. En plongeant ces jeunes au coeur des technologies convergentes soutenues par les transhumanistes, l’association d’Ali Saib applique les recommandations de tous les lobbies techno-industriels : formater les esprits dès le plus jeune âge.

Il est amusant que « Jouer à débattre », pour initier les jeunes au « débat citoyen », choisisse le terrain des sciences et technologies – autrement dit celui qui se passe de toute délibération publique pour agir. Quand avons-nous été consultés sur l’opportunité de développer les nanotechnologies, les puces RFID, les bactéries synthétiques ?

On sait qu’il ne s’agit jamais de discuter ces choix stratégiques, mais des aménagements à la marge – l’étiquetage des poisons par exemple, qui suffit à combler les aspirations citoyennes de France Nature Environnement, co-organisateur de cette mascarade de synthèse.

La prolifération d’initiatives du type de « L’Arbre des connaissances » n’est rien d’autre qu’une réponse technocratique à un problème politique : la méfiance croissante des populations à l’égard des techno-sciences.

Méfiance qui ne doit rien à un « déficit de culture scientifique » et tout à l’expérience même des cobayes du monde-laboratoire. On leur a déjà fait le coup. Comment, après l’amiante, les pesticides, Tchernobyl, les vaches carnivores folles, redonner du crédit aux chercheurs et « réenchanter la science », selon la litanie de Fioraso ?

Par le spectacle d’une pseudo-délibération dont les conclusions, faute de modifier les décisions prises, donneront aux participants le sentiment d’avoir vidé leur sac. Epuisé leurs doutes ou leur colère. Parler soulage, c’est connu. D’une pierre deux coups : dans ces pseudo-forums où « tout peut être dit », sociologues de l’acceptabilité et communicants récoltent les arguments, les suggestions, les formules des participants, pour peaufiner leurs argumentaires.

Manipulations sociologiques

Pour jouer à débattre, les lycéens ont été soumis à « une méthodologie innovante » basée sur la « coconstruction », la « scénarisation de débats citoyens », « l’appropriation de la démarche scientifique ». Une méthode désormais appliquée à chaque contestation de projet technologique. Des OGM-vignes de Colmar à l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, la logique de la participation à l’ordre technocratique habite chaque simulacre de débat, chaque dispositif d’acceptabilité.

« Co-construction », « dialogue interdisciplinaire », « réflexivité des acteurs » : on reconnaît dans la grise langue de Pierre-Benoît Joly introduisant le pseudo-forum, le vocabulaire de la démocratie technique théorisée en 2001 par des sociologues de l’innovation issus de l’Ecole des Mines.

Dans leur livre Agir dans un Monde Incertain, Essai sur la démocratie technique, Callon, Lascoumes et Barthes ont formulé les concepts qui, en quelques années, ont colonisé les institutions scientifiques et politiques. Un livre qui enjolive le risque en « incertitude », les conflits politiques en « controverses socio-techniques », et qui propose une nouvelle façon de résoudre ceux-ci par des « forums hybrides » - pseudo espaces ouverts dans lesquels se réunissent experts, politiques et « profanes » pour mettre en oeuvre une « démocratie dialogique » et trouver un compromis sur les sciences et les technologies.

Mode d’emploi : n’entrez pas dans la confrontation directe, tâchez d’ « organiser, maîtriser les débordements sans vouloir pour autant les empêcher. » Multipliez les débats publics. Admirez le résultat avec ce cas concret : « Le nucléaire qui en sortira sera socialement, politiquement et même techniquement complètement différent du nucléaire qui aurait été décidé en dehors des forums hybrides. Parler "du" nucléaire en général n’a aucun sens. Jouer au jeu de ceux qui sont pour et de ceux qui sont contre est encore plus inepte. »

Ce miracle qui transforme votre problème-nucléaire en solution-nucléaire s’appelle une forfaiture.

Il n’y a pas plus de « démocratie technique » que de « science citoyenne » ou de roue carrée : la démocratie est la participation de tous aux choix politiques, quand la technique est l’affaire des spécialistes. Ayant vendu les sciences humaines à « l’innovation », Callon et ses semblables ne recommandent jamais d’introduire le politique dans le technique, ni de rappeler aux scientifiques leur responsabilité sociale.

Leur solution au contraire consiste à imposer la logique technicienne au corps social, à encourager chacun à faire valoir son expertise. Ce ne sont pas les technologies qui doivent être soumises à la décision démocratique, mais les individus politiques que l’on contraint à endosser l’éthos technocrate.

La « démocratie technique », c’est la négation du politique. Et un aveu : la technologie étant la poursuite de la politique par d’autres moyens, seul un simulacre de démocratie peut tenter de maintenir l’illusion d’une participation de tous aux choix collectifs.

Agir dans un monde incertain aurait pu n’être que le point de vue de trois sociologues. Mais les pensées transforment le monde, surtout quand elles sont reprises par le pouvoir. En quelques années, ce livre est devenu la bible des décideurs. La chimère politique de la « démocratie technique », bricolée par des experts pour vendre leurs services à une démocratie « en crise », a créé un fromage pour des chercheurs en sciences sociales, sociologues des « usages » et de l’acceptabilité, et autres fourgueurs de « procédures de dialogue avec le peuple » clés en main.

Elle a produit des budgets, des institutions – tel l’Institut francilien Recherche, innovation, société (IFRIS) de Pierre-Benoît Joly, co-pilote du Forum de l’Acceptabilité de synthèse, et cité dans les remerciements du livre de Callon and Co –, des « conférences de consensus », ou les pseudo-débats publics de la CNDP (Commission nationale du débat public, dont le simple intitulé signe la victoire des technocrates sur les démocrates).

Cette chimère a contaminé le monde social et la nuée d’associations citoyennistes prêtes à se jeter sur n’importe quel dispositif leur donnant de l’importance et des financements. Et qui collaborent sans ciller aux manipulations de la « citoyenneté technique », de l’« expertise profane », de la « co-construction » de nécrotechnologies « citoyennes ».

On voit la logique dont procède le Forum sur la biologie de synthèse et l’Arbre des connaissances et on saisit les raisons du trouble lycéen au CNAM : pour se plier aux contraintes de l’innovation, la démocratie elle-même doit être redéfinie selon les critères de l’efficacité technique.

Un tel « forum » n’a rien d’une discussion entre individus politiques. Il est un composant du programme technologique, à l’image du « débat » virtuel proposé par les organisateurs le 25 avril : vous aussi, participez à la discussion grâce à Twitter, et envoyez vos arguments sur le net en 140 signes.

Nous vous proposons l’inverse. Nous avons pris la peine d’enregistrer et de transcrire les échanges animés par les lycéens, une fois le pseudo-débat avorté. Nous avons conservé les passages importants, reproduits verbatim, moins les répétitions et les paroles inaudibles. Les coupes sont signalées par des (…). Prenez le temps d’imprimer et de lire ces dix pages. Prenez le temps d’y penser et d’en discuter, avec vos proches, vos voisins, vos amis.

....................................................................

La transcription des interventions ici

Et la vidéo




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Contre le puçage électronique des moutons et des humains

Source et photo : Pièces et main d’oeuvre

THEMATIQUE    Luttes
26 septembre 2016
Voici pourquoi le « beau » pain n’est pas forcément « bon »
Tribune
28 septembre 2016
Parce que la vie est éphémère et que la beauté se fait rare, manifestons notre bonheur
Chronique
27 septembre 2016
En Colombie, la paix se fait au détriment de la population rurale et de la nature
Tribune


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Luttes